Qui est l’homme le plus puissant du monde ?

Publié Par Guy Sorman, le dans Amérique du Nord

Par Guy Sorman.

À la question « Qui est l’homme le plus puissant de la planète ? », il est d’usage de répondre : « Le Président des États-Unis ». Dans deux mois, il reviendra, très probablement, à Hillary Clinton de devenir « La femme la plus puissante de la planète ». En dépit du consensus sur cette désignation, on me permettra d’adopter une position dissidente, sans doute paradoxale mais pas totalement, en attribuant la palme non à Barack Obama, mais à John G. Roberts Jr, dont le lecteur n’a sans doute jamais entendu parler.

Le plus jeune président de la Cour suprême

Depuis 2005, nommé par George W. Bush, John Roberts est le jeune Président – il a 51 ans – de la Cour Suprême des États-Unis. Plutôt conservateur mais pas tellement, sa fonction lui permet d’influencer la Cour composée de neuf juges nommés à vie par les Présidents américains. Les décisions prises par la Cour le sont à la majorité de ses membres, mais l’histoire récente illustre que Roberts, souvent, détient la clé de la décision ultime.

Roberts est le dix-septième Président de cette Cour, alors qu’Obama est le quarante-quatrième Président des États-Unis : les juges de la Cour Suprême jouissent donc d’une longévité très supérieure à celle de ceux qui les nomment. Par conséquent, les orientations politiques des juges peuvent ne pas coïncider avec celles du Président en activité : c’est la situation de Barack Obama qui a dû s’accommoder, depuis plus de sept ans, d’une Cour nommée par ses prédécesseurs, certains « datant » de Ronald Reagan (Anthony Kennedy siège depuis 1988). Fréquemment, on dit aux États-Unis que le principal pouvoir du Président américain est de nommer les juges à la Cour Suprême qui, ensuite, contrôleront ce Président.

Au nom de la constitution

Car l’autorité de la Cour est totale et sans appel. Il lui revient, au nom de la Constitution, de valider ou non les lois essentielles que lui soumettent des plaignants. Or, la Constitution, qui a créé cette Cour, est assez flexible pour qu’elle puisse l’interpréter à sa guise, ce qui avait conduit Thomas Jefferson, troisième Président, à dénoncer la Cour qui se jouait de la Constitution « comme d’une cire molle ».

Se fondant sur la Constitution, la Cour Suprême, au cours des âges, a soutenu la ségrégation dans le Sud à la fin du XIXe siècle, puis l’a abolie dans les années 1950. Elle a, dans les années 1930, vidé de tout contenu le New Deal de Franklin D. Roosevelt au nom de la liberté contractuelle, mais il y a deux ans, elle a légalisé le mariage homosexuel. De même, il lui revient d’avoir autorisé l’avortement, en 1960, et de toujours soutenir le droit de chacun à posséder des armes, en invoquant un amendement ambigu, le Deuxième qui, à son époque, légalisait l’organisation des milices civiles.

Le gouvernement des juges

Il en ressort que la Cour Suprême, par delà les arguments juridiques, est sensible à l’air du temps, parfois le devançant sur l’avortement et le mariage homosexuel ou le freinant, avec le droit de posséder des armes à feu. Sur la longue durée, il apparaît que les mutations les plus significatives de la société américaine sont l’œuvre de la Cour plus que du Président et du Congrès : ce qui conduit les commentateurs de gauche ou de droite, selon les circonstances, à dénoncer « le gouvernement des juges ».

Un des rares arguments rationnels avancés par Donald Trump contre Hillary Clinton est que Présidente, elle pourrait nommer des juges « progressistes » à la Cour et influencer durablement la société américaine, en particulier contre le Deuxième amendement. Les associations de détenteurs d’armes, puissantes aux États-Unis, soutiennent Trump pour cette seule raison.

La constitution et la Cour protègent la liberté et la sécurité

Est-ce à dire que ce « gouvernement des juges » n’est pas démocratique, puisqu’il peut annuler des lois votées par le Congrès, approuvés par le Président ? Ou, à l’inverse, se substituer aux élus du peuple pour décider à leur place ? On pourrait dénoncer ce pouvoir juridique paradoxal, mais seulement en se situant dans une perspective européenne. En Europe, l’État est supposé protéger la liberté et la sécurité des citoyens et cet État est aux mains de majorités électorales. Aux États-Unis, c’est presque le contraire : la Constitution et la Cour, qui l’interprète, protègent la liberté et la sécurité contre l’État.

Telle est la raison du caractère sacré d’une Constitution immuable, sans rapport avec les Constitutions insignifiantes et variables des États européens ; seule l’Allemagne fait exception, mais parce que les Américains l’ont inspirée, en réaction au totalitarisme. Depuis l’origine, les Pères fondateurs, réunis en Convention à Philadelphie en 1787, ont souhaité que le pouvoir central soit relativement faible, compensé par de multiples contre-pouvoirs : une vision pessimiste de l’État Léviathan, à laquelle les citoyens américains restent attachés.

Le 8 novembre prochain, sera désigné(e) le quarante-cinquième Président ; en janvier, il (elle) prêtera serment devant John G. Roberts. Le plus puissant des deux ne sera pas nécessairement celui ou celle à qui l’on pensera en premier.


Sur le web

  1. Les évolutions societales des E-U seraient-elles plus déterminantes pour le reste de l’humanité que leur politique étrangère?

    1. Non mais la Cour suprême peut décider qui est président des Etats Unis (Bush vs Gore). Quand on connaît la politique étrangère de Bush sur ce mandat 🙂 on peut estimer que cette décision a changé la face du monde 🙂

  2. En effet cette Cour Suprême a énormément de pouvoirs. Par contre je me demande si elle peut fonctionner comme ça encore longtemps… Si Clinton l’emporte en novembre, la Cour basculera côté progressiste pour des dizaines d’années. D’abord Clinton remplacera Scalia et elle ne se gênera certainement pas pour nommer un vrai progressiste vu que les Républicains ont refusé qu’Obama puisse nommer son remplaçant comme le prévoyait la Constitution. Ils ont refusé un modéré d’Obama en pariant qu’ils gagneraient l’élection 🙂
    Ensuite s’ils sont un peu malins Ginsburg et Breyer démissionneront histoire que Clinton puisse nommer du sang neuf progressif. Pour parfaire le tout Kennedy (qui est presque déjà passé progressiste vu que c’est lui qui a fait passé le mariage gay) pourrait lui aussi démissionner. On aurait alors pour des dizaines d’années un 6-3 progressiste à la Cour Suprême.

    Est-ce que les Républicains seront prêts à abandonner cette domination qu’ils avaient depuis des dizaines d’années. On l’a vu avec Scalia ils ont créé un précédent en disant nous refusons de respecter les règles. Quelle sera leur position quand ils verront que pour 20 ou 30 ans ils n’ont aucune chance de récupérer une majorité, quand ils prendront conscience que cette majorité est ce qui peut enfin permettre un contrôle des armes à feu, que cette majorité est celle qui autorisera tous les droits de toutes les minorités, que cette majorité peut décider du sort de futurs élections (rappelons Bush vs Gore qui malgré les tricheries de Bush lui donne la victoire.
    Comme vous le dites très bien dans l’article la Cour Suprême est toute-puissante et on abandonne pas aussi facilement un tel pouvoir.

  3. « Freiner l’air du temps en autorisant les armes à feu » ? Il me semble au contraire que de plus en plus de gens aimeraient que les 9mm fussent en vente dans les grandes surfaces… 😉

  4. Bonjour et merci pour l’article intéressant,
    Je dirais que le président de la réserve fédérale américaine est encore bien plus puissant que le président des USA et la cour suprême réunis !
    « Celui qui contrôle l’émission de monnaie contrôle les peuples »
    Ce sujet crucial est passé sous silence, étonnamment.
    Même si nous ne sommes pas tous d’accord, il fait plaisir à lire que des citoyens réfléchissent par eux même.
    Bien à vous tous.

  5. Théoriquement ça sert à faire invalider les lois inconstitutionnelles, un progressiste se torche le cul de la constitution et vote uniquement en fonction de ses opinions personnelles. Si la majorité passait au nom des progressistes les américains perdraient toute protection constitutionnelle.
    Le fait de pouvoir decider d’appliquer une loi dans tous les États et pas seulement invalider celles qui existent me semble quelque peu abusif surtout vu les motifs étranges invoqués.

  6. Je suis surpris par cette évocation présentant FDRoosevelt comme grand perdant de son bras de fer avec la Cour Suprême. En attendant que je recherche les faits exacts, quelqu’un d’autre partage t il mon étonnement?

    1. La phrase de Sorman: « Elle a, dans les années 1930, vidé de tout contenu le New Deal de Franklin D. Roosevelt au nom de la liberté contractuelle » est vraiment dure à digérer. Manque de sérieux.

      Roosevelt a entrepris un programme de nationalisation de l’économie US et de renforcement de l’exécutif sans précédent avec son New-Deal – ce qui a dû faire baver d’envie des types comme Mitterrand ou Putin plus d’une fois – Son engagement dans la seconde guerre mondiale s’est fait en se passant de l’aval du Congrès (un peu comme les bombardements « défensifs » américains de son apôtre Obama en Libye, rappelez vous).

      « La liberté contractuelle » est présentée ici du reste comme une idée nauséabonde… comme s’il s’agissait de la traite des esclaves dont Roosevelt débarrassait enfin le monde – et oubliant que FDR fut (aussi) l’homme de l’ordre d’internement des civils japonais aux USA –

      Oubliant ensuite que ses manoeuvres de noyautage de la S-C conduisirent rapidement à ce que « by 1942 all but two of the justices were his (FDR) appointees »…http://www.history.com/this-day-in-history/roosevelt-announces-court-packing-plan.

  7. Dans l’hypothèse de l’élection de Killary , « l’homme » le plus puissant sera celui qui aura versé le plus gros chèque à la fondation Clinton , les saoudiens sont bien placés .. ça s’appelle un retour sur investissement

  8. Article simple, clair, net, un peu orienté quand même, par exemple dans l’estimation de ce qu’est  » l’air du temps ». D’autre part, Roberts a 61 ans et non 51 ans, ce qui relativise sa jeunesse, et épingle au passage le fait que le sens de l’arithmétique n’est la chose du monde la plus répandue dans la presse.

    1. Guy Sorman n’est pas un représentant de la Presse mais il en connait bien les ficelles avec son titre accrocheur et en forçant un peu la dose (je ne parle pas du Pastis, quoi que).
      Pas sûr qu’il y croit lui-même mais l’idée est passée.

  9. Un article qui manque un peu de sérieux.
    L’arrêt qui reconnaît l’avortement date de 1973 (Roe vs. Wade), pas de 1960.
    Kennedy a effectivement été nommé par Reagan, mais il n’est pas le meilleur exemple de juge conservateur. En fait, sur les 9 juges, il joue souvent le rôle de pivot entre conservateurs et progressistes.
    Les relations entre F.D. Roosevelt sont également trop rapidement évoquées. Roosevelt a en fait gagné son bras de fer avec la Cour, notamment en menaçant de nommer des juges supplémentaires. Difficile donc d’y voir un exemple du pouvoir de la cour face au président.
    Et enfin, de façon générale, il y a quand-même une différence entre un juge et un législateur: celui-ci s’occupe de ce qu’il veut, tandis que le juge ne connaît que les cas qu’on lui soumet. Je pense donc que malheureusement, la personne la plus puissante du monde sera bien Mme Clinton ou M. Trump dans quelques mois.

  10. La présidence Obama a montré que le pouvoir du président des USA est très limité. C’est le Congrès qui le détient.

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