Les frères Lumière : le cinéma et bien plus encore…

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire de l'économie

Par Gérard-Michel Thermeau.

Les frères Lumière-Wikipedia

Les frères Lumière-Wikipedia

Les frères Lumière : l’histoire du cinéma commence avec ces deux noms associés pour l’éternité. S’ils ont laissé près de 200 brevets, le brevet du cinématographe déposé le 13 février 1895 suffit à leur gloire. Auguste (Besançon, 19 octobre 1862 – Lyon, 10 avril 1954) et Louis (Besançon, 5 octobre 1864 – Bandol, 6 juin 1948) Lumière avaient pris l’habitude de signer ensemble leurs brevets quelle que soit la part prise par l’un ou l’autre. Si Louis a joué le rôle le plus important pour le cinématographe, son frère Auguste a néanmoins collaboré à sa réalisation.

Comme devait le déclarer Louis à la fin de sa vie :

« Si j’ai été amené à résoudre certains problèmes d’ordres divers et si j’ai pu être conduit à des réalisations heureuses ayant eu un certain retentissement, c’est guidé par le plaisir, le besoin de connaitre, que je me suis follement amusé à travailler toute ma vie. »

Les fils de leur père

La réussite des Lumière s’inscrit dans un contexte plus global : celui d’une région et d’une conjoncture. À la fin du XIXe siècle, la région lyonnaise s’impose dans le secteur de la chimie. L’entreprise Lumière doit sa réussite à son implication dans deux nouveaux domaines d’activité industrielle : l’industrie photographique et la chimie pharmaceutique.

Le père Lumière, Antoine, est un personnage de roman. Fils de vignerons, orphelin de bonne heure, il a pratiqué divers métiers (menuisier, peintre d’enseignes, décorateur de caisses d’horloge) avant de s’initier à la photographie.

Peintre, photographe, chanteur, même, ce dilettante peu doué en affaires s’installe en 1870 à Lyon. Il finit par se faire connaître comme portraitiste. Soucieux d’innovation, il utilise un éclairage électrique pour ses prises photographiques.

Ses fils, Auguste et Louis font de solides études à la Martinière, prestigieuse école technique et professionnelle. Auguste, le plus brillant, songe un moment à Polytechnique. Louis, plus artiste, prend des leçons de dessin, sculpture et piano.

Des débuts laborieux au succès des frères Lumière

Antoine se tourne vers ses fils pour améliorer le tirage et la révélation des photos. Louis réussit à mettre au point le procédé des plaques sèches au gélatino-bromure d’argent. C’est le point de départ de l’aventure industrielle. Antoine achète des terrains à Monplaisir, au-delà des limites de l’octroi municipal, donc moins chers mais bien reliés au centre par le tramway. Toute la famille doit mettre la main à la pâte : Louis, avec sa mère et ses sœurs, travaille à couler sur plaques les émulsions. Mais la faillite guette.

En 1882, les deux frères utilisant leur réseau de relations noué à la Martinière, obtiennent un moratoire et un prêt. La production est industrialisée et grâce à une efficace politique commerciale, l’affaire prospère. De nouveaux ateliers sont construits, l’entreprise s’étend. D’une dizaine d’employés dans les années 1870, le personnel compte désormais 300 personnes.

La société Lumière devient une société anonyme (1892) mais les actions sont entre les mains de la famille. L’entreprise connaît son apogée à la Belle époque. Les plaques à étiquette bleue sont désormais connues dans le monde entier.

Grisé par le succès, Antoine jette l’argent par les fenêtres. Les fils doivent reprendre les choses en main. En ces années 1890, diverses tentatives visent à réaliser la photographie animée. S’il n’a aucun talent de gestionnaire, Antoine sait repérer les opportunités : il incite ses fils à se lancer dans l’aventure de l’image animée.

Non, les Américains n’ont pas inventé le cinéma

Si les Lumière ne sont pas les seuls inventeurs, ce sont bien eux qui vont transformer l’invention en innovation. Tout le monde sait cela, sauf certains cuistres ignorants. Ce n’est pas le dépôt d’un brevet qui importe ni l’invention d’un mot mais l’application concrète d’un procédé et son triomphe commercial. Les pinailleurs qui sévissent sur certaines encyclopédies ne comprennent pas grand-chose aux réalités économiques.

L’image animée existe avant les Lumière mais le cinéma n’existe pas avant la première projection publique payante organisée par les Lumière : le kinétographe d’Edison ne permet pas une projection collective mais uniquement une vision individuelle par le biais du kinétoscope. Aller au cinéma c’est aller dans une salle, regarder ensemble des images animées sur un grand écran. Voir une vidéo sur son téléphone mobile, ce n’est pas du cinéma.

Quoi qu’ils disent, les Américains n’ont pas créé le cinéma, même s’ils vont très vite le maitriser.

Le cinématographe : une usine à image dans une boîte

La question de l’entrainement de la pellicule qui posait problème est résolue par Louis qui s’inspire de la machine à coudre. Une manivelle extérieure actionne le mécanisme.

Les Lumière ont l’idée d’utiliser des bandes de celluloïd pour fixer les images sur un film susceptible de résister aux secousses du mécanisme d’entrainement : en un mot, la pellicule cinématographique 35 mm déjà utilisée par Edison. Louis réalise un appareil, le cinématographe, qui cumule de nombreux avantages. Il sert à la fois de caméra, de tireuse et de projecteur. Il est à la fois léger, moins de 5 kg, et commode. Ce « petit moulin » est une véritable usine à images autonomes. De plus, fonctionnant avec une manivelle, il permet de filmer en extérieur.

Sa principale limite, la longueur de la pellicule : environ 25 mètres, soit une quarantaine de secondes de film.

Le brevet est déposé en février 1895. Mais ce brevet là n’est pas destiné à finir, comme tant d’autres, au cimetière des idées farfelues. Des projections ont lieu à la Société d’encouragement pour l’Industrie nationale à Paris puis au Congrès des Sociétés françaises de photographie à Lyon et enfin dans les locaux de la revue générale des Sciences. Mais les applaudissements enthousiastes des professionnels sont un simple prélude à l’événement le plus important.

Frères Lumière

Les frères Lumières immortalisés sur l’un des nombreux murs peints de Lyon-Frères Lumière by Mon Oeil(CC BY 2.0)

Le cinématographe devient le cinéma

Le 28 décembre 1895, Antoine Lumière loue un salon du Grand café, boulevard des Capucines, pour des projections publiques payantes. Là commence vraiment l’histoire du cinéma. Pour un franc, le public assiste à la projection d’une dizaine de « vues ». Très vite, il faut faire la queue pour assister à la séance. Méliès, un des spectateurs de la première séance, devine tout de suite les immenses possibilités du nouveau média.

Mais les Lumière ne se sont pas contentés de mettre au point un procédé technique. Les premiers films tournés par Louis sont déjà du cinéma. La sortie des usines Lumière, le « premier film » décliné en trois versions successives montre la maitrise toujours plus affirmée de la « mise en scène du réel ». La sortie du personnel est de plus en plus fluide et ordonnée, les portes de l’usine ouvrant et refermant la séquence dans la dernière version. L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat témoigne du sens de la composition de Louis. La caméra est placée au meilleur endroit possible pour filmer la scène. Il n’a pas été un simple « inventeur » mais aussi le premier « cinéaste ».

Le cinéma, une invention sans avenir ?

Dès le printemps 1896, les opérateurs Lumière filment des « vues animées » un peu partout en France et en Europe puis jusqu’au bout du monde (Japon, Australie). Souvent talentueux, certains d’entre eux innovent, plaçant la caméra fixe sur des objets en mouvement. Le travelling nait ainsi.

Louis n’est pourtant pas très optimiste en 1897 : « Cela peut durer six mois, un an, peut-être plus, peut-être moins. » Les frères Lumière restent avant tout des industriels comme devait le déclarer, plus tard, Louis, non sans une pointe de regret : « Nous avons inventé un appareil, nous avons fabriqué cet appareil. (…) Nous ne pouvions songer à nous improviser impresarii, éditeur de films, directeurs de théâtre…Nous sommes des industriels…Nous ne pouvions être tout à la fois !…Nous avons semé d’autres récoltent. C’est la vie ! »

Un conglomérat industriel

En 1905, les frères Lumière abandonnent définitivement la réalisation de films mais pas la fabrication de pellicules. Ils n’ont cessé de renforcer leur activité photographique. En 1892, ils achètent une papeterie dans le Dauphiné pour fabriquer des papiers très purs.

De même leur souhait d’obtenir une fécule de pomme de terre très fine les amène à acheter un moulin dans les Vosges. Ils prennent des participations dans les Verreries de la Gare dans le Nord. L’extension de la production les oblige à transférer leur fabrication de produits chimiques à Fontaine-sur-Saône.

Ils absorbent leurs concurrents : la Société des pellicules françaises de Victor Planchon avec une usine installée à Feyzin (1902) puis la société Jougla de Joinville qui devient l’Union photographique industrielle (UPI). Ils créent des filiales à Londres puis à Burlington, aux États-Unis.

Les frères Lumière règnent désormais sur un conglomérat de sociétés aussi nombreuses que diversifiées. Ils ont su innover dans des secteurs en plein développement.

Photographie couleur et produits pharmaceutiques

Par ailleurs, Louis met au point la photographie couleur : la plaque autochrome nait officiellement le 30 mai 1904. Il utilise pour filtrer la lumière un seul écran trichrome composé de millions de grains de fécule de pomme de terre teintés en trois couleurs. Commercialisé en 1907, le procédé resta sans concurrent jusqu’à l’invention des procédés couleur chimiques sur pellicule dans les années 30. Les photographies obtenues, qui réclament une pose fixe, ont un charme tout pictural. En 1914, l’usine produit 6000 plaques par jour.

Les frères Lumière tendent à suivre chacun sa pente favorite. Si Louis reste passionné par la photographie, Auguste tend à privilégier la chimie médicale. Il monte, à ses frais, un laboratoire et bénéficie de la collaboration de ses beaux-frères médecins, René Koehler et Armand Gélibert. Il crée une SA des Produits chimiques spéciaux avec un nouveau complexe à Monplaisir. Diverses spécialités pharmaceutiques seront commercialisées. Auguste diffuse ses conceptions par le biais d’une revue médicale, l’Avenir médical.

Monplaisir, le fief des frères Lumière

Les Lumière habitent d’abord une modeste et vieille maison  dans le chemin alors désert de Saint-Victor. Les achats immobiliers vont d’abord être au service du développement de l’activité industrielle. C’est en 1892 seulement qu’une propriété familiale plus spacieuse est érigée. Avec les mariages, des aménagements deviennent nécessaires. Ne supportant d’être séparés, les deux frères achètent des terrains pour construire une villa jumelle, achevée en 1898. Elle est reliée à l’usine par un couloir et permet aux deux frères de partager vie de travail et vie familiale.

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Chaque soir, selon le Dr Vigne, « les deux frères se retrouvent avant le dîner, dans le bureau de l’un d’eux : Eh bien, père Auguste as-tu bien travaillé aujourd’hui ? – Et toi, père Louis, es-tu content de ta journée ?  » Les repas sont pris une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre. Les branches alliées s’installent à leur tour dans le quartier : les Koehler, les Gélibert, les Winckler construisent leurs villas.

Le père Lumière, avec son habituelle manie des grandeurs, fait édifier à son tour une demeure, « le château » (1899-1902). Ce trop doué pour trop de choses est son propre architecte toujours soucieux de modernité : ascenseur, chauffage central, téléphone. Sa « maladie de pierre » le pousse à multiplier les villas dans le Sud de la France. Les conséquences financières en seront fâcheuses : les actions qu’il possédait passent entre des mains étrangères.

Les frères Lumière au service de la patrie

Avec la déclaration de guerre, l’usine de Monplaisir ferme dans un premier temps, faute de main d’œuvre et de matières premières. Mais, très vite, le service de la patrie réclame sa mise en activité : les plaques et papiers photographiques permettent les clichés aériens et les radiographies. Les productions chimiques sont renforcées : éther à Feyzin, nitrocellulose pour la poudre.

Les frères Lumière sont, bien sûr, mobilisés en fonction de leurs compétences. Auguste est nommé responsable du service radiographique de l’Hôtel-Dieu de Lyon : toutes les radios sont développées et tirées à ses frais personnels à l’usine familiale. Il assiste le professeur Léon Bérard et expérimente les spécialités pharmaceutiques qu’il a mises au point. Louis crée un hôpital à Monplaisir. Les épouses se font infirmières. Louis met aussi au point un procédé, Thermix, pour éviter les problèmes dus au gel lors des décollages et vols des avions.

Le retrait des affaires et la gloire

Après guerre, les frères Lumière préfèrent abandonner la gestion à la génération suivante pour se consacrer à la recherche.

Auguste se retire en 1920 au profit de son fils Henri, associé avec le gendre de Louis, Albert Trarieux. Affecté par la mort de sa fille Andrée, Auguste mène des recherches sur le cancer, la tuberculose, multipliant traitements et publications. Membre de l’Académie de médecine de Paris, il finance les frais médicaux et pharmaceutiques de l’hôpital du Bon Abri créé pour les cancéreux.

Louis est toujours passionné par l’image, brevetant un procédé de photographie en relief (1920) puis travaillant sur la 3D au cinéma (eh oui, c’est une vieille lune). Mais ses centres d’intérêts sont divers : l’acoustique ou l’automobile. Il entre à l’Académie des sciences. Les deux frères Lumière sont promus commandeurs de la légion d’honneur. En 1935, les quarante ans du cinéma sont l’occasion de cérémonie en présence du président de la république : Louis est reçu à la Sorbonne.

Procès d’intention

Sur le plan local, les frères Lumière ont été très proches de l’inamovible maire de Lyon, le radical Édouard Herriot.

Les adeptes de la note infrapaginale qui sévissent sur une fameuse encyclopédie en ligne ont noté deux choses sur la fin de la vie des frères Lumière. La première serait un soutien au régime fasciste. À l’appui de cette thèse, un gala organisé par le régime de Mussolini en leur honneur en 1935. À cette époque, l’Italie était encore un allié de la France et Mussolini bénéficiait encore d’une image très positive en France. N’était-il pas l’homme qui avait empêché l’Anschluss en 1934 ? Bref, un procès d’intention.

Le second reproche est d’avoir été pétainistes ! Effectivement, comme quarante millions de Français. Ainsi donc, en politique, les frères Lumière, déjà âgés, partageaient des opinions très communes de leur époque. La belle affaire… Ajoutons qu’Henri Lumière, fils d’Auguste, s’est illustré dans la résistance.

Mieux vaut sans doute retenir les paroles prononcées par Édouard Herriot lors des funérailles d’Auguste, le 13 avril 1954 :

« Et puis, voyez-vous, ce qui achève de donner à l’oeuvre de ces deux frères qu’il ne faut pas séparer, son vrai caractère, c’est qu’ils étaient bons, ils allaient à la souffrance, pour essayer de l’apaiser moralement quand ils ne pouvaient pas le faire physiquement et c’est la gratitude d’un peuple tout entier qui les accompagne et qui les salue en ce jour où le dernier des deux frères va nous quitter, hélas !…« 

Source : Bernadette Angleraud, Catherine Pellissier, Les dynasties lyonnaises, Perrin 2003, 830 p.

La semaine prochaine : Charles Pathé

  1. J’espère que mon ar ar grand oncle Charles aura la véritable place de pionnier et de premier Empire du cinéma qu’il mérite dans votre prochain commentaire sinon je conseille l’excellent documentaire sorti l’an dernier, un coproduction Arte Planète RTS « Pathé Gaumont premiers géants du cinéma ».

  2. Il me semble qu’Auguste Lumière qui s’est intéressé à la santé comme vous le précisez, avait surtout mis au point un produit qui soignait la tuberculose, le Diapros, mais aussi qu’il avait montrer de l’intérêt pour l’anaphylaxie et donc la médecine humorale. Mais la religion médicale veille au grain. Et tous ça a disparu !!!

  3. Pourquoi ne corrigez-vous pas vous même les articles de Wikipedia ?

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