Prix Nobel d’économie : qui sont Oliver Hart et Bengt Holmström ?

Publié Par Mises Institute, le dans Économie générale

Par Peter Klein.

Prix Nobel d'économie : qui sont Oliver Hart et Bengt Holmström ?

Bengt Holmström by: IK’s World TripCC BY 2.0

Le Prix Nobel d’économie 2016 a été décerné à Oliver Hart et Bengt Holmström, deux des plus éminents économistes spécialistes de l’analyse des contrats et des structures organisationnelles.

Hart, un économiste britannique qui enseigne à Harvard, et Holmström, originaire de Finlande et enseignant au MIT, sont des experts de premier plan de l’analyse mathématique formelle de la firme, des contrats et des organisations. Hart est célèbre pour ses contributions à l’approche dite des « contrats incomplets » ou des « droits de propriété » dans la théorie de la firme ; tandis que Holmström est considéré comme le fondateur de la théorie moderne de l’agence (NdT : nous traduisons ainsi « principal-agent theory » ; mais quand ces termes apparaîtront séparément, nous traduirons « principal » par « mandant » et « agent » par « mandataire »).

Tous deux ont été pressentis depuis longtemps pour ce prix (Paul Krugman a tweeté que les deux le méritaient de manière si flagrante que sa première réaction était « Ils ne l’avaient pas déjà ? »… Ce que personne n’a jamais pensé du propre prix Nobel de Krugman, soit dit en passant).

L’apport de l’économie autrichienne

Comme Nicolai Foss le faisait remarquer dans un article instructif de 1994, et comme je l’ai évoqué dans un de mes livres, les économistes de l’école autrichienne ont anticipé une bonne partie des éléments de l’analyse économique moderne des contrats et des organisations. Prenons la théorie de l’agence.

Si l’article de Ludwig von Mises en 1920 sur le calcul économique en régime socialiste offre la démonstration catégorique que l’allocation rationnelle des ressources est impossible quand la propriété des moyens de production est collective, on oublie parfois que son livre de 1922, Le Socialisme, qui reprend cette démonstration, contient aussi un long développement traitant des incitations sous un régime socialiste, et que Friedrich Hayek débat de ce problème en détails dans sa contribution à l’ouvrage collectif de 1935 « Collectivist Economic Planning » (NdT : jamais traduit, à notre connaissance). Mises traite aussi de la séparation de la propriété et du contrôle dans son Action Humaine.

Le Problème de l’agence

Holmström est surtout connu pour une interprétation particulière du problème de l’agence (qu’il expose dans son article le plus cité, Moral Hazard in Teams ). Holmström y examine une situation où une des parties (le « mandant ») a besoin qu’une tâche soit accomplie, mais doit engager une autre partie (le « mandataire ») pour la réaliser.

Effectuer cette tâche est coûteux pour le mandataire, donc le mandant doit lui fournir des incitations à l’accomplir. Si le mandant ne peut pas observer ou comprendre correctement ce que fait son mandataire (ce qui est plausible, sinon le mandant pourrait lui-même exécuter directement cette tâche), alors un contrat posant des incitations basées sur des signaux de sortie observables, mais confus poserait un problème, parce qu’il exposerait le mandataire à des risques liés à la confusion du signal. (Par exemple, motiver des cadres par des stock-options aide à aligner leurs intérêts avec ceux des actionnaires, mais les expose au risque de fluctuations de marché causées par la banque centrale, par d’autres firmes ou par d’autres forces hors de leur contrôle).

Les mandataires font alors face à un compromis entre donner des incitations à leurs mandataires (en les payant selon leur performance) ou assurer leurs mandataires contre les risques qu’ils ne contrôlent pas (en leur donnant un salaire fixe). Et la manière de gérer ce compromis dépend des circonstances.

Bien que les économistes de l’école autrichienne n’aient pas exploré les aspects spécifiques du problème d’agence que Holmström met en exergue (ce compromis entre incitations et assurance), ils ont reconnu l’importance de ce problème, et Mises en particulier a discuté de manière nuancée les divers moyens par lesquels les mandants pallient les problèmes d’agence, anticipant un argument bien connu de Henry Manne (j’en débats dans cet article).

Les idées des Autrichiens sur l’entreprenariat, l’hétérogénéité du capital,  et la connaissance tacite peuvent aussi améliorer notre compréhension des problèmes d’agence (Foss et al. 2007). (Pour une discussion plus approfondie de l’éclairage autrichien sur les problèmes d’agence, voir Padilla 2003 et Hulsmann 2008).

Droits de propriété et possession, l’apport de Oliver Hart et Bengt Holmström

Si le comité Nobel ne mentionne pas l’entreprenariat, les idées de Hart sur les droits de propriété ont largement influencé ma propre compréhension de la fonction entrepreneuriale. Tout comme Frank Knight, j’ai avancé que les entrepreneurs fondent des firmes parce que le jugement entrepreneurial n’est pas contractualisable. En d’autres mots, la compréhension singulière qu’un entrepreneur a de l’avenir, ce que Knight et Mises appellent son jugement, ne peut s’exprimer que par la possession de ressources. La possession donne le contrôle ultime des ressources productives, ce qui signifie que leurs détenteurs ont le dernier mot sur la manière dont ces ressources seront utilisées.

Le propriétaire d’une ressource peut contractualiser un conseil (par exemple en embauchant un consultant), mais seul leur détenteur peut prendre la décision finale sur le déploiement de ces ressources (il choisit ou non d’embaucher un consultant, si oui lequel, et de suivre ou non ses conseils). Le jugement, c’est l’acte d’exercer cette forme de contrôle sur des ressources.

Autrement dit, il y a des marchés pour les actifs, mais pas de marché du jugement, parce que le jugement suppose le contrôle d’un actif. Pour exercer son jugement, l’entrepreneur doit posséder des actifs, i.e. doit établir ou conserver une firme. (Cette perspective sur l’entreprenariat est assez différente de celle, bien connue, d’Israel Kirzner).

Possession d’actifs

Le travail de Hart avec Sanford Grossman et John Moore (d’où est issue la théorie « Grossman-Hart-Moore » de la firme) est basée sur une conception particulière de la possession d’actifs. Dans cette approche, cette possession est définie en tant que droits de contrôle résiduels (i.e. le droit de décider comment un actif sera utilisé dans les situations non couvertes par un accord préalable).

Dans un monde de certitude complète (semblable à l’économie en rotation uniforme de Mises), les individus pourraient écrire des contrats très complexes et détaillés sur la manière d’utiliser diverses ressources dans certaines circonstances. Avec de tels contrats, la « propriété » est vague et indéterminée : peu importe qui a le titre formel de propriété d’un actif, puisque dans tous les cas cet actif sera utilisé de la même manière.

Dans le vrai monde incertain, en revanche, de tels contrats sont impossibles, parce que l’on ne peut pas anticiper tous les évènements potentiels à venir, et se mettre d’accord sur quoi faire. Autrement dit, tous les contrats réalisables sont dits « incomplets », c’est-à-dire qu’ils comportent des omissions ou des trous. Les droits de propriété sont donc nécessaires pour combler ces trous.

Si une partie A est propriétaire de l’actif, alors même si la partie B a certains droits contractuels d’utiliser cet actif de certaines manières, la décision sera tout de même prise par la partie A dans le cas d’une éventualité imprévue. Ce qui est une manière à la fois féconde et parcimonieuse de concevoir la propriété.

Ces incitations découlant du régime de propriété sont importantes dans l’œuvre de Hart (cf. son ouvrage de 1995 pour leur présentation la plus abordable) parce qu’elles influencent quelles sortes d’investissements les parties prenantes sont prêtes à faire afin de créer et d’entretenir des actifs spécialisés. Je trouve que cette théorie de la firme est pleine d’enseignements, quoique les détails cachent de nombreux problèmes.

Mais plus généralement, leur compréhension de la propriété aide à clarifier certaines des ambiguïtés des droits de propriété. Par exemple, les gens confondent souvent les droits de contrôle résiduels (le droit de déterminer comment une ressource sera utilisée dans des circonstances imprévues) avec les droits sur les revenus résiduels.

Mais les droits sur les revenus résiduels peuvent être en partie délégués à des non-propriétaires : je peux être propriétaire d’un restaurant, et prélever un loyer fixe en laissant le gérant du restaurant garder le reste du bénéfice. Ça ne fait pas pour autant du gérant le propriétaire de la firme, parce qu’il ne peut pas changer cet accord, ni vendre le restaurant, ni faire un tas d’autres choses sans ma permission.

Mises part d’une définition similaire : « La propriété signifie la pleine disposition des services qui peuvent être tirés d’un bien » (L’Action humaine, chapitre 24). Dans ce même passage, il continue en distinguant cette définition « catallactique » de la définition légale ; pour l’économiste, la propriété est le contrôle de facto, non de jure (mais sous un régime d’interventionnisme public, note Mises, le contrôle exercé par les propriétaires légaux est étroitement circonscrit par la politique).

Mises distingue aussi entre le contrôle ultime que permet la propriété, et les droits immédiats et quotidiens qui peuvent être délégués aux non-propriétaires, dans le contexte du problème de l’agence dans les entreprises : « L’orientation générale de la conduite des affaires d’une société est déterminée par les actionnaires et leurs mandataires élus, les administrateurs. Les administrateurs engagent et révoquent les managers. […] Une société prospère n’est jamais dirigée en dernier ressort par des managers salariés. » (L’Action humaine, chapitre 15). Comme je le souligne dans mes propres travaux, Mises a toujours associé l’action entrepreneuriale dans un monde incertain au fait de posséder des ressources. Hors de la construction imaginaire d’une économie en rotation uniforme, « Un capitaliste est toujours aussi un entrepreneur et un spéculateur » (L’Action humaine, chapitre XIV).

Bilan

La réaction d’ensemble au Nobel de cette année est positive. Comme pour l’œuvre d’Oliver Williamson (NdT : Nobel d’économie 2009 aux côtés d’Elinor Ostrom), les économistes de l’école autrichienne ont beaucoup de choses à apprécier dans les écrits de Holmström et Hart.

À la différence de Williamson, ils sont moins explicitement influencés par des penseurs comme Hayek, et ils écrivent dans le style très mathématique des économistes modernes. Mais leurs travaux méritent qu’on les étudie attentivement, d’autant qu’ils ont des répercussions intéressantes pour les Autrichiens… Ce que je ne dirais clairement pas de tous les lauréats des dernières années.

Traduction Benjamin Guyot pour Contrepoints.

Sur le web

  1. Au delà de la qualité des économistes récompensés que je ne saurais juger; je trouve toujours dommage ce « pêché originel » d’avoir inséré en douce l’économie dans le pack Nobel. Cela fait coucou qui pose son œuf dans le nid d’autres oiseaux, limite malhonnête, non pas limite, réellement intellectuellement malhonnête.
    Une médaille Ricardo, un prix Adam Smith très bien, comme il y a une médaille Fields pour les mathématiciens.

    1. Eh bien figurez-vous que cette « médaille Fields des économistes » que vous appelez de vos vœux existe déjà !
      Il s’agit de la médaille John Bates Clark, décernée par l’American Economic Association : une distinction peut-être moins connue du grand public mais pourtant tout aussi importante pour les économistes que le « prix Nobel »…

      1. Je ne connaissais pas, merci. Les économistes et média devraient plus communiquer sur ce prix pour éviter l’accusation d’opportunisme.

  2. Dur à suivre ! Ce que je retiens c’est que la propriété est le droit de décider dans les cas qui ne sont pas prévus par la loi et par les contrats. C’est finalement assez banal : la loi (contrat social !) est au dessus des contrats, les contrats s’appliquent pour ce qui n’est pas prévu par la loi et enfin le propriétaire (d’un bien ou de sa seule force de travail) décide dans les cas non prévus par la loi et par les contrats. J’espère que nos prix Nobel sont allés au delà de cette banalité.

  3. Françoise Le Borne

    Mon Dieu, quelles explications laborieuses pour un concept aussi simple !
    Autrement dit, ue celui ui investit, a une vision, et prend le risque, doit avoir la décision finale dans son entreprise.

  4. coquille: « Les mandataires font alors face à un compromis ». Il fallait écrire « Les mandants font alors face à un compromis »

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