Le piège de la laïcité radicale

Publié Par Vincent Feré, le dans Religion, Sujets de société

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

La laïcité occupe une place essentielle dans le corpus idéologique de la République. Au début du XXe siècle, contre une partie importante des républicains, le pari a été fait d’une laïcité libérale même si, périodiquement, une conception plus radicale s’est manifestée sous le prétexte d’un retour de l’influence de l’Église, la cible de la loi de 1905.

Elle a toutefois rencontré un écho de moins en moins important dans l’opinion publique en raison de la déchristianisation d’une part et du ralliement des catholiques au régime d’autre part, au point du reste de paraître de plus en plus anachronique et de ne plus concerner qu’une frange minoritaire des milieux laïcs.

L’importance visible prise par l’islam dans la société française, les ratés de l’intégration et la radicalisation d’une partie de la population musulmane ont conduit ces dernières années à une résurgence de la laïcité radicale, dans une version républicaine ou dans une version droitière. Peut-elle constituer, sous une forme ou sous une autre, une réponse adaptée aux nouveaux défis lancés au « vivre ensemble » ?

La laïcité radicale, un contresens historique

Tous les défenseurs des valeurs de la République française se réclament de la laïcité dont le fondement est la loi du 9 décembre 1905 instaurant la séparation de l’Église et de l’État. Certains semblent toutefois oublier qu’elle se voulait une « loi de tolérance et d’équité » selon l’expression de son rapporteur Aristide Briand. Dans son article 1, le moins souvent cité, elle affirme ainsi puissamment que si la République ne reconnaît aucun culte, elle les garantit tous.

En fait, avec le soutien de socialistes comme Jaurès et Briand ou de radicaux comme Ferdinand Buisson, le parlement de 1905 a adopté un projet beaucoup plus libéral que celui initialement défendu par Combes et inspiré d’un texte du directeur des Cultes, Charles Dumay, qui ne disait mot de la liberté de conscience et se dispensait de tout exposé de principe. La loi de 1905 est donc l’illustration d’un régime libéral. Son esprit d’ouverture a parfois d’ailleurs été respecté jusque dans ce haut lieu de la laïcité et même de l’anticléricalisme qu’était l’école de la République : on a servi du poisson dans les cantines le vendredi sans y voir un crime de lèse-République.

Le culturel relève aussi du religieux et en la matière, la République, fidèle à ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité a souvent su faire preuve de tolérance. Et elle a gagné. Il y a longtemps que les catholiques s’y sont ralliés.

La laïcité radicale républicaine, au contraire, tourne le dos aux valeurs fondatrices de la République libérale : elle exclut et discrimine quand celles-ci accueillent et intègrent. Pour elle, le religieux et le culturel se confondent. Longtemps marginalisée, elle a resurgi ces dernières années avec une nouvelle cible : les musulmans. Ainsi, non seulement le voile dans l’espace public mais également les repas sans porc dans les cantines sont pour elle une concession à l’islam plutôt que le respect des coutumes d’une partie de la population.

Soit. Mais quelle instance, demain, sans sombrer dans le ridicule, va distinguer en toutes circonstances ce qui relève du religieux – atteinte à la laïcité – et ce qui relève du culturel – respect des libertés individuelles ? Le conseil d’État ? Le conseil constitutionnel ? Et sur quelle base ? Une loi ? Elle sera en tout cas singulièrement compliquée à rédiger et à faire adopter par le… conseil constitutionnel.

Dans sa version droitière qui invoque le passé chrétien de la France, la laïcité radicale repose de plus sur une contradiction historique et idéologique. Car la laïcité est précisément ce qui permet à la République de fonder le « vouloir vivre ensemble » (Renan) sur autre chose que le fait religieux. Or si, n’en déplaise à Pierre Moscovici, la France a historiquement des racines en grande partie chrétiennes, son identité ne se confond pas avec elles.

Elles en constituent certes une dimension importante mais d’autres éléments y ont pris leur part, à commencer par le rationalisme des Lumières, d’où procède précisément la laïcité. Le discours laïc radical qui invoque le christianisme d’hier pour rejeter l’islam d’aujourd’hui opère donc une instrumentalisation historique grossière et entre en contradiction avec lui-même ! En réalité, il tourne le dos aux valeurs de la République qu’il prétend défendre et relève du corpus idéologique de l’extrême droite.

La laïcité radicale, une erreur politique ?

Mais dira-t-on, l’islam, quand il prétend régenter certains comportements publics défie ouvertement la République et ses valeurs, d’autant qu’il se distingue parfois mal de l’islamisme radical. La question qui est posée est donc de savoir si, face à la menace islamiste sous toutes ses formes, la laïcité radicale est une réponse aux défis qui se posent à la France et à ses dirigeants ? L’épisode récent du burkini a en tout cas montré qu’elle était, sous une forme ou sous une autre, une tentation forte de part et d’autre de l’échiquier politique.

La laïcité radicale dans sa version droitière n’est manifestement pas adaptée à la situation. La droite républicaine n’a rien à gagner à suivre l’extrême droite sur ce terrain. De manière significative du reste, les plus concernés par la référence aux racines chrétiennes de la France, les catholiques, ont, à l’occasion des drames récents, affirmé fortement leur refus des amalgames et leur volonté de poursuivre le dialogue inter-religieux. Le ton a été donné par la réaction remarquable de l’archevêque de Rouen, Mgr Lebrun, précisément au moment de l’assassinat du Père Hamel à Saint-Étienne-du Rouvray, et le Père Thomassin invitait récemment dans La Croix les chrétiens à « déminer le discours en dénonçant ces instrumentalisations (de l’identité chrétienne) »1.

Plus largement, la résistance du corps social français aux attentats peut s’analyser comme un refus des amalgames des laïcités radicales. Car dans sa version républicaine, étrangement, elle aboutit finalement au même résultat que dans sa version droitière alors qu’elle n’invoque pas la culture chrétienne française : les signes religieux qu’elle dénonce comme menaçant l’esprit républicain sont en effet exclusivement musulmans.

Or la société française, imprégnée de l’esprit de la République libérale, refuse largement cette stigmatisation. Non pas que les Français ne fassent pas de la sécurité l’une de leurs préoccupations majeures, non pas que les Français sous-estiment le grave problème posé par la radicalisation d’une frange de la population musulmane, non pas même que les Français ne s’interrogent pas sur l’identité de leur pays.

Simplement, tout se passe comme si la société française n’acceptait ni les simplifications abusives ni les instrumentalisations grossières : elle refuse clairement le piège de la division qui lui est tendu par ses adversaires. Qui pourrait ne pas s’en réjouir ?

La République se trouve donc confrontée à un singulier dilemme : peut-elle au nom de la défense de ses valeurs de liberté, d’égalité et de liberté, sembler en retirer le bénéfice à une partie de sa population sensée les menacer ? La réponse est manifestement non.

Dans le fond, ni les laïcités radicales, ni naturellement la négation coupable du problème posé par un certain islam ne constituent la bonne réponse. Il y a donc urgence à nouer le dialogue avec la communauté musulmane et ses représentants. Il y a urgence à organiser, enfin, un islam de France.

Mais cette politique a besoin de consensus et de sérénité. Elle a besoin aussi de temps — le ralliement des catholiques a pris plusieurs décennies —, un temps long bien peu compatible avec les urgences et les outrances d’une campagne électorale…

Sur le web

  1.  La Croix du 24/08/16.
  1. Il va falloir me réexpliquer lentement, très lentement, le concept de version droitière de la laïcité radicale qui reposerait sur les racines chrétiennes de la France, parce que j’y vois plus une marotte de gauchiste patenté (avec le couplet sur l’épouvantail FN) qu’autre chose.
    Le « corps social français », la « société française », « les Français » ou « la République », l’auteur parle au nom de toutes ces entités avec une aisance qui me laisse pantois. Sans parler d’une prétention inouïe à vouloir instaurer un « Islam de France ». Sans le recul de l’Histoire, sans clergé unifié et avec des populations musulmanes bien plus variées que le terme « les Arabes » ne le sous-entend, ça ne va pas être simple.
    Pour autant la conclusion ne fait pas débat, il va falloir un peu de sérénité (le monde entier a ri de notre feuilleton estival « les gendarmes de St-Tropez chassent le burkini ») et sans doute pas mal de temps pour aplanir ces difficultés.

  2. Magnifique article.

  3. De mon point de vue, le meilleur article à propos de la laïcité depuis longtemps. Ce remarquable éclairage , équilibré, mériterait d’être envoyé à beaucoup de gens qui tiennent des propos excessifs, et notamment aux politiciens de droite comme de gauche, y compris extrêmes, qui ne s’intéressent à la laïcité
    qu’à des fins politiques quand ce n’est pas simplement électoralistes.

  4. Il suffit de lire le rapport d’A. Briand pour se rendre compte immédiatement que cet article est un ramassis de propagande, de récupération et de manœuvre politicienne, dans la droite ligne de « la gauche protectrice des libertés et rempart contre le FN » qui pourri la vie politique Française depuis son instrumentalisation dans les années 80.

    Faites votre opinion par vous même.

    http://www.assemblee-nationale.fr/12/evenements/1905/rapport1905-r.pdf

    Je vous encourage particulièrement à lire le passage sur Clovis, la théorie du complot version belle époque sous fond de prise de pouvoir de Rome sur les Ariens (et oui les ariens), à mourir de rire (remplacez Catholiques par Juifs et vous croyez lire de la littérature d’outre-rhin quelques décennies plus tard).

    Désolé, mais les socialistes de l’époques étaient comme tous les socialistes du XX° siècles : pétris de certitudes nationalistes et universalistes et obnubilés par la nécessité de défendre « la libre pensée » comme ils l’appelaient..

    1. @Stéphane & Synge
      « la gauche protectrice des libertés et rempart contre le FN » qui pourri la vie politique Française depuis son instrumentalisation dans les années 80. »
      Le problème de la laïcité qu’évoque cet article est bien plus complexe qu’une « gauche protectrice », et touche une frange des partis politiques de tout bord qui y voient un intérêt. De droite comme de gauche, et au travers de maneuvres politiciennes à visée électorale.

      C’est cet intérêt lié à une laïcité dévoyée, tout comme notre système electorale qui pousse à la démogagie et à la corruption depuis toujours, qui pourri la vie politique Française depuis les années 1980, comme expliqué ici :
      http://www.electron-libre.org/2016/08/29/une-historicite-de-la-laicite-et-du-voile-islamique-qui-eclaire-la-polemique-actuelle/

      Impossible de faire une recherche dans votre pdf, en revanche nul mention de Clovis ou d’une quelconque vision conscpirationniste dans la retranscription de la discussion de la loi de 1905 au sénat que l’on peut trouver sur la BNF. Rien qu’une défense d’une vision libérale de cette laïcité auquelle des gens de gauche se sont ralliés (mais de droite aussi) :
      http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1131678/f307

      Notez que je ne vous réponds pas directement, mais surtout à des lecteurs qui pourraient passer par là et se faire abuser d’une manière ou d’une autre. Mieux vaut être clair au risque d’avoir de mauvaises pensées, sinon ça serait trop facile de se laisser orienter d’une manière ou d’une autre en passant des pseudos messages. Entre ce que l’on veut nous faire croire et ce qui est, il y a toujours eu une marge. Sur ce …

      1. Je crois que l’on est d’accord.

        Le député Chabert qui réclamait la suppression de la soutane dans la rue (votre pointeur) était radical socialiste … Ce que je voulais simplement dire, c’est que pour un agrégé d’histoire, faire des raccourcis entre version droitière de la laïcité et le débat de 1905 est entre le ridicule et la mauvaise foi.

        Le débat de 1905 est un compromis cherchant la paix civile, entre deux blocs ultra : l’un anticlérical (de gauche) et l’autre ultra-clérical (de droite). On peut débattre à foison de ce texte qui de mon avis est loin d’être libéral, ou sur le rôle trouble de Briand qui a navigué à vue entre promesses électorales et risque de guerre civile … mais ce n’est pas le sujet.

        Le débat actuel n’a absolument rien à voir avec cela : il y a d’un coté des anticléricaux d’extrême gauche et d’un autre coté des anticléricaux d’extrême droite. Les deux étant clairement socialistes (étatistes) et affichant une « laïcité » à géométrie variable : en gros (pro musulmans et anti-sionistes, avec des relents pro protestants et anti-cathos) pour les premiers et l’inverse pour les seconds. Les opportunistes entre les deux, péchant allégrement dans le marigot le plus proche.

        C’est ce clivage qu’il faut dénoncer, pas chercher à rallumer le débat de 1905 et jeter de l’huile sur le feu.

        Et de mon avis, cet article jette de l’huile sur le feu, il suffit de voir les réactions clivées. Ce n’était peut-être pas son but, mais je trouve dommage qu’un prof de sciences po se fasse berner par ce débat qui depuis SOS racisme, met le FN au centre de la vie politique par « effet Clausevitch ».

        Quand à « la laïcité » je pense qu’il faudrait bannir ce mot de notre vocabulaire, il a depuis 30 ans une odeur nauséabonde qui le suit à la trace, chacun des camps instrumentalisant cette « icône Française » et l’ayant complétement dévoyé. Rajouter « radicale » ou même « libérale » ne fait que remuer l’odeur et rajouter un clivage de plus.

        1. « il y a d’un coté des anticléricaux d’extrême gauche et d’un autre coté des anticléricaux d’extrême droite. […] Les opportunistes entre les deux, péchant allégrement dans le marigot le plus proche. »
          D’accord avec ça. Je vois même ces deux extrêmes se faire instrumentaliser pour servir les intérêts peu avouables de certains qui se cachent au sein de ce marigot.

          Pour le reste difficile de déterminer comment aborder le problème sans toutefois remettre certaines choses à leur place et que beaucoup ont oublié, dans le but de revenir ensuite sur du moins clivant. C’est effectivement à double tranchant, toutes ces années de désinformation et de rejet du religieux/spirituel ont rendu le problème complexe. Ou alors peut-être les mots, je n’ai peut-être pas interprété « version droitière » comme vous.

          1. Oui il est peut être trop tard, mais si un agrégé d’histoire prof à science po ne le fait pas, qui le ferra ?

            D’ailleurs, je viens de relire son article et la conclusion m’a fait bondir : les catholiques ne se sont clairement pas raliés a la loi de 1905 : ils ont jeté l’éponge après des abominations des deux côtés Je peux me tromper, mais je ne pense pas que la même victoire par KO se reproduira cette fois si par abandon.

  5. Bonjour,

    Cette laicité radicale est effectivement destinée de première abord aux musulmans; mais croyez-moi, nous autres catholiques sommes directement ses victimes collatérales, tant il est facile pour ceux qui ont un problème avec la religion d’utiliser toutes les armes que l’on leur met à disposition.

    J’en veux pour preuve cette fameuse charte de la laicité qu’il nous est demandé de signer à l’école. Personnellement, ma femme et moi avons refusé de la signer parce que nous respectons certes la laicité et la loi, mais en aucun cas, nous adhérons à ces valeurs. Je rappelle aussi que son instigateur est le sinistre Vincent Peillon, un dangereux idéologue qui a juré la disparition de la religion catholique ! Bien entendu, nous avons eu droit au comique laicard de gauche anti-cureton, le banal exemplaire que l’on rencontre si souvent à l’ednat. Il y a été question de « valeurs de la ripoublick » (lol), de terrorisme (lol bis), mais plus grave pour moi a été le chantage, avec menace d’expulsion de ma fille et même de coercition: « vous n’avez pas le choix, c’est la loi (lol ter).

    Il est clair que tout ceci ne m’a jamais réellement fait peur, tant c’est grotesque. Mais ce que je regrette, c’est que nous sommes si peu nombreux à dire « stop » à ces atteintes flagrantes à la Liberté et aux droits les plus élémentaires.

    1. Absolument et je trouve grotesque de proclamer comme le fait l’auteur que les socialistes sont les défenseur d’une laïcité « libérale » alors qu’ils n’ont fait inlassablement que de s’ériger en protecteur du « peuple » contre les complots religieux. Ce discours clientéliste à destination des émigrés est clairement dangereux, parce qu’il sous entend que l’ennemi des musulmans est le chrétien (le bourgeois de droite, bonapartiste ou pire) et que seuls « la gauche » peut les protéger de leurs ennemis.

      Et de ne pas rater une occasion pour fustiger « le clivage » qu’ils instrumentalisent méthodiquement et scientifiquement.

    2. tout a fait d’accord. Il va vraiment falloir arrêter cette dictature de gauche anticléricale.Je suis catholique et c’est comme ca. Et nous en avons marre de tous ces idéologues qui prennent des décisions et des mauvaises à note place. Et on parle encore et encore de démocratie. Que tous ces élus reprennent l’histoire pour pouvoir parler de démocratie et ils verront que notre pays est loin d’être en démocratie mais nous faisons face à une dictature réelle de gauche.

  6. ça faisait longtemps que je n’ai pas lu quelque chose d’aussi censé et lucide sur la question de la laïcité. Merci à l’auteur !

    1. Ce n’est pas parce que l’auteur écrit « sensé » à la place de « censé » qu’il faut écrire « censé » à la place de « sensé ». Les mots ont un sens, et il est préférable de savoir ce qu’on écrit.

  7. Les socialistes modernes, influencés par le trotkisme, ne défendent pas une laîcité libérale. Et d’ailleurs, les musulmans ne sont pas leurs premières victimes. Fondamentalement, ce qui est en cause, c’est leur manière de considérer l’individu, non pas en lui-même, avec ses opinions, mais d’abord comme appartenant à une classe sociale, à un courant politique, à une religion, à une race même. Ce logiciel de lutte des classes a fracturé durablement la société. Qu’il se réclame sans cesse des droits de l’homme est une imposture.

  8. Écrire « sensée » à la place de « censée » dévoile de sérieuses limites. En fait le problème est très mal posé. La laïcité a été un compromis conclu à la suite du combat de la raison contre le dogmatisme. Or c’est précisément ce combat qui est aujourd’hui interdit au nom de l’antiracisme, sous couvert duquel on refuse toute critique de l’islam. En réalité, pour tout spécialiste d’histoire des religions, les postulats de l’islam sont tout simplement indéfendables, puisque le Coran, loin de constituer une révélation, et donc une nouveauté, est une reprise simplifiée de la doctrine de la secte juive des nazoréens. Il faut soumettre l’islam aux mêmes analyses critiques que celles qui ont amené le catholicisme à se repositionner, et il aura beaucoup de mal à y répondre.

    1. C est beau. On dirait du Zemmour.

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