Entreprise : êtes vous un nomade ou un sédentaire ? Et lequel vaut-il mieux être ?

Publié Par Gilles Martin, le dans Entreprise et management

Par Gilles Martin.

À l’heure de la mondialisation, on peut observer une distinction entre deux types d’individus : les nomades – ceux qui se projettent dans la nouvelle économie mondiale, pour qui le terrain de jeu est le monde – et les sédentaires – ceux qui sont attachés à des territoires, qui sont attachés à la Nation, leur lieu géographique. C’est Pierre-Noël Giraud, économiste, qui a développé ses analyses sur ce sujet, et que je découvre.

Nomades et sédentaires

Les nomades gagnent de plus en plus de place dans nos sociétés : les marchandises et les capitaux circulent, et les jobs peuvent être exercés partout, peu importe le lieu où l’on est, grâce aux moyens de communication. On peut installer une usine dans n’importe quel endroit du monde, et la déplacer ; on peut installer le centre de Recherche & Développement dans l’endroit que l’on veut ; on peut mettre le siège et les fonctions Corporate dans tel ou tel pays, et le déplacer aussi si besoin.

À l’inverse, les sédentaires occupent les jobs de la distribution, et de commerce ou de service local : c’est le cas du boulanger, de l’instituteur, de l’ouvrier en bâtiment, des employés municipaux pour l’entretien de la voirie, etc. Les sédentaires vendent des services qui ne peuvent pas circuler, contrairement à ceux des nomades.

Les emplois nomades (qui recouvrent l’industrie, les services liés, l’agriculture) restent minoritaires et représentaient 28% des emplois selon Pierre-Noël Giraud, en France en 2008. Mais par contre leur valeur ajoutée par emploi est toujours supérieure à celle des emplois sédentaires (qui recouvrent, eux, les services publics et privés, et le bâtiment). Pour savoir si votre emploi est nomade ou sédentaire, indique Pierre-Noël Giraud, il suffit de vous demander si, dans le cas où vous le perdriez, celui-ci serait recréé sur le même territoire ou bien délocalisé quelque part ailleurs à un coût plus compétitif.

Des nomades indispensables

Autre constat de Pierre-Noël Giraud, les sédentaires ont intérêt à avoir beaucoup de nomades sur leur territoire : plus il y a de nomades riches dans le coin, plus ils vont donner du travail aux sédentaires. On comprend bien que dans une ville où les cadres mobiles sont nombreux, le commerce marche mieux, les demandes de services divers sont plus importantes, y compris pour les chauffeurs Uber ou la livraison de repas à domicile. Mais, en revanche, l’intérêt pour les nomades d’un territoire, qui sont en compétition avec les nomades partout dans le monde, est d’avoir des sédentaires pauvres, productifs, mais pauvres, auxquels ils pourront acheter les services meilleur marché que les nomades des autres territoires.

Ainsi, en Inde, les nomades sont très riches, et encore plus riches du fait qu’ils peuvent s’acheter des services à la personne pour presque rien auprès d’une population sédentaire pauvre. Ainsi, plus les sédentaires sont pauvres, plus les nomades sont compétitifs.

D’où la compétition des territoires pour attirer les nomades, les sièges sociaux, les centres de R&D, etc…

Car les nomades font souvent le marché ; voir ainsi le prix de l’immobilier à Paris qui monte grâce au marché des nomades, avec des sédentaires pauvres qui ont de plus en plus de mal à s’y loger.

Moins de nomades en France

Mais quand dans un territoire le nombre de nomades diminue, les problèmes commencent. C’est le cas en France où le pourcentage de nomades est en diminution, et est de l’ordre de 20% aujourd’hui. Car des nomades ont déjà quitté le territoire France pour d’autres destinations (ils ont par exemple suivi les sièges, les centres de R&D, les usines, qui ont été délocalisés).

Alors, avec ces nomades qui diminuent, les sédentaires qui restent, et qui sont de plus en plus nombreux, vont s’appauvrir, voire même devenir ce que Pierre-Noël Giraud appelle des « hommes inutiles » dans un autre de ses ouvrages, chômeurs de longue durée ou travailleurs pauvres. Ce phénomène risque d’ailleurs de s’aggraver avec l’arrivée sur les territoires de ce que l’on pourrait appeler les nomades inutiles, les migrants qui rejoignent très vite la masse des hommes inutiles déjà présents.

L’enjeu pour s’en sortir, si l’on suit Pierre-Noël Giraud, c’est de réorganiser la répartition entre les nomades et les sédentaires, car c’est en faisant revenir des emplois nomades en Europe que les sédentaires s’en sortiront.

Reste à savoir concrètement comment s’y prendre. L’auteur cite un exemple : Airbus, pour vendre ses avions aux Chinois, doit les fabriquer à 40% en Chine. L’auteur suggère une politique de réciprocité qui proposerait aux Chinois de faire atterrir leurs avions en Europe à condition que 40% de ces avions soient construits en Europe. Ouais…

On peut aussi imaginer de créer des conditions de vie et d’accueil des nomades plus compétitives.

Reste le sujet que l’on peut soumettre à tous les politiques qui veulent notre bonheur pour 2017 : comment attirer et conserver les nomades dont nous avons besoin pour ne pas nous sortir de la mondialisation. Car il ne suffira pas de s’occuper des mesures pour protéger les sédentaires, et de taxer les nomades (le meilleur moyen de les décourager).

Un axe de travail qui n’est pas encore très développé dans les programmes. Et qui concerne aussi nos entreprises, nomades ou sédentaires.

Sur le web

  1. Il me semble que la présence de « nomades » en un lieu est un indicateur de la richesse de ce lieu en opportunités. Vouloir faire venir ou empêcher de partir les « nomades » eux-mêmes plutôt que travailler à rendre le lieu plus attractif et agréable y-compris pour les sédentaires serait secouer le thermomètre pour faire baisser la fièvre : se tromper de diagnostic et de remède. Ca me rappelle une histoire d’exonération fiscale pour les impatriés ou les ressortissants de certains pays, mais pas pour les autochtones…

  2. Théorie intéressante. Par contre l’exemple parisien n’a rien à voir. Paris n’est pas vraiment bon marché pour les services sédentaires, et si « l’attrait » est si fort c’est surtout dû à l’hyper centralisme français qui oblige (ou quasi), de fait, à y être ou à ou y passer souvent. Pour un nomade il vaut mieux vivre dans une zone rurale (massif central, alpes du sud, Bretagne, lointaine banlieue parisienne) pour dépenser le moins possible.

  3. Pas besoin de faire revenir les nomades en Europe. Ils reviendront d’eux-mêmes. Aujourd’hui, un sédentaire peut très bien être aussi un nomade compétitif puisque tout peut se faire n’importe où. Le présent appartient aux individus multitâches (sédentaires et nomades, ce n’est plus incompatible) qui travaillent en réseaux plutôt équilibrés en termes de richesse partagée. La France est un pays rêvé pour sédentaires-nomades. Quant aux riches qui ont besoin de pauvres pour être compétitifs, ça commence à être vraiment dépassé. Il va falloir que nos ambitions trouvent un autre carburant que la pauvreté d’autrui pour continuer d’avancer. Parce que si l’auteur parle de pauvres inutiles, il pourrait aussi parler de riches tout aussi inutiles. Parasites pauvres et parasites riches se rejoignent dans l’inutilité. Mais ce n’est pas grave, car l’inutile est ce qui va devenir utile, comme l’utile est ce qui va devenir inutile. Question d’intelligence, de culture, d’humanité, etc., qui font tourner la roue, histoire de carburer autrement qu’à la pauvreté.

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