Cette définition nocive de la démocratie

Publié Par Jacques Garello, le dans Philosophie

Par Jacques Garello

Abraham crédits Tom Hawk (CC BY-NC 2.0)

Abraham crédits Tom Hawk (CC BY-NC 2.0)

Les définitions de la démocratie sont nombreuses, et plus ou moins heureuses. L’étymologie nous dit pouvoir du peuple. Churchill la définit comme « le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ». Pour beaucoup de personnes, c’est l’organisation d’élections libres et la loi de la majorité qui caractérisent une démocratie. Les démocraties populaires et les dictatures sont souvent légalisées, sinon légitimées par ces façades de démocratie. La loi de la majorité est en soi arbitraire, elle correspond à la démocratie ancienne à laquelle Benjamin Constant opposait la « démocratie des modernes » qui consiste à protéger les droits de la minorité, et en particulier de la plus minoritaire des minorités, l’individu : la démocratie serait respect des droits personnels. Hayek liait la démocratie au processus électoral, mais lui substituait la « démarchie », système où les droits sont reconnus et protégés par une assemblée composée de sages non rééligibles.

Mais la formule consacrée est celle d’Abraham Lincoln, « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». C’est cette formule que je trouve imprécise, voire nocive.

Le gouvernement du peuple est déjà un concept ambigu. Cela veut-il signifier que tout pouvoir doit venir de la souveraineté populaire, comme l’entendait Jean-Jacques Rousseau ? Mais qu’est-ce que le pouvoir de gouverner ? Au prétexte de son origine populaire, le pouvoir peut-il être absolu ? Sinon, quel est le contenu de la délégation que le peuple aurait donnée aux gouvernants ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette première formule évacue le problème de la subsidiarité ; les libéraux professent clairement que le pouvoir, défini comme la possibilité d’exercer une coercition sur les gens, ne peut intervenir que lorsque l’usage de la coercition, le recours à la force publique, est impératif. Encore faut-il savoir si les pouvoirs locaux sont tout naturellement désignés pour régler ces affaires, et si le pouvoir central n’intervient qu’en tout derniers recours.

Le gouvernement par le peuple est une formule qui participe d’un bel optimisme. Certes la démocratie directe, qui permet aux citoyens de se prononcer par un vote sur une affaire d’intérêt commun donne l’illusion du « peuple législateur » (Rousseau encore, décrivant les mœurs politiques de Genève). Mais la tenue et l’organisation du vote doivent bien être confiées à quelque instance, qui va détenir ainsi un grand pouvoir, d’ailleurs la règle majoritaire suffit-elle à légitimer tout résultat ? Quant à la démocratie représentative, la plus courante, elle est pure illusion. La théorie des public choice (logique des décisions politiques) repère toutes les démarches qui permettent aux candidats et aux élus de recueillir les suffrages des électeurs. Peter Aranson avait avancé le théorème de l’ignorance rationnelle pour expliquer le fort taux d’abstention dans toutes les démocraties occidentales : les mœurs politiques, les pratiques parlementaires sont telles qu’elles deviennent illisibles, et les promesses ne sont que rarement tenues. Dans ces conditions, le citoyen devrait investir un temps considérable en information pour faire de vrais choix. Il est plus rationnel pour lui de rester à l’écart du choix, voter c’est du temps perdu.

Enfin, le gouvernement « pour le peuple » est de loin la notion la plus incongrue qui soit. Qui connaît ce qui est bon ou mauvais pour le peuple ? Les gouvernants, au prétexte qu’ils ont été élus ? Les électeurs, parce qu’ils ont pris pleine connaissance des conséquences que les choix publics peuvent avoir pour eux, pour leurs familles ? L’État-providence a instauré le régime du « Daddy knows the best » Big Brother sait mieux que le peuple ce qui est le meilleur pour lui. Cela conduit directement à la planification bureaucratique. Georges Marchais avait magnifiquement abordé le problème dans la présentation du Programme Commun de la Gauche en 1973 : « La démocratie politique garantit la démocratie économique ». Il avait bien compris que la vraie démocratie économique, celle qui donne le pouvoir à chacun des consommateurs et des producteurs de participer au plébiscite quotidien du marché (Hayek) ne peut s’accommoder d’une planification centralisée. Mais si le planificateur est lui-même issu d’un vote qui lui donne le pouvoir, sa légitimité politique lui permet de faire les choix économiques au lieu et place du peuple. Comme on disait en URSS « C’est l’économie du peuple entier ».

Certes Lincoln ne pouvait imaginer que la belle démocratie américaine puisse un jour subir de telles déviations. C’est la « voix du peuple » qui occupait toute son attention, par contraste avec l’absolutisme monarchique ou la dictature parlementaire connue depuis les Anglais. Mais il nous a légué un cadeau empoisonné avec sa formule. Revenons à cette idée simple : ce qui est important c’est la liberté personnelle, assortie de la responsabilité et de la dignité, tout le reste en découle.

Sur le web

  1. Les libéraux sont pour la démocratie. Cela confirme bien ce que je dis : les libéraux sont des gauchistes.

    1. Stéphane Boulots

      Vous avez mal compris l’article : les libéraux critiquent la démocratie, comme ils critiquent tout système qui ne respecte pas la subsidiarité.

    2. droite et gauche n’existe que par un positionnement arbitraire à l’assemblée en fonction du pays, de l’époque, des alliances, et des positionnements que l’on met en avant(plus ou moins consciemment).

      frederic bastiat siégeait au centre gauche et alain madelin à droite: pas certain que le premier soit plus à gauche que le second.
      Pas certain non plus que les démocrates américains soient plus à gauche que les républicains français.
      Par bien des égards, le fn est plus de gauche que de droite, ..

      il existe des gens +/- collectivistes/libéraux, +/- réformistes/ conservateurs, +/- sécuritaires, +/-…
      Après , dire que les libéraux sont gauchistes me semble un peu abusif tant c’est opposé à la doctrine socialiste, elle mème devenue presque synonyme de la gauche.

    3. La Suisse une des seules démocratie directe au monde est super gauchiste dis donc…
      Indice liberté économique – Classement des pays

      Avec 3.5% de chômage et une dette à 35% on dirait bien que le gauchisme marche pour une fois.

      1. Stéphane Boulots

        La Suisse n’est pas une démocratie directe, c’est une fédération. Les votations ne servent pas à déterminer les pouvoirs en place.

        1. « Fédération » et « démocratie » serait antinomique, il fallait la faire celle-là 🙂

          Plus exactement la Suisse est une démocratie semi-directe, le peuple propose, ou vote une bonne partie des lois (700 en 30 ans), il élis aussi la plupart des représentants localement ou nationalement etc. etc.
          https://fr.wikipedia.org/wiki/Politique_en_Suisse

          La loi, c’est le pouvoir, le peuple suisse a le pouvoir ce qui est l’essence du mot « démocratie » (peuple-pouvoir) en France on a des pantins aux ordres des corporations administrative.

        2. Pourtant, elles corrigent les actions des politiques, souvent miliciens.

    4. Il manque une définition important du rôle de la démocratie, la démocratie c’est avant tout la protection des minorités contre la dictature de la majorité. Ce qui en fait le système qui se rapproche le plus du libéralisme.

      1. en démocratie, si la majorité décide d’opprimer une minorité rien ne l’en empêchera, à part éventuellement certains garde-fous institutionnels. Au contraire, la démocratie est la dictature de la majorité.

    5. Seul le libre marché débarrassé des interventions étatiques est démocratique.

    6. A la limite les libéraux classiques peuvent tolérer la démocratie comme un mal nécessaire mais tout libertarien cohérent se doit de rejeter cette dictature de la majorité au nom des droits individuels.

  2. Frank, vous ne pensez pas en trois dimensions.

    Les gauchistes veulent utiliser la coercition pour transformer la société selon leurs standards.

    La droite, les conservateurs, veulent utiliser la coercition pour restaurer ou maintenir la société idéale selon leurs standards

    Les libéraux, eux, veulent moins de coercition. Les libéraux conséquents refusent la coercition et devraient donc être appelés anarchistes.

    1. Stéphane Boulots

      Il existe deux droites comme deux gauches : l’un veut que le système, l’Etat, la force dirige la société, ce sont les gauche et les droites démocratiques : ils se positionnent en partis pour influencer la politique et l’autre pense que l’individu décide indépendamment du tout : soit transformer le monde autour de lui, soit conserver son mode de vie, ce sont les libéraux pour qui il n’existe pas de parti politique, pas de politique mais uniquement des entreprises, des organismes, des associations, dont l’effet est laissé au libre choix des gens. L’Etat étant neutre de politique et arbitre ultime.

      1. Stéphane Boulots: « ce sont les libéraux pour qui il n’existe pas de parti politique, pas de politique mais uniquement des entreprises, des organismes, des associations, dont l’effet est laissé au libre choix des gens. »

        Ces gens « qui n’existent pas » écrivent 70 lois débile par année qu’ils imposent à tout le monde sans leur demander.

        Les 590’000 textes de loi, décrets et règlements n’ont pas été écrits par des gens qui n’existent pas, s’il n’y avait qu’un seul avantage à la démocratie directe ce serait déjà ça: s’ils avaient demandé au peuple à chaque loi on en serait à un dixième de ce compte.

  3. On peut donner la définition que l’on veut de la démocratie, le fait est que l’État s’empare plus que moins du pouvoir et dans le meilleur des cas ne s’en sépare pas totalement. Sans doute parce que l’individu libéral idéal n’existe pas et que ceux qui s’en approchent sont largement minoritaires. Et depuis longtemps parfois ils progressent parfois ils régressent. Ils ne sont qu’une force parmi d’autres. Ainsi va le monde.

  4. Benjamin Franklin, un des pères de la révolution américaine, est l’auteur de cette image très parlante. « La démocratie, disait-il, ce sont deux loups et un agneau qui votent sur ce qu’il y aura au diner. La Liberté, ajoutait-il, c’est l’agneau bien armé qui conteste le résultat du vote ».

    La tendance naturelle d’une démocratie est la dictature d’une majorité relative sur les minorités, dictature qui peut se changer en totalitarisme destructeur des libertés. C’est ce qui arriva avec la révolution Française, avec le « socialisme scientifique » d’inspiration marxiste ou scientiste « New Age » (le nazisme).

    La Liberté fait contrepoids à la démocratie et leur alliance peut alors engendrer des régimes vivables.
    Nos démocraties sont en réalité des « démocraties libérales » où les libertés civiques et individuelles sont protégées par la Loi des tendances totalitaires de la démocratie.

    Pour illustrer cette réflexion, je dirais que la démocratie américaine, par exemple, c’est la Constitution plus les dix premiers amendements votés en même temps qui définissent les libertés du citoyen américain. Ces dix premiers amendements votés en 1791 sont appelés le « Bill of Rights » et certains, les deux premiers très importants sont rédigés sur le mode négatif: « le Congrès ne fera aucune loi en vue de ….
    http://archiv.jura.uni-saarland.de/france/Law-France/bill_rts.htm

    Entre 1791 et aujourd’hui, dix sept amendements furent rajoutés qui rajoutaient d’autres libertés (abolition de l’esclavage et droit de vote des anciens esclaves, droit de vote des femmes ..) ou précisaient le fonctionnement des institutions fédérales.
    A noter que deux amendements s’annulent, celui qui prohibe l’alcool (1919) et celui qui le rétablit sa vente et sa consommation (1933) – les 18° et 21° amendements 🙂

  5. Jacques Garello: « ce qui est important c’est la liberté personnelle, assortie de la responsabilité et de la dignité, tout le reste en découle. »

    Ce qui est important c’est de se gargariser avec des mots et concept creux pendant que les autres établissent des administrations mafieuse qui confisquent le pouvoir et pillent les gens ?

    1. effectivement, il s’agit bien de MOTS -qui ne valent jamais que par l’application qui en est faite. Car enfin, le communisme (au sens étymologique) est une bien belle chose, sauf pour les tenants de théories inégalitaires ; la devise Liberté-Egalité-Fraternité, sur le fronton de nos mairies, devrait y être gravée en lettres d’or ; enfin on voit mal qui pourrait s’indigner a priori de la notion de démocratie, en tant qu’elle s’oppose à l’arbitraire.
      Mais venons-en à l’utilisation qui est faite de ce mot par les politiciens et dans les médias : il désigne, comme ici rappelé en préambule, un « système dans lequel ont lieu des élections libres », bref, ce qu’on appelle démocratie représentative. J’y vois comme vous un système mafieux et partant de là je ne comprends pas comment Jacques Garello peut incriminer (au point de la trouver nocive-sic) la formule « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » -fort éloignée de ce qu’est ce système, dans les faits.

      1. la définition communiste de l’égalité n’a rien de beau.

        C’est de la spoliation redistributive complètement injuste, qui ne peut conduire qu’au désintérêt et donc à l’appauvrissement de tous.

        1. gc: « la définition communiste de l’égalité n’a rien de beau. »

          Clair, mais quand on est très jeune et qu’on ne comprend pas encore grand chose les phrases creuses mais grandiloquentes font mouche.

          1. je ne suis pas même sûr que gc soit très jeune, tant il est porteur d’une idéologie sénile…
            Quoi qu’il en soit il est surtout très bête : il n’y a pas plus de « définition communiste de l’égalité », qu’il n’y avait (en son temps) de … gynécologie stalinienne -le mot égalité a le même sens pour tous.

            1. L’égalité est fondamentalement injuste, il aurait mieux valu écrire : liberté justice fraternité

              1. Art. 1er. -. Les hommes naissent et demeurent libres en droits et soumis à la justice. No comment.

                1. Le fait est que la justice en France est fondamentalement politique. Le fait que les juges et procureurs soient nommés par le pouvoir politique, aient le droit à, se syndiquer, à militer dans des partis politiques et ne rendent pas de compte au justiciables de leur décisions est à mon sens contraire à la démocratie en tant qu’idéal. Il n’y a pas de séparation des pouvoirs.

                  Quant à l’égalité, mon sentiment est que l’égalité est l’égalité de tous devant la loi. Ce qui veut dire que les peines sont les même quelque soit l’origine, la fonction tenue, la qualité du justiciable ou la fortune personnelle du condamné.

                  Ce qui exclut de facto l’égalitarisme pratiqué en Grance par la spoliation fiscale, et sociale (obligation d’être ponctionné pour le financement du régime social (sécu, CAF, ASSEDIC, et aides sociales en tous genres) que le monde nous envie. Mais que personne ne copie.

                  La démocratie de la République (et non pas de France, berk, caca!) n’existe plus que dans les discours de tous les profiteurs qui en vivent très bien, merci pour eux.

  6. « Certes la démocratie directe, qui permet aux citoyens de se prononcer par un vote sur une affaire d’intérêt commun donne l’illusion du « peuple législateur » » ? Ce n’est plus là une illusion mais bel et bien une réalité que pour ma part j’approuve

  7. « le citoyen devrait investir un temps considérable en information pour faire de vrais choix »
    Mais qui demande au peuple de faire de vrais choix ? Quand il arrive devant l’urne, c’est uniquement pour donner le pouvoir à des personnes qui ne feront pas ce qu’ils ont dit.
    Ce qui est important, dans une élection, c’est le projet, pas la personne mais nous ne votons plus depuis longtemps pour un projet.
    La démocratie tient plus de ses contrepouvoirs que de ses pouvoirs. Un vrai contrepouvoir doit avoir une capacité de sanctionner uniquement lorsque les élus ne tiennent pas leurs engagements mais ne peut jamais se présenter à la place des élus virés. Il faut bien évidement que les élus s’engagent préalablement à réaliser un programme. A la limite, l’élection se fait pour un projet, une commission désigne celui qui présente les meilleures garanties de réalisation du projet comme dans une commission d’appel d’offres.

  8. Merci à jacques GARELLO d’avoir initié ce débat sur la définition de la démocratie.

    Etre un démocrate libéral doit être considéré comme la façon d’être des habitants d’un pays ayant une tradition démocratique affirmée dans le respect des droits de chacun. Cela n’a rien à voir avec « le renard libre dans le poulailler libre ». Le pouvoir étatique doit se cantonner, à la fois à ses prérogatives régaliennes et, a son rôle d’arbitre en matière économique pour éviter la dictature de la position dominante qui, elle, n’a rien de libéral.

    Mais, être un démocrate libéral nécessite aussi une aptitude à débattre et à se prononcer sur tout ce qui concerne la vie en société. L’Intervenant ILMRYN a rappelé à juste titre que ce concept libéral appliqué depuis de nombreuses années en Suisse, a permis à ses ressortissants d’avoir le plus bas taux de chômage d’Europe et, le niveau de vie le plus élevé de cette même Europe.

    En France, on se situe à l’opposé de ce concept de citoyen libéral responsable. Il est d’ailleurs de bon ton de s’agacer de l’évocation de la prospérité Suisse. Nous avons le privilège de compter dans notre histoire de grands imposteurs qui se sont crus investis, en leurs temps respectifs, d’une mission divine… et nous continuons, sur notre lancée, dans notre quête d’homme providentiel du moment pour sauver notre nation à la dérive…Un comportement qui nous vaut les sarcasmes de toutes les nations évoluées…

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