Politique : l’horreur identitaire

Publié Par Guy Sorman, le dans Sujets de société

Par Guy Sorman.

La fièvre identitaire qui saisit le débat politique est une horreur, le masque du racisme et de la xénophobie. L’identité au singulier, cela n’existe pas. La France et les Français sont complexes et variables ; la culture, c’est ce qui évolue, seuls les cimetières sont immuables. Les camelots qui nous fourguent de l’identité sur le marché aux voix et aux livres, seraient incapables de la définir clairement, cette identité française, parce que cela ne se peut pas.

Face à cette déferlante de l’intolérance, se taire serait une nouvelle trahison des clercs. Pour mémoire, en 1927, en un temps qui ressemblait fâcheusement au nôtre, Julien Benda dénonçait le ralliement de certains intellectuels à des idéologies effroyables, le nationalisme réactionnaire en particulier.

Julien Benda contre les fascistes

Ces publicistes, Charles Maurras, puis Robert Brasillach, Pierre Drieu la Rochelle ou Céline, agents précurseurs du fascisme français, ont légitimé la haine des métèques et des cosmopolites, préparant le lit des décrets Daladier de 1938 – expulsion des étrangers, premiers camps de concentration à Rivesaltes – et enfin le régime exterminateur de Vichy. La parole des intellectuels crée, en France et en tout temps – une singularité nationale – les conditions objectives de l’action politique.

Hélas ! Les intellectuels et assimilés les plus bruyants aujourd’hui, un Académicien français par ci, un journaliste populaire par là, anoblissent le discours identitaire, ce qui demain autorisera les rafles et les expulsions. Ceux-là sont-ils conscients que, par la parole, ils infligent déjà de monstrueuses souffrances à tous les Français différents ou venus d’ailleurs ? Et qu’ils condamnent à des souffrances pire encore, voire à la mort lente, les masses errantes qui se cognent à nos frontières fermées ?

La morale au-dessus de l’idéologie

Julien Benda écrivait que l’intellectuel se reconnaît à ce qu’il place l’impératif moral au-dessus de toute idéologie et ne s’exprime jamais qu’au nom de cette morale sans guetter l’approbation, la popularité, le pouvoir. Eh bien, l’impératif moral est évident : reconnaître le droit indescriptible à la différence, qu’elle soit religieuse, culturelle, ethnique, sexuelle et j’en oublie. La morale est évidemment du côté d’Antigone contre Créon. L’impératif moral exige évidemment d’accompagner les humbles, les damnés de la terre qui, en ce moment, s’appellent plus souvent Aïcha et Saïd que Jean-Paul et Kevin.

Ils s’appelaient naguère Luigi, Wenceslas, José, Nathan, Tibor ou Rachel : tous sont devenus des bons Français, c’est-à-dire qu’ils ont changé la France à la manière dont les Romains avaient métamorphosé les Gaulois. La France, réelle, pas imaginaire, est un « melting pot », autant que les États-Unis. J’entends la protestation contre le « communautarisme », ce mot valise qui sonne fort et creux. Car, tout comme l’identité, il est impossible de définir le communautarisme, sauf à admettre que c’est toujours de « l’autre » dont il s’agit.

L’imposture du discours identitaire

Par-delà la dénonciation nécessaire du discours identitaire comme imposture, cherchons les causes objectives de cette guerre civile qui naît. Elles existent : le laïcisme et le chômage. Le laïcisme qui exclut est le contraire de la laïcité qui inclut. La laïcité authentique autorise chacun à suivre sa coutume aussi longtemps qu’il respecte les lois de la République. Mais le laïcisme, dégénérescence de la laïcité, est une idéologie d’exclusion qui prétend dicter les normes de la vie privée, habillement, mœurs, alimentation : un terrorisme identitaire drapé dans un discours républicain.

Cette idéologie laïciste ne peut que susciter, chez les « différents » le retrait de la communauté nationale, pour se réfugier dans la chaude sécurité de tribus reconstituées. Ce à quoi contribue le chômage qui, en France, est une institution d’État : le choix non dit a été fait et tenu depuis le ralentissement économique de 1974, de protéger ceux qui ont un emploi au détriment de ceux qui n’en auront jamais.

Les nouveaux prolétaires

Ainsi se sont constitués aux portes des villes des marais stagnants de pauvreté, marginalité, qui incitent à haïr la société telle qu’elle est devenue. À ces nouveaux prolétaires, on inflige des leçons de « discrétion » (Valls dixit) qui transfèrent sur les victimes la charge des politiques perverses.

Ces faits sont avérés, incontestables, mais la réalité, en ce moment intéresse moins que le mythe identitaire : la réalité n’en est pas moins vraie et l’impératif moral exige de dire ces faits. Le terrorisme nihilo-islamique est aussi une réalité que je ne nie pas mais c’est un autre sujet, à ne pas confondre avec l’horreur identitaire, quand bien même l’un nourrit l’autre.

Sur le web

  1. José Lopez-MartinezJosé Lopez-Martinez

    « L’identité au singulier, cela n’existe pas. »

    Ou plutôt si : l’identité ne peut être qu’individuelle. Ce qui rend, de fait, caduque la prétention à pouvoir définir une « identité française ». Et comme une nation homogène, pure, culturelle et ethnique, et parfois religieuse n’existe pas, les « identitaires » sont obligé de la fantasmer. Et tenter de l’imposer dans la réalité par la coercition.

    Le libéralisme est la doctrine qui exalte le plus le principe de liberté. Cela conduit évidemment à un autre principe : la reconnaissance de la valeur de la différence. Si on défend la liberté, ce n’est pas pour que nous soyons tous égaux quant à nos identités. Nous devons être égaux en droit, mais pas sur ce que nous sommes.

    L’État ne doit ni définir ni concéder l’identité, mais seulement la reconnaître. Et uniquement pour des raisons utilitaires, de registre ou d’identification. Identifier, de manière bureaucratique dans le seul but de reconnaître une identité politique permettant de participer à la vie de la Cité.

  2. Pas mieux ! (en toute modestie, bien sur)

  3. Cette histoire d’identité est une justification de toutes les idéologies collectivistes.
    En effet, le socialisme, le faschisme, le communisme et les autres veulent metre en place un état omnipotent au non du groupe contre l’individu supposé trop égoiste.
    Pour accepter cela, le citoyen doit s’identifier à ce groupe qui sera homogénéisé de grès ou de force.
    Pour les nationalistes, le groupe est tous les citoyens d’une nation.
    Pour les socialistes, le groupe c’est humanité entière, et ils commencent déjà a mettre en place des prélèvements obligatoires à l’échelle internationale.
    Alors, identité heureuse ou malheureuse ? peu importe tant que vous payez des impots !

  4. Bien sur que chacun peut vivre, s’habiller, croire… comme il le veut.
    Mais il est tout de même dérangeant de voir qu’au fil de années, et après les attentats de Paris, Nice et les autres, de plus en plus de musulmans de France se trouvent soudain une vocation pour un islam pur et dur… D’où cela vient-il ?
    Vous accusez le chômage et le « laïcisme ». Mais cette évolution vers un islam violent et dur se retrouve partout dans le monde, et notamment dans le monde arabe. Ce n’est donc nullement un problème franco-français.
    Il semble plus vraisemblablement qu’il y ait une volonté politique, organisée, planifiée, et d’origine étrangère d’imposer cet islam là. Les premières victimes sont les musulmans eux-mêmes qui subissent des pressions douces ou moins douces à l’intérieur de leur communauté, pour retrouver « le droit chemin » (écoutez l’intervention du printemps dernier chez JJ Bourdin de Mme Celine Pinna, c’est édifiant).

    La liberté que vous prônez est niée par les membres de cet islam, sectaire et intolérant.

    La solution n’est pas dans le laisser-faire, surement pas. Le pays qui, quoi qu’on en dise s’est construit sur des valeurs judéo-chrétiennes, se doit de se protéger. Ou alors, accepter de se transformer pour se conformer aux plus forts / aux plus vindicatifs… Est-cela que vous prônez ?
    Personnellement, cela ne me va pas !

    1. José Lopez-MartinezJosé Lopez-Martinez

      « La solution n’est pas dans le laisser-faire, surement pas. »

      Où M. Sorman parle-t-il de laisser faire des criminels ? La solution à ce problème ne se trouve pas dans l’imposition d’une chimérique « identité nationale », mais bien dans l’application de la loi et le retour de l’État à ses tâches régaliennes de protection des droits et libertés des individus.

      Et que nous importe que des intégristes religieux ne conçoivent pas la liberté comme nous ; ce n’est pas une raison légitime pour nous abaisser à leur niveau de barbarie en violant les libertés fondamentales d’individus qui n’ont commis aucun crime, ni violé les droits naturels de personnes.

      Bref, que l’État se décide une fois pour toute à arrêter d’emmerder les gens à propos de la pratique pacifique de leur religion et qu’il consacre ses efforts à poursuivre et punir les criminels.

  5. A défaut d’identité, s’il n’y a pas de référentiel commun (langue, culture, territoire, morale, histoire, population…), il n’y a plus de nation.

    pas sûr que ce soit un progrès.

  6. Pour moi le probleme semble plus compliqué. Pour faire simple, je dirais que la différence que l’on refuse de voir, eux la font tres bien. Dissimuler son identité par rejet, par idéologie, ou que sais je, peut être? Mais cela ne les empeche pas de vous voir et surtout cela n’évite pas le danger, au contraire cela l’attire puisque ça s’apparente à une désagrégation du groupe, à une demonstration de sa peur et de sa faiblesse. C’est quand on est unis qu’on peut résister, pas quand on s’éparpille dans l’idéologie ou l’espoir de s’en sortir en trahissant les siens.

    1. Oui. Et pour s’unir, il faut bien identifier ce qui nous rassemble, ce qui fait de nous des français (d’où ce débat sur l’identité française).

      Il y a qq années, j’aurais souris de ces histoires de « roman français ». Aujourd’hui, j’en comprends l’intérêt : se construire sur une histoire commune dont on peut être fiers, une histoire qui met en avant les grands moments du pays, ceux qui l’on fait avancer.
      Les historiens continueront bien sur leur travail précis et documenté. Mais l’école de la république, lieu de construction de tous les futurs citoyens français, de toutes origines, devrait offrir à ceux là une histoire qui donne envie d’être français…

      1. Sans même aller jusqu’à glorifier notre histoire plus que de raison, je dirais qu’il est important pour une société d’avoir globalement un socle commun de culture, de références, de mode de vie.

        Évidement ça ne doit pas dire que celui qui ne la partage pas doit être mis au banc, mais une société trop divisée aura, je pense, tendance à se tourner vers des communautarismes avec les conséquences que l’on connaît (je schématise), et par conséquent que ce débat identitaire est légitime.

        Maintenant, même si je n’apprécie pas toujours la façon dont les politiques mènent le débat – notamment sur le burkini, qui était d’un ridicule – on est en droit de se demander si certaines pratiques ne sont pas trop clivante et source de tension dans notre société : Peut-on accepter en France que des personnes se couvrent continuellement tout le visage ? Ou que des femmes refusent > en toute circonstance < de dévêtir leur voile lorsque cela leur est demandé dans des cas bien précis ?

        Je pense comme une majorité de français que si certaines personnes ne peuvent accepter ces concessions les plus fondamentales, définies par la laïcité à la Française et en place depuis un certain temps, alors leur place n'est vraisemblablement pas en France mais dans un pays où leur pratiques seront bien moins clivante. Après la loi devrait être la même devant toutes les religions.

        1. José Lopez-MartinezJosé Lopez-Martinez

          « …il est important pour une société d’avoir globalement un socle commun de culture, de références, de mode de vie. »

          Non. La société, ça n’existe pas. Existent seulement des individus qui vivent en société. Et ce qui importe, c’est que ces individus respectent les droits naturels de chacun et les institutions mis en place pour les protéger.

      2. José Lopez-MartinezJosé Lopez-Martinez

        « …ce qui fait de nous des Français… »

        La notion française de l’appartenance à la nation se définit très libéralement comme comme l’adhésion et la loyauté aux institution de la République.
        Ni plus, ni moins.

  7. Sachant l’expérience de l’Algérie et comment ca s’est déjà terminé une fois pour les français, alors la chose horrible ce sont ces frontieres qu’on ne protege plus, ces expulsions insuffisantes. Faites votre boulot et il devrait pas y avoir a s’inquiéter de ces « horreurs identitaires » a venir logiquement.

    1. José Lopez-MartinezJosé Lopez-Martinez

      Quel rapport entre la chimère identitaire et la décolonisation de l’Algérie ?

      Quant aux frontières, elles ne servent qu’à indiquer jusque où s’étend la juridiction de l’autorité en charge de protéger les droits naturels des habitants. Ce ne sont pas les frontières qu’il faut protéger, mais les droits et libertés des individus.

Les commentaires sont fermés.