Vive le progrès quand même !

Publié Par Guy Sorman, le dans Sujets de société

Par Guy Sorman.

Jamais l’humanité, globalement, n’a aussi bien vécu qu’aujourd’hui. Écrire cela, bien que ce soit démontrable, expose à un torrent de reproches. Les enquêtes d’opinion, en Occident surtout, témoignent d’un pessimisme généralisé : la plupart estiment que tout était mieux avant et que tout se dégrade, ce qui est inexact.

Dans un ouvrage qui vient d’être publié en anglais (Progress, Oneworld Publications), un économiste suédois, Johan Norberg, propose une synthèse du progrès objectivement mesurable autour de dix critères : la faim, l’hygiène, l’espérance de vie, la pauvreté, la violence, l’environnement, l’éducation, la liberté, l’égalité, le travail des enfants. Tous les indicateurs sont positifs depuis que le progrès matériel a débuté, à la fin du XVIIIe siècle, en Grande-Bretagne : auparavant, le progrès n’existait pas du tout.

Le progrès ne cesse de s’accélérer

Depuis son apparition, il ne cesse de s’accélérer. Si l’on s’en tient aux sujets les plus sensibles et les plus mal perçus comme la faim ou l’environnement, le contraste est saisissant entre le discours dominant et la réalité.

La famine, qui était l’état « normal » de l’humanité de la préhistoire aux années 1950, a disparu, sauf dans les zones de conflit : il subsiste des poches de malnutrition en Inde, en Afrique subsaharienne, en Chine occidentale, mais elles se résorbent.

La planète, désormais, nourrit convenablement sept milliards d’habitants, sur des surfaces arables constantes voire en diminution, alors qu’en 1950, une population deux fois moindre ne parvenait pas à s’alimenter. Tous les scénarios catastrophiques ont été prouvés faux grâce aux innovations dans l’agriculture, la Révolution verte et les OGM en particulier.

Autre contradiction flagrante entre la perception et la réalité : l’environnement. Certains se souviennent que l’atmosphère dans les grandes villes européennes, Londres ou Paris, il y a cinquante ans, était aussi irrespirable que maintenant à Pékin et New Delhi. Et les grands fleuves européens, la Seine, la Tamise, l’Ebre ou le Rhin, étaient devenus des égouts ; on peut, aujourd’hui, y pêcher et s’y baigner.

Le « trou » dans l’ozone qui nous menaçait d’un cancer de la peau ? Il est refermé. Ces progrès réels ont été obtenus grâce à des percées scientifiques, une meilleure gestion des ressources et un minimum d’intelligence politique. Il devrait en aller de même pour le peu que nous savons du réchauffement climatique.

La pauvreté ? Du premier homme jusqu’à la révolution industrielle, elle fut le sort ordinaire de 99% de l’humanité. Dans sa forme extrême, moins d’un dollar de ressources par jour, elle n’atteint plus qu’un dixième de notre espèce, presque totalement situé en Afrique subsaharienne. La pauvreté a été vaincue par de bonnes politiques économiques, sauf dans les nations où ces politiques ne sont pas appliquées.

Le travail des enfants ? Au XIXe siècle, l’enfant à l’usine fut le cœur symbolique des critiques de la révolution industrielle et du capitalisme chez Karl Marx ou Charles Dickens, la preuve du caractère sauvage du développement. En réalité, dans les sociétés rurales pauvres, les enfants, de toute éternité, avaient travaillé par nécessité : mais on ne les voyait pas.

Ce qui avec la révolution industrielle change, c’est que le travail des enfants devient visible et scandaleux : la novation n’est pas le travail des enfants, mais la protestation contre lui. Cette protestation mais aussi la mécanisation des tâches ont fait passer à peu près tous les enfants, même dans les pays pauvres, du champ et de l’usine à l’école.

Le progrès et ses ennemis

On pourrait égrener les exemples comme l’a fait Johan Norberg, mais ils ne feraient que répéter la contradiction déjà soulignée entre réalité et perception. Comment comprendre ce contraste ? Une explication superficielle : les médias. Ils n’annoncent pas que les trains arrivent à l’heure ou que les avions décollent, mais seulement qu’un sur un million déraille ou s’écrase. Les médias dits sociaux, qui n’obéissent à aucune éthique journalistique, ajoutent des faux accidents pour augmenter le trafic sur leur site.

C’est parce que le public en raffole : les premières gazettes, au XIXe siècle, furent consacrées aux crimes les plus horribles, pas au sort des gens normaux et surtout pas à son amélioration. L’espérance de vie, qui chaque jour augmente, ne fait pas une Une de la presse. Les conflits en Syrie et en Irak sont épouvantables, mais on ne va pas titrer qu’ils sont moins meurtriers que la guerre entre l’Iran et l’Irak, de 1979 à 1989, qui fit deux millions de victimes.

La grande distorsion entre le progrès et sa perception ne peut pas être imputée à un auteur ni à une cause ; elle est probablement inscrite dans nos neurones tels que l’évolution nous les a légués. Le mythe de l’âge d’or, hier était mieux qu’aujourd’hui, est aussi ancien que l’humanité elle-même et se retrouve dans toutes les civilisations. L’étonnant est qu’il existe tout de même des progressistes, des illuminés, qui travaillent au progrès, le rendent possible en dépit du scepticisme général et des vents contraires. Ce progrès, qui bénéficie à tous, y compris à ceux qui le nient, n’est donc pas un acquis mais un combat, jamais gagné d’avance.

Sur le web

  1. Merci. Je n’ai pas encore lu le livre mais un article de Johan Norberg a été publié par The Spectator en août avec un sous-titre très clair qui dit que « If you look at all the data, it’s clear there’s never been a better time to be alive » : http://www.spectator.co.uk/2016/08/why-cant-we-see-that-were-living-in-a-golden-age/

  2. Cette petite piqûre de rappel fait du bien à lire !
    Pour prendre une métaphore simpliste, disons qu’avant nous habitions dans une maison aux murs en torchis, avec des trous, plein de poussière et plutôt branlants. Aujourd’hui nous vivons dans une maison avec de splendides murs lisses, peints en blanc. Mais il reste par endroit quelques petites tâches ou quelques recoins à parfaire. Les médias ne parlent que de ça.
    On voit toujours la tâche sur le mur…

    1. Et certains préfère détruire le mur pour effacer la tâche

  3. Même lorsqu’il développe une idée juste, ce qui est le cas ici, G. Sorman trouve toujours le moyen d’être douloureusement approximatif. Je n’ai pas le souvenir d’un air irrespirable à Paris il y cinquante ans, et j’ai vu des gens se baigner dans la Seine il y a une soixantaine d’années (il est vrai que c’était à Saint Ouen), alors que je n’en vois guère aujourd’hui. Quant à l’humanité affamée depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui, on sait quelle réfutation y a apportée M. Sahlins, présentant l’âge de pierre comme un âge d’abondance. La science a quelque peu évolué depuis Rosny Aîné. Tous les anthropologues savent que l’humanité paléolithique vivait très bien. Les Gaulois aussi vivaient très bien, et c’est la conquête romaine qui a été le début de la catastrophe sanitaire qui a frappé leur pays, et qui se mesure très clairement par la diminution considérable de la taille moyenne des hommes, qui ne retrouve qu’aujourd’hui le niveau qu’elle avait avant l’arrivée des Romains.

    1. Jojo: et c’est la conquête romaine qui a été le début de la catastrophe sanitaire qui a frappé leur pays, et qui se mesure très clairement par la diminution considérable de la taille moyenne des hommes, qui ne retrouve qu’aujourd’hui le niveau qu’elle avait avant l’arrivée des Romains.

      C’est ridicule.
      On parle d’une période de deux mille ans avec des générations qui ont eu des destins et des vies très diverses suivant les régions, les époques, l’organisation politique et sociale et le climat.

      Jojo: Quant à l’humanité affamée depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui, on sait quelle réfutation y a apportée M. Sahlins, présentant l’âge de pierre comme un âge d’abondance.

      Étude vieille de 60 ans sur des éléments (forcément) très spartiates et qui a été abondamment amendée depuis:
      http://cdarmangeat.blogspot.ch/2013/10/note-de-lecture-age-de-pierre-age_26.html

      Le livre était une révolution parce qu’a l’époque la vision du « sauvage » était très fortement négative. C’est contre ces idées reçues qu’il s’opposait et parlait au contraire « d’abondance » ce qui était une nouveauté. Ça n’a pas du tout la même signification actuellement, avec nos idées, tout aussi fausses, des « sauvages » idéalisés « qui vivent en communion avec la nature ».

      1. Premier point. La Gaule pré-romaine était très peuplée pour l’époque, et ses habitants devaient être en très bonne santé, puisqu’ils étaient beaucoup plus grands que les Romains (en fait à peu près de la taille des Français d’aujourd’hui). L’équilibre entre la population et la production agricole était donc sans doute optimal, ce qui n’est plus du tout le cas dans la Gaule romaine: les épidémies qui ravagent l’empire amènent à un sérieux déclin démographique qui conduit à repeupler certaines régions avec des Germains venus des régions danubiennes (même chose en Italie). Les choses ne s’améliorent qu’au XIIIe siècle, grâce à un temps exceptionnellement favorable, d’où les cathédrales, les villes, le marché européen et méditerranéen, mais le XIV replonge très gravement (peste noire en plus), et le petit âge glaciaire, qui culmine au XVIIe n’arrange rien, et on meurt de faim dans les campagnes françaises, ce qui n’arrivait pas en Gaule pré-romaine.
        Second point. Il est évident que la formule de Sahlins était une provocation, et que l’abondance en question n’en serait pas une pour nous, mais, ici encore, c’est uniquement une question d’équilibre entre les besoins et les ressources. Et il y a des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui réalisent très bien cet équilibre sans trop de difficultés, ce qui ne signifie pas du tout que tous les hommes du paléolithique vivaient au paradis terrestre.
        Bref, il n’y a pas de continuité entre le progrès technique et le rapport entre besoins et ressources. Chaque société fonctionne sur un équilibre, et une amélioration technologique peut parfaitement bouleverser cet équilibre, alors même qu’elle constitue un progrès. C’est ce que nous voyons tous les jours. Cela ne signifie évidemment pas que le progrès est mauvais, mais que la vieille représentation d’un homme archaïque misérable et d’une amélioration constante et régulière des conditions de vie est fausse. On meurt de faim dans les campagnes à l’époque de Louis XIV, alors qu’on mangeait à sa faim dans la Gaule celtique.

        1. Jojo: L’équilibre entre la population et la production agricole était donc sans doute optimal, ce qui n’est plus du tout le cas dans la Gaule romaine

          « Sans-doute » vous n’en savez strictement rien, on ne peut pas établir de telles généralités sur des territoires variés, de multiples générations en partant de sources au mieux spartiates en ce qui concerne les Gaulois et très rare voir absente suivant les époques.

          Entre un village Ségusiave dans une vallée giboyeuse et un Bellovaque des marais du nord les conditions pouvaient être très différentes puisqu’ils étaient très exposés aux facteurs environnementaux.

          Jojo: et on meurt de faim dans les campagnes françaises, ce qui n’arrivait pas en Gaule pré-romaine.

          Personne n’en sait rien, ils n’ont pas laissé de traces écrites et nous n’avons que des fragments de cette population, on ne meurt pas non plus de faim partout et tout le temps par la suite.

          mais que la vieille représentation d’un homme archaïque misérable et d’une amélioration constante et régulière des conditions de vie est fausse

          Vous le dites, c’est une vieille représentation qui n’a plus cours depuis 50 ans, vous tombez dans l’excès inverse et inventez des faits pour qu’ils collent à votre vision.

          1. Il faut prendre les généralités pour ce qu’elles sont, ne pas leur faire dire autre chose, et surtout ne pas systématiser en les considérant comme des absolus. Si je dis que les Grecs sont dans une mauvaise situation aujourd’hui, cela ne signifie pas que tous les Grecs vont mal: la dernière fois que je suis allé en Grèce, j’ai vu beaucoup de gens qui avaient l’air d’aller très bien; mais si je considère le taux de chômage et le revenu moyen… Quand je dis que les Gaulois avaient sans doute réalisé un équilibre optimal, c’est forcément une généralité et non une réalité absolue, mais cette généralité s’appuie sur une enveloppe globale sérieuse. La Gaule était en effet très peuplée et ses habitants étaient beaucoup plus grands que les Romains, de l’aveu même de ces derniers, ce qui est, d’ailleurs, confirmé par les squelettes, qui montrent des hommes mesurant en moyenne autour d’un mètre quatre-vingts. On peut donc dire globalement que la Gaule vivait dans un très bon équilibre alimentaire, ce qui ne sera plus le cas par la suite, si ce n’est au XIIIe siècle, et la France souffrira de famines tout au long de son histoire, les dernières grandes famines étant celles du milieu des années 1790, consécutives à la Révolution. L’équilibre alimentaire ne se rétablit qu’au XIXe, mais il est encore bien fragile, comme le montre la taille moyenne des populations. Il faut savoir interpréter les indices globaux, il y a des marqueurs qui ne trompent pas.
            Quant à la vieille représentation qui, comme vous le dites, n’a plus cours depuis 50 ans, l’unique objet de mon premier commentaire était de la reprocher à l’article de Sorman (sur le fond duquel je suis évidemment d’accord: même si les Gaulois vivaient très bien à leur échelle, je n’aimerais pas revivre parmi eux). Sorman a raison de pourfendre le rousseauisme (qui est la matrice de la gauche bourgeoise française), mais il le fait mal, en s’imaginant que le progrès est linéaire, et, donc, que les hommes archaïques étaient très malheureux puisque le progrès nous a apporté le confort.

            1. Sorman a raison de pourfendre le rousseauisme (qui est la matrice de la gauche bourgeoise française), mais il le fait mal, en s’imaginant que le progrès est linéaire

              Vous avez raison sur ce point, Sorman n’est pas historien et c’est un article généraliste.

              Jojo: On peut donc dire globalement que la Gaule vivait dans un très bon équilibre alimentaire

              On peut juste déduire des quelques squelettes retrouvés sur une population d’une dizaine de millions que génétiquement leur stature semblait plutôt haute comparée à des Méditerranéens, rien d’étonnant, c’est toujours le cas et tout le monde est bien nourris.

              Le premier biais évident c’est qu’on retrouve surtout les tombes de gens qui ont été inhumés avec soin par une communauté bien nourrie et que ceux qui mouraient de faim n’avaient pas le temps pour cela.

              Jojo: mais cette généralité s’appuie sur une enveloppe globale sérieuse.

              Non, les statistiques modernes sur une population sont toujours difficiles et sujettes à caution en particulier pour la relation entre nourriture et stature (hormis cas extrème). On n’a rien de « sérieux » à ce niveau-là pour les Gaulois qui n’écrivaient pas et qui n’ont laissé que quelques squelettes..

              Jojo: un très bon équilibre alimentaire, ce qui ne sera plus le cas par la suite

              Les statures pouvaient aussi être hautes au moyen-âge suivant les périodes, de 1.65m à 1.80m alors que ces huit squelettes gaulois faisaient de 1.52m à 1.67m:
              http://www.persee.fr/doc/bmsap_0037-8984_1914_num_5_4_8675

              Rien à en tirer, les données sont trop parcellaires.

              Jojo: et la France souffrira de famines tout au long de son histoire

              100 générations européenne de 20 à 500 millions d’individus misent sous l’étiquette « famine » alors que vous mettez l’étiquette « équilibre » sur les 20 précédentes, ça n’a strictement rien de sérieux.

              1. Le lien entre la taille et l’alimentation n’est plus contestable. L’augmentation de la taille des Asiatiques, surtout quand ils vivent en occident, est suffisamment spectaculaire pour qu’il soit inutile d’insister. Vous considérez les Méditerranéens comme ontologiquement petits, vous devriez aller faire un tour en Italie ou dans n’importe quel pays méditerranéen. Le lien entre la taille, l’alimentation et les conditions de vie ne peut pas être nié. Et aujourd’hui la différence de taille moyenne entre Français et Italiens est assez faible, et tend à se réduire. L’homogénéisation des conditions de vie conduit à une homogénéisation des tailles moyennes, et l’amélioration de l’alimentation à une augmentation générale des tailles. La différence de taille entre Gaulois et Romains est une information qui nous vient des Romains, et qu’on n’a aucune raison de suspecter.
                L’article auquel vous renvoyez est ancien, et surtout ne date pas les quelques squelettes qu’il étudie. Je me réfère à des découvertes toutes récentes.
                Enfin quand je dis que la France souffrira de famines tout au long de son histoire, cela ne signifie évidemment pas que l’état de famine est permanent, il faut savoir lire, mais que, comme l’histoire quantitative nous l’enseigne, la famine est le grand régulateur des populations. Les bonnes récoltes conduisent à une croissance démographique, qui dépasse la ressource agricole à la génération suivante, ce qui provoque une famine; et on a une histoire cyclique régulée par la famine, sauf quand les conditions climatiques changent (auquel cas on peut avoir un siècle sans famine, le XIIIe, et des siècles entiers en état global de famine, comme le XVIIe).
                Je ne vois pas d’où vous sortez vos 20 générations précédentes, ce qu’on sait ou croit savoir des Gaulois ne remonte pas aussi loin.
                Surveillez votre orthographe: « 100 générations européenne (sic)… misent (sic) sous l’étiquette », comme vous dites « ça n’a strictement rien de sérieux ». D’ailleurs je n’ai jamais parlé de générations européennes.

                1. Jojo: L’article auquel vous renvoyez est ancien, et surtout ne date pas les quelques squelettes qu’il étudie.

                  Vous devriez appliquer cette rigueur à tous vos raisonnements.

                  Jojo: Le lien entre la taille et l’alimentation n’est plus contestable

                  Ce n’est pas aussi simple, c’est multifactoriel:
                  Il est bien difficile d’établir un lien réel entre les modifications de la nutrition et l’évolution séculaire. Si chacun s’accorde à reconnaître l’impact d’une meilleure nourriture sur le développement physique des jeunes, notamment dans la première partie du 20ème siècle (disparition des famines et apport journalier suffisant), le rôle important qu’on lui accorde encore aujourd’hui dans le processus d’évolution séculaire relève plus d’hypothèses que de preuves directes d’une association entre l’alimentation et la croissance.
                  http://www.ulb.ac.be/sciences/intra/inforsc_archives/nrj/vercauteren.htm

                  Jojo: cela ne signifie évidemment pas que l’état de famine est permanent,

                  Et comme vous n’avez strictement aucune preuve que l’alimentation « équilibrée » était « permanente » vous comblez les trous avec votre imagination.

                  Le problème est que vous avez des grandes certitudes sur une histoire qu’on ne connaît que par des fragments, je vous rappelle juste que la science c’est d’abord un minimum de doutes, d’esprit critique et de prudence.

                  « Nos ancêtres, les Gaulois » qui « vivaient bien » avant la « catastrophe romaine » qu’on ne récupère que 20 siècles plus tard, c’est une théorie ridicule :

                  Jojo: Les Gaulois aussi vivaient très bien, et c’est la conquête romaine qui a été le début de la catastrophe sanitaire qui a frappé leur pays, et qui se mesure très clairement par la diminution considérable de la taille moyenne des hommes, qui ne retrouve qu’aujourd’hui le niveau qu’elle avait avant l’arrivée des Romains.

                  1. Vous ne savez pas ce qu’est une généralité, et vous me prêtez des affirmations qui me sont tout à fait étrangères. Une généralité n’est qu’une généralité, et non une vérité universelle: quand on dit que les Allemands sont riches et les Grecs pauvres, c’est une vérité statistique globale qui n’empêche pas beaucoup de Grecs d’être plus riches que beaucoup d’Allemands. On est constamment à la limite de la famine dans la France du XVIIe, mais on mange très bien à la Cour. L’esprit critique et la prudence consistent d’abord à envisager l’enveloppe globale des choses, et à l’utiliser comme cadre, sans jamais la systématiser. On est sans doute aussi mort de faim en Gaule, mais globalement tous les indices semblent montrer que la population y était mieux nourrie qu’en Italie. C’est d’ailleurs parfaitement logique, puisque les Gaulois avaient forcément des circuits courts, dans des collectivités peu nombreuses et donc plus faciles à équilibrer. L’agriculture italienne, détruite par la deuxième guerre punique au profit de latifundia (je généralise, je sais), ne suffisait plus à nourrir le pays, et c’est le blé, facile à stocker et à transporter, qui devient la base quasi exclusive de l’alimentation urbaine (ce qui est encore le cas dans le Paris du XVIIIe). Le problème global est très simple: les grandes civilisations de l’Antiquité exploitent la campagne au profit de la ville. La campagne produit, et la ville consomme: c’est le prix à payer pour le développement de la civilisation, et il est très élevé pour les campagnes. En revanche, les Gaulois, avec une agriculture sans doute (ah! vous allez épingler mon « sans doute ») efficace, consomment toute leur production au lieu d’en consacrer une partie importante à la construction de cités, de monuments, de statues, à la mise en place de systèmes politiques, à l’entretien d’une classe d’artistes, d’écrivains et de penseurs. Pour le dire autrement, les Gaulois étaient de gauche, ils consommaient leur production en circuits courts, et ils n’ont à peu près rien laissé. Les Grecs et les Romains étaient de droite, ils exploitaient les plus pauvres, et ils ont construit et nous ont laissé la civilisation, mais il n’en est pas moins vrai qu’on mangeait mieux dans la campagne gauloise qu’en Italie ou en Grèce. Et il est tout aussi évident qu’on ne peut que préférer la civilisation (ce qui est quand même plus facile à faire quand on est du bon côté).
                    Vous prônez la rigueur, mais vous connaissez très mal la logique et l’épistémologie. La science commence par l’hypothèse et finit par la preuve, et non l’inverse, elle est d’abord travail d’imagination. J’ai passé ma vie à reconstituer des éléments du passé à partir de fragments. Et rien, dans ce que je dis, n’outrepasse le statut d’hypothèses étayées par des faisceaux de probabilités. Quand tous les éléments d’une enveloppe concordent, on peut accorder à ses hypothèses une bonne probabilité, sous réserve de réfutation, mais aucun des éléments que vous fournissez ne peut constituer une réfutation. Vous confondez généralité et vérité absolue, et réserves et réfutation.

                    1. Jojo: Et rien, dans ce que je dis, n’outrepasse le statut d’hypothèses étayées par des faisceaux de probabilités

                      J’entends bien, mais non, désolé.
                      L’objet de ma réponse à savoir ceci a définitivement plus sa place dans un bistrot que dans un hémicycle :

                      Jojo: Les Gaulois aussi vivaient très bien, et c’est la conquête romaine qui a été le début de la catastrophe sanitaire qui a frappé leur pays, et qui se mesure très clairement par la diminution considérable de la taille moyenne des hommes, qui ne retrouve qu’aujourd’hui le niveau qu’elle avait avant l’arrivée des Romains.

                      Et voilà le problème, en fait d’histoire, vous fantasmez le passé pour le faire coller à votre idéologie politique ce qui est très exactement à l’opposé de toute démarche scientifique :

                      Jojo: Pour le dire autrement, les Gaulois étaient de gauche, ils consommaient leur production en circuits courts, et ils n’ont à peu près rien laissé. Les Grecs et les Romains étaient de droite, ils exploitaient les plus pauvres

                      Les Gaulois étaient des Humains bien intégrés dans l’antiquité et assez loin de vos fantasmes de société idéale « de gauche » :

                      La société était dominée par une élite peu nombreuse. Au sommet, se trouvaient précisément ces aristocrates, que l’on appelait chevaliers. Ils possédaient de grands domaines, de nombreux esclaves et des ateliers monétaires, et contrôlaient autant que possible les échanges. Ils avaient imposé leur pouvoir à de nombreux hommes libres, leurs clients : l’helvète Orgétorix, convoqué devant un tribunal, se fit accompagner par dix mille clients. Ces aristocrates étaient alliés aux prêtres ou druides. Les uns et les autres venaient des mêmes familles : chez les Éduens du Morvan, le noble Dumnorix était le frère du druide Diviciac. Le clergé comprenait d’autres personnages plus humbles et mal connus, le barde, le vates, le gutuater. Il ne semble pas qu’ait existé une classe moyenne. Les hommes libres étaient en effet étroitement soumis aux nobles et réduits au statut de clients qui, chez eux, confinait à l’esclavage, du moins à ce que dit César. Parmi ces clients, les soldures d’Aquitaine devaient accompagner leur chef dans la mort. Seuls les artisans, peut-être pour des raisons religieuses, semblent avoir conservé une relative indépendance. Quant aux esclaves, nombreux dans la société et rares dans les documents, ils échappent à toute enquête.

                      Yann Le Bohec – Professeur d’histoire

  4. Un grand progrès serait l’invention d’une machine à remonter le temps. On enverrait les ennemis du progrès pendant une semaine mille ans en arrière, sûr que ceux qui en reviennent, je veux dire vivant, verrait d’un autre œil les méfaits du progrès.

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