Bref, de Gilbert Pingeon

Publié Par Francis Richard, le dans Lecture

Par Francis Richard.

2015_pingeonBref, comme son nom l’indique, est composé de brèves, c’est-à-dire d’histoires courtes, qui tiennent sagement en quelques lignes ou, tout au plus, en deux ou trois pages. Il y aurait une centaine de ces instantanés, qu’il serait vain de compter, surtout quand il fait bien chaud…

Dans le dernier de tous ces textes, où Gilbert Pingeon joue avec les expressions, donne dans le paradoxe et dans le surréalisme, bref s’amuse beaucoup tout en faisant réfléchir, mine de rien, il dit une vérité d’évidence qui s’applique parfaitement à ce texte-là : Les mots blessent. Les paroles tuent.

Dans ce texte-là, intitulé Armes verbales, les mots et les paroles en effet, qui sont pourtant des amabilités, dans leur contexte singulier et improbable, tournent à la catastrophe une fois émises et sont donc détournées de leur sens ordinaire dans des circonstances qui devraient l’être…

Aussi, pour tenter de se rassurer, l’auteur termine-t-il son livre en ces termes :

Écrire, par contre, ne fait de mal à personne
Nul, à ma connaissance, n’est ressorti blessé de la lecture de « BREF ».

Il ne connaîtra pas de première victime. Qu’il se rassure. Car le lecteur ne peut que sortir indemne d’une telle épreuve, au sens in primé du terme : il n’éprouvera que du dépaysement, de l’amusement, peut-être de l’agacement, mais ne sera certainement pas atteint dans l’intégrité de son corps ou de son esprit.

Le livre se compose (ou se décompose ?) en sept parties. Qu’écrire, brièvement, sans blesser, pour en donner une idée ? Peut-être le mieux, qui comme on sait est souvent l’ennemi du bien, est de puiser subjectivement un exemple dans chacune de ces parties, pour l’illustrer.

Qu’est-ce qu’elle a ma tête ?

Dans Voyeurisme, le personnage se sent observé par le voisin d’en face. Il loue alors l’appartement à celui de son observateur, pour observer ses faits et gestes :

Les jours passent. Rien de notable ne survient, personne n’apparaît à ma fenêtre ou sur mon balcon. Alors, découragé – rassuré ? – je regagne mes pénates en fin d’après-midi.

La Montagne Sourde

Dans Un alpiniste contrarié, le personnage, arrivé au sommet, monte sur la boîte métallique censée protéger son pique-nique. Ce faisant, il a dépassé ses limites. En redescendant, son cerveau lui susurre :

« Et si tu essayais de descendre plus bas que tout en bas ? »

Croyances et visions

Handicap : Dans l’histoire de l’humanité, chaque technique nouvelle génère une nouvelle tribu de handicapés. Ainsi il y a eu les illettrés, les handicapés de l’illectronisme  (les infirmes de l’ordinateur, de la tablette etc.). Demain, grâce à la médecine et à la génétique, il y aura les immortels.

Brèves de bref

Sans commentaire :

Ne déversez pas dans l’évier du psychiatre tout ce que vous pourriez confier au papier.

Animaux & Cie

Mal pris :

Les poux n’ont pas bonne réputation.

Nous ne les aimons guère. Nous nous demandons même à quoi ils servent. Cela ne semble pas les atteindre en leur honneur. On n’a jamais vu un pou vexé.

Quoi qu’il en soit : leur espèce n’encombre pas l’espace comme la nôtre…

Destins et vagabondages

Il y a des limites ! Le personnage s’en prend à tous ceux qui s’acharnent à fixer des limites aux autres. Il en vient à comprendre les fanatiques qui tentent d’imposer leur foi et rêvent de charia universelle à coups de paradis et d’enfers ! Mais il n’est pas comme eux, même s’il aimerait posséder leur fougue, leur conviction :

Nul besoin de me rappeler mes limites. Ma tare principale, je la connais : je crois en la raison. Le bon sens me colle aux semelles. Je n’estime pas, par exemple, que l’ivresse doive fatalement conduire à la mort, ni la religion à la sainteté.

Le monde comme il va

Dans Décroissant, il pose une question et y répond, à sa façon :

En tant qu’espèce invasive, l’homme devrait se faire tout petit, tout modeste, se faire oublier. Détruire ses armes, renoncer à son esprit de conquête, à son instinct prédateur, revenir dans le giron de l’abri primal. Fixer un horizon dépouillé de ses fausses illusions. Respirer à pleins poumons un air redevenu pur. Non ?

Non.

Il n’y a pas de quoi ressortir blessé… tout au plus déconcerté.

  • Gilbert Pingeon, Bref, L’Aire, 188 pages.

Sur le web

  1. « Ecrire ne fait de mal à personne » ?
    Cela fait du bien à l’auteur.
    Mais lire peut faire mal au lecteur, et à l’auteur par retour.
    Les exemples ne manquent pas dans l’histoire comme dans l’actualité.

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