À quoi servent les héros ?

Publié Par Gilles Martin, le dans Sujets de société

Par Gilles Martin.

Ce tableau de Antoine-Jean Gros très connu représente « Bonaparte au pont d’Arcole », souvenir de la campagne d’Italie victorieuse de celui-ci en 1796. Ce tableau incarne bien le héros : Bonaparte y occupe tout l’espace, on ne voit ni le champ de bataille, ni les soldats, ni le pont d’Arcole. On ne voit pas dans ce tableau de scène héroïque, mais le héros en personne, et lui seul.

Patrice Gueniffey, en évoquant ce tableau dans sa biographie de Bonaparte, revient sur ce mythe du héros, et l’influence de Bonaparte.

Le siècle des Lumières, ce mouvement intellectuel d’avant la Révolution, voyait dans le culte des grands hommes un besoin d’admirer, et aussi  » un appui salutaire pour les citoyens les plus faibles qui, prenant appui sur ces exemples sublimes, y trouveraient la force de se conduire vertueusement ».

Mais, avec la Révolution, le doute apparaît : une société fondée sur l’égalité des droits peut-elle célébrer de prétendus grands hommes sans créer des distinctions funestes entre les citoyens ? Et un homme vertueux, anonyme, n’est-il pas tout autant un grand homme que le héros en lumière ? C’est le mythe de la personne modeste, inconnue, qui fait de grandes choses sans se faire remarquer, en restant discret.

C’est Bernardin de Saint-Pierre, académicien, qui en 1784, décrit dans ses Études de la nature un projet de cimetière public, un Élysée, destiné à accueillir les tombes des grands hommes. Ce cimetière est organisé par cercles concentriques, chaque cercle étant dédié à une catégorie d’hommes illustres. L’avant-dernier anneau de ce cimetière est ainsi occupé par les mères de famille, femmes vertueuses auxquelles est confié  » l’ordre de la maison, la tranquillité conjugale, et l’éducation des enfants ».

Le citoyen juste, ce héros

Et au centre de cet Élysée, Bernardin de Saint-Pierre place le citoyen juste, lui aussi étranger à toute action singulière particulière, mais qui,  » dans l’accomplissement quotidien des prescriptions de la morale et des obligations de la civilisation, représente la vraie grandeur, indispensable mais cachée, sur laquelle se construisent et vivent les collectivités ». Car pour Bernardin de Saint- Pierre la véritable grandeur est celle qui rassemble les hommes et les rend plus égaux, car cette vraie grandeur est en chacun d’eux. Et donc pas besoin de glorifier le héros individuel, qui a mis en avant des qualités exceptionnelles grâce à des circonstances extraordinaires.

La Révolution française a d’abord été du côté de cette thèse de Bernardin de Saint-Pierre. On peut citer Thiers qui commence ainsi son Histoire de la Révolution française :

 » Autrefois on écrivait l’Histoire à l’usage du dauphin, aujourd’hui c’est à l’usage du peuple qu’il faut l’écrire, et les fils du roi s’instruiront à leur tour dans les livres faits pour le peuple ».

Cette posture, on la rencontre d’ailleurs aujourd’hui, non ? Tous ces discours sur  » c’est pas moi, c’est le travail d’une équipe, bla bla bla ». Tous ces remerciements lors des cérémonies de remise de prix aux Césars ou Oscars (je remercie le chef éclairagiste sans qui rien n’aurait été possible). Encore aujourd’hui on évite de trop faire le héros.

Pourtant cette idée va évoluer, et l’on va se dire que la République a quand même besoin de ses grands hommes. C’est ce qui va inspirer la construction du Panthéon à Paris en 1790. Mais, pour éviter l’idolâtrie, les révolutionnaires réservent les hommages de la nation aux héros, à condition qu’ils soient morts.

Mais la Révolution va pourtant faire émerger ses héros, car le révolutionnaire ne peut pas être un être passif de la nécessité de  la Révolution, mais un acteur héroïque qui s’élève au-dessus des autres hommes en s’immolant à la cause.Comme l’indique Patrice Gueniffey, ces révolutionnaires célèbres, de Marat à Robespierre,  » reçoivent le pouvoir de matérialiser le peuple souverain dans son anonymat et d’incarner un peuple qui n’existe pas encore ». Et donc ces grandes figures « recréent entre elles et la foule de leurs admirateurs la relation distanciée et inégalitaire propre au héros de l’âge classique que la Révolution avait voulu abolir ».

Figures héroïques désormais buveurs de sang

C’est le 9 Thermidor (27 juillet 1794) qui va tout changer : ce jour là, les députés de la Convention contestent l’autorité de Robespierre et Saint-Just ; ils sont arrêtés et déclarés hors la loi ; Robespierre est exécuté le lendemain 10 thermidor an II, avec 21 de ses amis, sans procès. C’est la fin de la Terreur. Et la fin de ces figures héroïques, qualifiées maintenant de buveurs de sang.

Alors, si on ne trouve plus les héros dans la politique, où va-t-on aller les chercher ?.. Dans la guerre. Et c’est là que Bonaparte va trouver son rôle de sauveur. Il a le profil idéal, comme l’indique Patrice Gueniffey : « Nombreux sont les Français qui ne voyaient de remède que dans le retour d’une forme de pouvoir absolu, sinon de droit divin, que les généraux incarnaient naturellement ». Oui, mais pourquoi Bonaparte ? C’est Thiers qui identifie ce qui fait la différence : le fait qu’il soit étranger d’origine. « La singularité ajoute toujours au prestige du génie, surtout en France, où, avec la plus grande uniformité de mœurs, on aime l’étrangeté avec passion ».

Bonaparte est à la fois révolutionnaire et post révolutionnaire, et correspond à l’attente de la population… Révolutionnaire, par sa jeunesse (il a 27 ans en 1796), ensuite par son volontarisme et sa promesse d’égalité (tous les généraux de 25 ans, comme Bonaparte, sont sortis du rang, preuve que les notabilités de la fortune ont remplacé celles de la naissance). Mais il est aussi postrévolutionnaire car il incarne la Révolution, mais pas la guerre civile. Il a conquis sa légitimité sur les champs de bataille et non dans les querelles politiques.

C’est pourquoi on a dit que Napoléon a achevé la Révolution :  » La guerre finit d’exproprier l’ancienne société en incorporant ses valeurs, notamment militaires, à l’héritage de la Révolution. D’une certaine façon il revient aux hommes de guerre de réussir là où ceux de 1789 ont échoué : la guerre leur permet de s’emparer des valeurs de l’aristocratie, grâce à quoi l’égalité se réalise par le haut, tandis que dans l’ordre politique on avait tenté de la réaliser par le bas au prix de la destruction de toutes les valeurs anciennes ».

C’est un mélange de l’aristocratie et de la démocratie que permet ainsi le personnage de Napoléon. Il est une association du bourgeois et du héros. Il est pour ses contemporains l’homme sans ancêtres et sans nom qui se crée lui-même à force de volonté, de travail, de talent. Il ne voit le bonheur que dans « le développement le plus complet de ses facultés ». C’est ce qui fait, selon Patrice Gueniffey, le secret de la fascination qu’il exerce encore aujourd’hui. Il est celui qui fait. Ce héros, on n’a pas envie de l’imiter, mais de l’admirer. Ses contemporains, et encore aujourd’hui, rêvent d‘être comme lui : « animés de cette même énergie vitale qui lui permettait de transformer le monde qui l’entourait pour en faire la matière et le décor de son destin ».

Bonaparte est notre héros car il est le rêve de chacun, la croyance que notre sort ne résistera pas à notre volonté.

C’est sans doute pourquoi, fait remarquer Patrice Gueniffey, « les asiles étaient pleins de fous qui se prenaient pour Napoléon ».

Les héros tels que celui construit avec Napoléon sont-ils ce qui nous permet d’être fous ?

Sur le web

  1. Oui , remercions Napoleon. Le code civil des familles concernant le racket moderne des lois sur les successions , c’est lui !
    Toute l’inflation législative pour emm….les citoyens ont commencé avec lui !

  2. La notion de « héros » est antinomique avec la notion de démocratie surtout, s’il s’agit d’une orientation libérale.

    Napoléon d’Ajaccio a été le précurseur de tous les despotes modernes qui surent tous tirer profit d’une situation de crise dont l’issue était incertaine voir catastrophique.

    Une destinée despotique nécessite certes un ego hors du commun mais, surtout, la maîtrise du sens de la communication et de l’affirmation d’une propagande destinée à annihiler les contradicteurs. Il faut également avoir le sens du commandement pour constituer et commander des forces étatiques qui doivent accepter d’obéir servilement aux ordres.

    Après l’occupation de Paris par les armées allemandes, les historiens ont relaté la visite d’Adolphe Hitler au Panthéon où il s’est longuement attardé devant le tombeau de Napoléon d’Ajaccio…

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