La Prostitution, d’Yves Guyot (1882)

Publié Par Institut Coppet, le dans Social

Par Romain Bernard.
Un article de l’Institut Coppet

Prostitution by jose pereira (CC BY-ND 2.0)

Prostitution by jose pereira (CC BY-ND 2.0)

À la simple lecture du mot prostitution, voilà que, déjà, dans votre tête, lecteur, une case s’est ouverte pour y laisser entrer ce mot. Et les qualificatifs fusent : « étrange », « illégalité », « féminisme », « oppression », peut-être même, pour les plus machistes, pour les plus socialisés, « allumeuse » voire « salope ». La lecture du mot « prostitution », dit bien Yves Guyot, « voilà ce qui ne saurait embarrasser des administrateurs, devenus des machines étiqueter »1. Et nous-mêmes, sous l’influence des « esprits administratifs qui veulent caser dans les cartons de leurs bureaux toutes les activités humaines », nous reprenons à notre compte, consciemment ou (le plus souvent ?) inconsciemment, ces « étiquettes », ces assignations. Aussi, l’espace de la société, espace ouvert et diffus, espace qui recouvre et absorbe, s’empare de tout, de ce qu’elle évalue comme normal, légal, régulier mais également de ce qu’elle évaluera comme anormal, illégal et irrégulier. Ainsi en est avec la prostitution.

Lever un tabou

En s’attaquant à un tel sujet, Yves Guyot élève à nos yeux deux tabous, le sexe et l’argent, ainsi que ce qui se passe dans la rue, et plus précisément, dans les ombres de la rue.  Il rédige son livre pour plusieurs raisons : rappeler que la femme, au même titre que l’homme, mérite respect et une existence reconnue, notamment du point de vue juridique ; montrer de quelle manière l’État gère ce « problème » à travers le service de la police des mœurs, service contre lequel il a lutté durant de nombreuses années entraînant ainsi jusqu’à son emprisonnement mais amenant aussi la dissolution du service en 1881  ; enfin, grâce à ces deux premières raisons, Yves Guyot se bat pour une réelle liberté au sein de la société. Là est son libéralisme.

Pourquoi la prostitution ? L’auteur tente de (re) définir le terme même de prostitution, en la requalifiant d’ailleurs de polyandrie, et cherche à montrer que, tout au long de l’histoire,

« le but que se sont proposés tous ceux qui, sans vouloir supprimer la prostitution, ont essayé de lui imposer des règlements, a été de transformer la prostitution clandestine en prostitution autorisée. Ils ont dit aux femmes : — Prostituez-vous ! nous ne demandons pas mieux, mais avec l’autorisation de l’autorité ! ». Et déjà dans l’Antiquité, à Athènes, le « législateur s’efforce de faire une caste des prostituées ».

Au fil du temps la prostitution et sa forme, son organisation, son fonctionnement, ont ainsi suivi l’évolution des métiers, des corps de métiers devenant par exemple une corporation ou étant encore soumis à l’obligation de patente au XVIIIe siècle. Bien qu’il fasse ce comparatif historique, Yves Guyot s’intéresse tout d’abord à son époque et montre que les règlements administratifs, plus timidement la loi et le corps de la santé, ne cherchent pas réellement à définir la prostitution car « toutes ces définitions se bornent à dire : est prostituée une prostituée. »

Une définition vague

Cela pose un double problème : d’une part, qui est concerné, qui rentre dans ces définitions et d’autre part, conséquemment, quelles limites à l’exercice de ces définitions et donc de ces règles juridiques ? Yves Guyot le dit lui-même :

« À quelles personnes s’appliquent tous ces règlements ? Beaucoup ne se sont même pas mis en peine d’examiner cette question. Le règlement français ne donne aucune définition de la prostitution. Le règlement belge dit : « Sont réputées filles publiques, toutes filles ou femmes qui se livrent habituellement à la prostitution. » Rotterdam. — « Toute femme qui se livre habituellement à la débauche. » Berlin. — « Toutes les femmes qui auront erré dans les rues en état de débauche seront inscrites ou dénoncées à la police comme se livrant notoirement à la prostitution. » Espagne. — « Doivent être enregistrées toutes les filles qui vivent habituellement du vil commerce de leur corps. »

Aussi, toute personne pourra être taxée d’appartenir à la caste des prostituées. Nous rencontrons ici un premier abus, car cette définition volontairement vague, qui n’est en réalité qu’une absence de définition, laisse toute liberté de juger, selon des critères purement subjectifs, les personnes qui seront considérées ou non comme prostituées.

Preuve en est,

« lorsque, dans une déclaration attestée par serment devant un juge, un surintendant de police aura fait connaître qu’il a de bonnes raisons de croire que telle femme qu’il nommera est une prostituée publique et qu’elle réside dans les limites d’une des localités auxquelles s’appliquent le présent acte […] dans les quinze jours qui ont précédé la déclaration, le juge pourra, s’il le trouve à propos, adresser à cette femme une citation à qui lui sera transmise par les soins du surintendant de police ».

L’expression en gras souligne l’appréciation purement subjective et par voie de conséquence le pouvoir totalement discrétionnaire qui permet à un policier de choisir, si il a de bonne raisons, qui est perçue comme prostituée et, plus encore, sur cette simple déclaration, faire exercer un pouvoir de répression sur la personne de son choix. L’auteur montre très clairement que ce fonctionnement a rendu possible l’arrestation, la mise en cellule et le passage obligatoire à la visite médicale contre leur gré de femmes qui n’étaient par exemple que des mères de famille. Ainsi, toute femme peut être dégradée, humiliée, bafouée et ce publiquement, puisque cela donnait lieu à des arrestations en pleine rue qui ressemblaient plus à un rapt organisé, la police agissant en groupe.

Des faits « laissés à l’appréciation »

Le deuxième abus, c’est l’absence de limites dû au fait que la question n’est pas réglée par la loi mais par les règlements. Comme le montre le passage précédemment cité, ce sont en tout lieu les règlements qui viennent fixer, délimiter, à la fois la prostitution, ce qu’elle est mais également les mesures qui pourront être mises en œuvre à son encontre. La société permet ainsi à son bras visiblement répressif d’agir librement et en dehors de tout cadre légal. L’illégalité comme principe de répression contre ce que la société catégorise comme illégal.

« Les faits plus ou moins vagues, plus ou moins établis, qui constituent la prostitution sont laissés à l’appréciation des agents de la police. Presque partout, la police agit en vertu de règlements, en dehors de la loi. Là où une loi existe, elle a pour conséquence de donner à la police la plus grande latitude d’action ».

Cette force de répression est physiquement incarnée dans le service de la police des mœurs. Ainsi, il s’y attaque et de façon constante tout au long de cet ouvrage. Car c’est bien ce service qui matérialise « l’autorisation de l’autorité », la « [transformation de] la prostitution clandestine en prostitution autorisée » (bien que le terme autorisé soit à nuancer). Dans son livre, il rappelle que la fonction première de la police serait d’assurer la circulation. S’il ne l’affirme pas lui-même, la lecture de son œuvre nous montre qu’en réalité la police servirait de pont, de lien entre les parties régulières et irrégulières de la société, entre la société et les parties qu’elle camoufle.

« L’idéal de la police de ce temps, comme du temps de Solon, comme aujourd’hui, est de « concentrer la débauche dans des maisons de tolérance », pour me servir de la formule consacrée du langage administratif ».

La police assure ainsi effectivement la circulation, mais de façon plus symbolique, entre les différents lieux de la société. La société s’auto-divise elle-même en différents territoires, ceux de transit, ceux de la vie familiale, ceux de la vie professionnelle, mais aussi les lieux autres (hétérotopies) où elle relègue ce qu’elle cherche à cacher. La société n’isole pas, elle contrôle, et elle cherche particulièrement à contrôler ce qu’elle condamne, mettant de ce fait en place un isolement de façade, relatif. Tous les comportements déviants par rapports aux normes vont ainsi être cloisonnés dans des endroits précis — la prostitution dans les maisons de tolérance.

Une déviance économique

Mais la prostitution a une particularité : c’est une déviance qui possède un attrait économique : c’est un comportement, une déviance économique car « presque partout, la prostitution est considérée comme un instrument fiscal ». Par conséquent, l’État joue un rôle de gouvernante, et loin d’interdire la prostitution, il la règle, la régule, l’organise, en assure le fonctionnement et la lucrativité. Par exemple, en Italie, « cette recette fait partie du budget de l’État ».

Yves Guyot parle de la création du service de la police des mœurs en ces termes :

« Une pareille œuvre devait donner à la préfecture de police honneur et profit : honneur, en augmentant ses prérogatives, en lui fournissant des renseignements de toutes sortes, en fortifiant son pouvoir arbitraire ; profit, car des services de ce genre sont toujours doublés de bénéfices ».

Nous pouvons aussi citer ce passage sur la commune de Bordeaux :

« Au moyen de ce que le Dr Jeannel appelle la rétribution facultative, la municipalité de Bordeaux se crée un revenu annuel moyen d’environ 18 000 francs, qui sont versés volontairement par les prostituées et affectés à l’entretien du dispensaire. Le dispensaire ne coûtant que 13 000 francs par an, la ville fait un boni de près de 5 000 fr. sur les visites sanitaires ».

Soulignons également que la mise en place de ces maisons dites de tolérance a entraîné la création d’une nouvelle profession : celle de tenancier-proxénète, à la fois propriétaire et fournisseur de ces maisons.

Dans cet effort de régulation, de règlementation, la société à travers le service de la police des mœurs entraîne la création d’une classe de prostituées, « une classe de suspectes ».

« Comme remède, la préfecture de police se demanda si elle ne devrait pas leur imposer un costume spécial. Donner des enseignes à une profession qu’on veut gêner : c’est toute la logique de la police. »

Ainsi, la prétendue répression de la prostitution est en réalité son organisation. La prostitution devient un corps de métier à part entière.

« Dans les diverses sociétés, où l’esprit de caste a prédominé, les dispositions concernant les prostituées avaient pour but de les confiner dans une caste spéciale, avec des maisons spéciales, des quartiers spéciaux, des costumes spéciaux. »

Le prétexte hygiénique

L’ouvrage d’Yves Guyot présente un intérêt particulier dans la mesure où celui-ci souligne un des tournants du XIXe siècle, à savoir l’émergence du prétexte hygiénique. En effet, « dans les mesures de rigueur prises contre les prostituées, avant le XIXe siècle, la question de la santé publique ne sert pas de prétexte ».

« En l’an 1802, on ne pouvait invoquer la morale ni la religion pour justifier la police des mœurs. La France était alors déchristianisée, et on connaissait trop les mœurs du premier consul, de sa famille et de son entourage, pour que toute affection officielle d’austérité ne provoquât pas le rire. Il fallait trouver autre chose ; et très ingénieusement, la nouvelle police des mœurs se présenta, à la fois, comme gardienne de la morale et de la santé publique. »

Comme on le voit ici en France, mais également dans d’autres endroits, par exemple en Angleterre avec les Contagious diseas Act, le désenchantement du monde laisse place à la question de la santé publique comme outil de contrôle. Ce n’est plus la morale, notamment divine, qui va être sollicitée mais bel et bien des concepts scientifiques. Ce n’est donc plus un contrôle des âmes, et non pas simplement une organisation de la prostitution, mais une véritable gestion des corps, et par extension de la sexualité, qui est mise en place.

La politique gère le vivant

La société gère ainsi son propre corps comme nous l’avons vu, à travers l’organisation de son territoire, et le corps des individus qui la compose. C’est ce que Michel Foucault appellera, en quelque sorte, la biopolitique soit le politique qui agit directement sur le vivant. D’où la mise en place à la fois des visites médicales obligatoires et régulières et d’une carte permettant le suivi de ces visites. Néanmoins, ces mesures auront un effet inverse étant donné que les visites médicales seront des vecteurs et foyers de contaminations permettant ainsi une transmission accrue des maladies vénériennes.

D’une certaine manière, mais comme elle le fait depuis l’Antiquité, la société, en régulant la prostitution, autorise une sexualité libre, libérée, dont le seul but sera l’assouvissement de plaisirs, la jouissance, et non la procréation, sphère de la sexualité réservée à la famille. La société autoriserait ipso facto l’assouvissement de certains besoins, de certains penchants et par la-même affermit son contrôle en évitant des dérives qui seraient liées soit à la répression de ces besoins soit à leurs assouvissements, mais avec une publicité qui donnerait lieu à une instabilité sociale.

Mais, a contrario, toujours dans cette optique de biopolitique, la société, et plus précisément l’État, met en place dans le droit lui-même des mesures limitant les prérogatives qu’aura un individu sur son propre corps, comme par exemple avec les articles 16 et suivants du Code civil, ce dernier ne pouvant jouir de son corps que de façon restreinte. Il est important de noter qu’à l’époque dans le cas de la prostitution, « la police mit complètement la main sur le dispensaire et réduisit les médecins au simple rôle d’agents. » Aussi, ce nouveau prétexte sanitaire reste sous le contrôle de la matérialité physique du pouvoir.

La domination masculine

Enfin, la lecture d’Yves Guyot nous permet de réfléchir sur la question de la domination masculine. En effet, comme il l’affirme :

« les mesures prises à leur égard, tantôt suscitées par une conception de l’utilité sociale d’après laquelle la femme est toujours placée dans un état d’infériorité par rapport à l’homme ; tantôt suscitées par des croyances religieuses, des hypocrisies pudibondes, des haines jalouses, ont eu pour conséquences : l’arbitraire, des abus de pouvoir de tous genres, la corruption des agents chargés de les appliquer ».

C’est la place et le rôle des femmes dans nos sociétés qui sont directement questionnés. Nous l’avons vu, à l’époque d’Yves Guyot, leur place est encore fortement liée à une existence juridique qui est quasiment nulle ou tout du moins qui les place dans une position de faiblesse (on pense au droit léonin qui permettait à un homme de divorcer de sa femme s’il la surprenait en situation d’adultère alors que l’inverse n’était pas prévu par la loi). La question de la prostitution est réglée par les règlements, en dehors d’un cadre légal. Dans cette optique et dans celle du biopolitique, voilà ce que nous dit l’auteur :

« Il n’est pas de la compétence du pouvoir politique de connaître des actions individuelles et des fautes de la conduite privée. Aussi, c’est une erreur du zèle et de l’engouement moral de prétendre exercer une autorité despotique sur cette espèce de femmes. Si l’ancienne police, qui ne respectait rien, a cru pouvoir les vexer et les opprimer, ce n’est point une raison pour en faire autant et livrer à la rapacité, aux bandes d’agents subalternes de l’autorité, des femmes à qui leurs mauvaises mœurs ne font point perdre le titre de citoyennes et leur droit à la protection publiques. »

Mais qu’en est-il des hommes qui se prostituent ? Et qu’en est-il des clients ? La question de la prostitution des hommes semble inexistante, et Yves Guyot lui-même ne la mentionne pas. Quant aux clients, « presque tous les auteurs de règlements ont eu pour but de protéger ceux qui en usent et de punir celles qui s’y livrent ». À l’époque, la question de la pénalisation du client était loin d’avoir l’acuité qu’elle a aujourd’hui, les lupanars étant alors considéré comme un « mal » nécessaire.

L’exemple récurrent est celui de la présence de ces maisons dites de tolérance au sein des casernes militaires. Néanmoins, Yves Guyot précise bien que

« les mesures prises, soit au point de vue prétendu moral, soit au point de vue de l’hygiène, s’appliquent entièrement aux femmes, jamais aux hommes. Les auteurs de la plupart de ces règlements supposent qu’un homme ne peut contracter de maladies vénériennes ou syphilitiques que par suite de mauvaise intention ou au moins de négligence coupable de la part de la femme. »

L’homme jouit donc encore d’une position forte, tant du point de vue social que du point de vue juridique. La conscience politique des femmes, tant au niveau individuel qu’au niveau collectif, reste peu développée même si l’on peut noter certains engagements politiques forts comme l’atteste Joséphine Butler dont le combat inscrit dans le courant de l’abolitionnisme et embryon de la Fédération abolitionniste internationale reste célèbre.

Un libéralisme social

Yves Guyot, quant à lui, cherche à fonder une forme de libéralisme non pas économique mais social, qui permettrait à ces femmes comme à tout un chacun de disposer de leur existence et de ce qui la compose, notamment son corps, avec une totale liberté. Effectivement, comme nous l’avons, pour lui

« il n’est pas de la compétence du pouvoir politique de connaître des actions individuelles et des fautes de la conduite privée. Aussi, c’est une erreur du zèle et de l’engouement moral de prétendre exercer une autorité despotique sur cette espèce de femmes. »

Le sujet traité par Yves Guyot conserve donc toute son actualité, quand on sait que notre société est la fille des grands tournants de l’époque de l’auteur, et, a fortiori, avec la loi sur la pénalisation du client qui vient de passer.

La pornographie

Il aurait été intéressant de savoir ce qu’aurait pu penser Yves Guyot aujourd’hui de la pornographie, nouveau commerce « légal » de la sexualité. En effet, nous vivons aujourd’hui dans « un espace public pratiquement réservé à la publicité, à la pornographie – et je ne parle pas de pornographie au sens strict […] » — ce qui a pour conséquence de nous soumettre à un ensemble de stimuli externes auquel nos corps et psychisme vont réagir. Et ce maillage de stimuli fugaces représente un véritable commerce où, là encore, les corps, non plus seulement maintenant des femmes mais aussi des hommes, sont exposés, bradés, réifiés et utilisés comme argument de vente ou comme produit. Là encore, la double question se pose : la liberté de pouvoir se comporter ainsi et les gains que peuvent représenter ces comportements.

De plus, cette pornographie est le corollaire de l’émergence de ce que l’on appelle « société de contrôle » et s’inscrit dans la lignée du « biopolitique ». Le corps est disséqué, normé, défini puis remanié pour enfin être catégorisé (rappelons que le mot vient de katègoresthai, c’est-à-dire, à l’origine, accuser publiquement). On rend donc publique une certaine forme du corps, et on accusera tacitement ceux qui n’auront pas atteint la norme. Ici encore, Yves Guyot aurait un combat à mener, car on fait du corps, particulièrement de la femme, une chose qui n’a plus que pour unique vocation d’être perçu comme objet, sexuel de surcroit, plastifié et pouvant être consommé.

La pénalisation des clients

Quant à la loi sur la pénalisation du client, publiée officiellement au JO le 6 avril 2016, elle opère un renversement dans la mesure où les clients sont visés à la place des prostituées, qui ne le sont plus que pour racolage. Elle étend donc elle aussi le contrôle, car, en permettant la prostitution, l’État rend probable cette activité et donc l’existence de clients, c’est-à-dire d’un ensemble d’individus en infraction. En effet, il

« stimulait l’infraction par la mise en scène d’une limite (la ligne), […] savante était la stratégie policière que servait ce dosage : permettre, et mieux, rendre probable une infraction mineure pour repérer et isoler, au sein d’une population énorme, la petite portion d’individus, qui, cédant à cette infraction sans conséquence, révélaient leurs dispositions rebelles et se désignaient par là comme délinquants potentiels pour des infractions futures à prévenir. »

De cette manière, les individus d’une part sont corporellement définis et donc contrôlés, et d’autre part leurs activités sont « provoquées » car plus ou moins « limites » et cela les placera donc en situation de contrôle et d’autocontrôle. Mais là n’est pas notre propos.

Toutefois, si la relecture de cet ouvrage permet une lecture du présent, il faut se garder de prendre pour comptant tout ce qui y est dit. Malgré le fait qu’Yves Guyot cherche à donner une valeur scientifique, sociologique, à son ouvrage, son ton n’en reste pas moins celui de la polémique et a pour but de servir un combat politique. Texte intellectuel oui, mais engagé, et qui est loin d’être objectif. Et si la polémique a des mérites, comme celui de dénoncer des situations aberrantes, il a aussi de nombreux démérites : raccourcis, généralités, manque de raison(nement).

Gardons également en tête que, si le féminisme a le mérite de proposer une véritable place à la femme au sein de nos sociétés, il l’enferme aussi dans certains stigmates et la laisse dans une position de faiblesse. Comme le précise à juste titre Cornelius Castoriadis, la première femme libre et émancipée ne fut pas Judith Butler mais bien la première femme à aller s’asseoir dans un amphithéâtre de médecine, à porter un pantalon, bref, « à se comporter comme un homme », en dépit du regard et des anathèmes que lui auront opposé sa famille et la société. Aussi faut-il se pencher sur cet ouvrage avec un certain recul et se garder de se laisser emporter par la voix de la discorde. Il ne faudrait pas oublier qu’Yves Guyot a été, avant toutes choses, un homme politique, féministe de surcroit ; un homme politique qui cependant a eu le mérite d’essayer de placer ses actes, tant politiques qu’intellectuels, à la hauteur de ses idées.

Sur le web

  1. Yves Guyot, La prostitution, 1882, p.4
  1. Et Marthe Richard dans tout ça ?

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