Stefan Zweig, libéral et tragique face au nazisme

Publié Par Francis Richard, le dans Lecture

Par Francis Richard.

Le monde d’hier, qui va de 1881 à 1941, n’est pas meilleur que le monde d’aujourd’hui : ce n’était pas mieux avant. Même si par certains aspects, et à certains moments, ce monde était meilleur, il ne l’était pas par d’autres et, quand il était meilleur, il ne l’était pas longtemps. Les deux mondes sont tout simplement différents. Tous deux imparfaits et éphémères.

Dans ce livre-testament, qui recouvre les soixante ans de sa vie, Stefan Zweig, à l’aide de sa seule mémoire (il a tout perdu ou presque), en 1941, avant de se donner la mort en 1942, écrit ses Souvenirs d’un Européen, dont toute l’œuvre est tendue vers un but, celui de l’union spirituelle de l’Europe, qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec sa construction technocratique actuelle.

Idéalisme libéral et liberté individuelle

Stefan Zweig naît à une époque où règnent l’idéalisme libéral et la liberté individuelle. On se dit que le meilleur des mondes est possible. La sécurité et le progrès technique favorisent une prospérité croissante, qui profite à tous. Un heureux temps : « L’État […] ne songeait pas à soutirer en impôts plus de quelques pour cent, même sur les revenus les plus considérables… »

Comme ce monde n’est pas parfait, à l’école qu’il qualifie de stérile (il parle même d’ « atmosphère de geôle d’un lycée autrichien »), Stefan Zweig souffre de l’ « absence totale de relations intellectuelles et spirituelles ». Avec d’autres jeunes, cependant, il se désintéresse des vieux maîtres et s’intéresse aux tenants de l’art nouveau, sous toutes ses formes, considéré par leurs aînés comme décadent et anarchiste.

Comme ce monde n’est pas parfait, la sexualité ne peut certes pas être bannie, mais elle ne doit pas être visible et les sexes sont différenciés autant qu’il est possible. Or il est bien connu que « seul ce qui est refusé occupe le désir, seul ce qui est interdit irrite la convoitise : et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves… »

Mais, ajoute Stefan Zweig, « nous avons joui de plus de libertés publiques que la génération d’aujourd’hui » (celle de l’après Première Guerre mondiale) « soumise au service militaire, au service du travail, dans beaucoup de pays à une idéologie de masse, et dans tous, en réalité, livrée sans défense à l’arbitraire d’une politique mondiale stupide » :

« Nous pouvions nous consacrer à notre art, à nos inclinations spirituelles, perfectionner notre vie intérieure, d’une manière plus personnelle et plus individuelle, en étant moins dérangés. Une existence cosmopolite nous était possible, le monde entier nous était ouvert. Nous pouvions voyager sans passeport ni visa partout où il nous plaisait, personne n’examinait nos opinions, notre origine, notre race ou notre religion. »

Stefan Zweig conclut, avec Friedrich Hebbel qui disait : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe. Rarement l’un et l’autre sont accordés à la même génération. Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint. Si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. »

Le-monde-d'hierMême si « la couche sociale du libéralisme était mince » et que la lutte du même nom commençait, Stefan Zweig peut écrire : « Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. »

Il insiste : « Le monde n’était pas seulement plus beau, il était aussi devenu plus libre. » C’était sans compter avec la puissance qui conduit d’aucuns, les prédateurs, à en vouloir toujours plus : « L’essor avait peut-être été trop rapide. Les États, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes, comme les États à en user et à en abuser… »

Après la Première Guerre mondiale et ses effets de ruine, Stefan Zweig décrit l’inflation qui va rendre mûr le peuple allemand pour le régime de Hitler :

  • Comme on manque de tout, des petits malins profitent de la pénurie pour s’enrichir en achetant à bas prix et en revendant au quadruple ou au quintuple.
  • L’État intervient pour faire cesser ces trafics et ne fait que développer le chaos.
  • La substance est considérée comme plus fiable que le « simple papier imprimé » : la monnaie métallique disparaît.
  • L’État fait « rendre au maximum la planche à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel » : il s’agit de faire cesser le bon vieux troc remis à l’honneur.
  • Le chaos revêt des « formes de plus en plus fantastiques » : en Autriche (où l’inflation sera moindre qu’en Allemagne) un loyer annuel d’un appartement moyen (l’État a interdit toute augmentation) coûte bientôt moins qu’un déjeuner.

Résultat : les épargnants sont réduits à la mendicité ; les débiteurs sont déchargés de leurs dettes ; ceux qui s’en tiennent à une correcte répartition des vivres meurent de faim ; l’immoralité triomphe :

« Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires ; qui spéculait profitait. Qui vendait en se réglant sur le prix d’achat était volé ; qui calculait soigneusement se faisait quand même rouler.

Dans cet écoulement et cette évaporation de l’argent, il n’y avait point d’étalon, point de valeur fixe, il n’y avait qu’une seule vertu : être adroit, souple, sans scrupule, et sauter sur le dos du cheval lancé au grand galop, au lieu de se faire piétiner par lui. »

Pacifiste avant et pendant la guerre

Sans même imaginer de telles conséquences, une fois que la paix serait revenue, Stefan Zweig avait été pacifiste avant et pendant la guerre. Pendant une décennie, qui commence après la fin de l’inflation en Allemagne, de 1924 à 1933, il se réjouira, mais ce sera finalement de courte durée : « La paix semblait assurée en Europe, et c’était déjà beaucoup. »

En dépit des tensions et des crises : « On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l’esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années — un instant à l’échelle de l’histoire universelle — il sembla qu’une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée. »

Ce qui frappe en lisant ce livre (qui témoigne de biens d’autres façons d’un monde révolu), trois quarts de siècles après qu’il a été écrit, c’est l’incrédulité et la naïveté de Stefan Zweig — il l’avoue humblement — et de ses contemporains : ils ne croient jamais, à la veille de catastrophes, telles que la Première et la Seconde Guerre mondiale ou l’avènement de Hitler et la persécution des Juifs qui précède la Shoah, qu’elles puissent se produire.

Humainement, ce livre montre que les hommes sont pétris de contradictions, les artistes comme les autres :

« Un artiste porte toujours en lui une mystérieuse contradiction. Si la vie le secoue brutalement, il soupire après le repos, mais si le repos lui est donné, il aspire à de nouvelles obligations ; ceux qui se veulent cosmopolites comme les autres : Quand on n’a pas sa propre terre sous ses pieds […] on perd quelque chose de sa verticalité :

Le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert, à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie, on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières. »

  • Stefan Zweig, Le monde d’hier, Le livre de Poche, 512 pages (traduit de l’allemand par Serge Niémetz).


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