Les hommes travaillent-ils de moins en moins aux États-Unis ?

Publié Par Le Minarchiste, le dans Amérique du Nord

Par Le Minarchiste.

Les hommes travaillent-ils de moins en moins aux États-Unis ?

Chantier de l’Empire State Building By: The U.S. National ArchivesFlickr Commons

Le blogueur Darwin mettait récemment en lumière une étude du Executive Office of the President of the United States (EOP) portant sur la baisse du taux d’activité des hommes de 25 à 54 ans (prime age). Ses conclusions étaient que le gouvernement devrait intervenir davantage dans le marché du travail pour régler ce problème. L’une des questions sous-jacentes à cette étude est : pourquoi les États-Unis affichent-ils un taux d’activité si bas pour les hommes de cette catégorie d’âge comparativement aux autres pays de l’OCDE malgré un marché du travail parmi les plus flexibles ?

Une étude sur le travail biaisée ?

Tout d’abord, cette étude est assez politisée et possiblement biaisée. On remarque dans la section des recommandations qu’elle vise surtout à soutenir et justifier les politiques de l’administration Obama. Cela ne signifie pas qu’elles ne soulèvent pas de constats intéressants, mais il faut garder à l’esprit que cet organisme travaille pour la Maison Blanche au bout du compte…

La figure 1 illustre le constat principal de l’étude : le taux de participation des hommes âgés de 25 à 54 ans a diminué de 98% en 1954 à 88% aujourd’hui. Une baisse a été observée dans la plupart des pays de l’OCDE, mais elle a été plus marquée aux États-Unis, qui figurent maintenant dans le bas du peloton à cet égard, malgré un marché du travail très flexible.

Source : https://minarchiste.wordpress.com/2016/09/09/le-taux-de-participation-des-americains-probleme-ou-pas/

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Quelques constats

Voici quelques constats additionnels de l’étude :

  • La baisse du taux de participation est plus forte chez les noirs, chez les hommes moins éduqués (voir figure 9), chez les hommes qui n’ont pas d’enfants et dans le Sud du pays.
  • Elle est aussi prédominante chez les Américains natifs, ce qui indique que la tendance n’est pas expliquée par une hausse de l’immigration.
  • La baisse n’est pas causée par une hausse de la proportion d’étudiants dans ce groupe d’âge.
  • La tendance ne peut pas non plus être expliquées par une hausse des revenus de travail de l’épouse.
  • La proportion d’hommes qui ne participent pas au marché du travail, mais qui voudraient avoir un emploi n’a pas changé au cours des 20 dernières années, ce qui indique que la baisse du taux de participation est causée par des hommes qui ont décidé de ne pas travailler.
  • L’une des explications serait une hausse des prestations d’invalidité, qui auraient causé une hausse d’environ 0.4% du taux de non-participation entre 1967 et 2014. Cependant, les autres types de prestations gouvernementales sont devenues moins accessibles et généreuses durant cette période, ce qui aurait dû annuler l’impact de l’invalidité sur le taux de participation.
  • Le taux d’incarcération a aussi joué un rôle : entre 6.4% et 7.2% des hommes « prime-age » sont d’anciens détenus, pour lesquels il est très difficile de trouver un emploi. Cependant, la hausse du taux d’incarcération fait augmenter le taux de participation d’une fraction de pourcentage (car les prisonniers actuels ne font pas partie de la population active). Il est difficile d’estimer l’impact net du taux d’incarcération, mais il est probablement négatif de moins de 1%.
  • Les auteurs pensent que le travail au noir n’a pas joué de rôle. Cependant, ils ne se basent que sur le American Time Use Survey (ATUS). Je doute de la fiabilité de ces données. Je pense qu’il est fort probable que le travail au noir ait augmenté en raison de l’importance grandissante des associations professionnelles (occupational liscencing) aux États-Unis, qui agissent comme une barrière à l’entrée au travail formel.
  • Des permis professionnels sont maintenant requis pour 25% des emplois aux États-Unis comparativement à seulement 5% dans les années 1950. Cela inclut dorénavant des métiers tels que fleuriste, désigner d’intérieur et coiffeur par exemple. Notez aussi que les anciens détenus sont souvent exclus de ces associations.
  • Les récessions accélèrent la tendance de baisse du taux de participation, produisant un effet de cliquet. Beaucoup d’hommes qui perdent leur emploi durant la récession n’en retrouvent pas un lors de la reprise et décident alors de quitter le marché de l’emploi, ce qui a un effet permanent sur le taux d’activité.
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Déclin manufacturier : moins de travail pour les hommes

Selon les auteurs de l’étude, le phénomène de déclin du taux d’activité des hommes de 25-54 ans est lié au déclin du nombre d’emplois manufacturiers aux États-Unis.

Ce déclin a occasionné la disparition d’emplois à faible niveau de compétence en raison de développements technologiques (automatisation, informatisation) et de délocalisations dans un contexte de libéralisation du commerce international.

Devant la surabondance de ce type de main d’œuvre à faible compétence, les salaires ont augmenté moins vite que la moyenne, rendant ces emplois moins attrayants.

Les hommes qui perdent un emploi manufacturier sont donc réticents à accepter un emploi dans une autre industrie et/ou à acquérir de nouvelles compétences qui sont plus en demande. Ils quittent donc le marché de l’emploi.

L’industrie de la construction semble particulièrement importante pour les hommes de 25-54 ans disposant d’un faible niveau de compétence. Comme ce secteur demeure morose depuis la récession de 2008-09, il est évident que cela a eu un impact sur le taux de participation, qui a accéléré significativement depuis 2008.

Des causes institutionnelles

Les auteurs sont d’avis que le phénomène décrit plus haut résulte d’un manque de support institutionnel pour aider les travailleurs à développer leurs compétences et les connecter à un emploi.

Selon eux, il manque aussi de règles rendant le travail plus attrayant et motivant l’acquisition de compétences désirables, telles que le salaire minimum, la garde d’enfants subventionnée, les congés parentaux, les horaires flexibles, l’assurance-emploi et incitatif fiscal réduisant l’impôt marginal pour l’époux. Ils proposent d’augmenter le seuil en-deçà duquel un salaire est imposable (le earned-income tax credit ou EITC) pour encourager le travail formel.

Les auteurs proposent aussi d’augmenter les investissements gouvernementaux en infrastructures, ce qui permettrait d’employer beaucoup d’hommes dans la construction. Comme les infrastructures publiques sont vieillissantes aux États-Unis et que les taux d’intérêt sont faibles, les auteurs pensent que cette solution keynésienne fonctionnerait.

Sous-estimation du travail au noir

Comme je l’ai mentionné plus haut, je soupçonne que les auteurs sous-estiment le rôle du travail au noir dans ce phénomène, surtout dans un contexte d’augmentation du « occupational liscencing » et du taux d’incarcération causé par la guerre à la drogue.

De plus, l’un des problèmes de l’étude est qu’elle se concentre sur un groupe précis de personnes excluant les femmes, les jeunes de moins de 25 ans et les plus âgés de plus de 55 ans. Quand on observe le taux de participation total, on constate que les États-Unis font mieux que la moyenne de l’OCDE.

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D’autre part, tel que mentionné par les auteurs, participer au marché du travail ne signifie pas être employé. Pour faire partie de la force de travail, il suffit de se chercher un emploi. On peut donc considérer le taux de non-emploi comme indicateur alternatif. C’est ce que montre la figure 5. Le classement des États-Unis parmi les pays de l’OCDE pour les hommes de 25-54 ans est meilleur que pour le taux de participation, mais il est tout de même inférieur à la moyenne et est aidé par le fait que plusieurs pays Européens subissent présentement une conjoncture difficile (Grèce, Espagne, Italie, Portugal).

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Là où j’ai le plus de difficulté avec l’étude est la portion des recommandations où l’on veut améliorer les conditions de travail. Comme il est difficile pour les travailleurs de faible compétence non-syndiqués de négocier des avantages tels que les vacances, les horaires, les congés parentaux, etc, les auteurs souhaiteraient institutionnaliser des conditions minimales par une loi. Cela dit, ils n’expliquent pas en quoi rendre le travail plus coûteux pour les employeurs ferait en sorte de faire augmenter la demande de travailleurs…

Si le problème est un manque de demande de travailleurs à faible compétence relativement à l’offre, faire augmenter le coût de cette main d’œuvre ne fera qu’empirer les choses. On pourrait anticiper qu’une amélioration des conditions de travail, incluant les salaires offerts, ferait augmenter l’offre de travailleurs et donc le taux de participation. Mais si les entreprises ne les embauchent pas, ils ne feront que gonfler le taux de chômage !

À cet égard, l’autre oubli majeur des auteurs est la hausse des coûts des soins de santé, qui en haussant le coût du travail, font en sorte que les employeurs sont moins enclins à embaucher des travailleurs à faible niveau de compétence (voir ceci). Les primes d’assurance-santé ont augmenté fortement au cours des dernières décennies aux États-Unis, ce qui pourrait fort bien expliquer une partie de la baisse du taux d’activité. De plus, l’adoption du Affordable Care Act a pu accélérer la tendance au cours des dernières années, en engendrant de l’incertitude et des hausses de coûts pour les petites entreprises.

Quant à la flexibilité du marché du travail, j’ai recoupé les données du World Economic Forum avec le taux de participation total. J’obtiens sans surprise une relation significativement positive. Cependant, on observe que les États-Unis (point rouge) ont un taux inférieur à la ligne.

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Conclusion

Je pourrais certainement concéder que des programmes gouvernementaux visant à faciliter l’appariement entre travailleurs et employeurs pourrait faire augmenter sensiblement le taux de participation, tout comme une augmentation du EITC et des investissements en infrastructures publiques nécessaires.

Le gouvernement pourrait aussi considérer une réforme du système d’éducation (non-proposé par les auteurs), qui présente plusieurs lacunes aux États-Unis et, dans plusieurs cas, n’arrive pas à bien préparer les étudiants aux demandes du marché du travail (notez que la gauche m’accuserait alors de favoriser la « marchandisation » de l’éducation).

Des réformes reliées aux associations professionnelles, au système pénal et à la guerre à la drogue seraient aussi bienvenues, puisque ces éléments causent selon moi beaucoup de torts aux hommes visés par l’étude. Des réformes du système de santé pourraient aussi être considérées (voir ceci, ceci et ceci).

Cependant, plusieurs recommandations de l’étude relèvent de l’utopie gauchiste et ne visent qu’à supporter l’agenda du Parti Démocrate et à valoriser les initiatives du président sortant. D’ailleurs, les auteurs évitent de traiter des impacts potentiellement négatifs du Affordable Care Act sur le taux de participation (puisque cette réforme a possiblement fait augmenter le coût du travail). Nul doute que des congés parentaux ou des vacances sont des choses désirables, mais il est irréaliste de penser que cela ferait augmenter le taux de participation de la main d’œuvre sans faire gonfler le taux de chômage.

Cela dit, contrairement à ce que suggère Darwin, cette étude n’invalide aucunement la relation bien connue entre flexibilité du marché du travail et emploi. Un marché du travail flexible favorise généralement un taux de participation de la main d’oeuvre et un taux d’emploi plus élevés.

Sur le web

  1. Du coup il faudrait déverrouiller le marché du travail des mains des syndicats (supprimer les licences…) et libéraliser de la même façon le système de santé.
    Mais il me semble que cela passe par une réforme radicale du système judiciaire: en effet, je crois que non seulement les avocats sont payés en % des dommages et intérêts gagnés par leurs clients mais que ces derniers ne sont pas planchers. Il y a donc une double incitation pour les avocats de porter plainte à tout va et demander le max pour des broutilles. Le résultat: un montant démesuré de l’assurance juridique, qui se reporte fatalement sur le prix des prestations.

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