« Vivement ce soir » de Liliane Schraûwen

Publié Par Francis Richard, le dans Lecture

Par Francis Richard.

indexVivement ce soir… c’est ce que se dit Thomas, l’un des deux protagonistes du roman de Liliane Schraûwen, au moment de la pause de midi. Il a lu, à ce moment-là, un SMS de la part de sa compagne Alexia, où elle lui a dit : à ce soir ! Et, en effet, toute cette journée-là, il lui tarde de la revoir : il échange même avec elle des SMS entre deux patients. Lorsqu’il les reçoit ces patients, qu’il écoute en évitant le plus possible d’intervenir, par intermittence son esprit vagabonde et il pense à elle, comme l’esprit du lecteur s’échappe parfois en lisant les lignes d’un livre…

Le métier de Thomas, 25 ans ? Il est psy. Cela ne fait que quelques mois qu’il exerce, tout juste après avoir obtenu son diplôme. Alexia, elle, est enseignante, au niveau secondaire. Dans la maison ancienne et délabrée qu’ils habitent depuis un an et qu’il retape week-end après week-end, le cabinet se trouve en sous-sol, living et cuisine au premier, chambres et salle de bains aux étages. Alexia et Thomas y filent le parfait amour, un amour fusionnel, qui les rend heureux l’un comme l’autre, avec leurs trois chats.

L’autre protagoniste, c’est Madame Favereaux. Après chaque séance avec Thomas, depuis quelque temps, elle consigne sur le papier ce qu’elle ressent et comment elle se sent mal, désespérée, à quel point elle a besoin d’un peu de sympathie, juste un peu d’humaine sympathie. Elle sera bientôt à la retraite. Or son métier – elle enseigne à des étudiants – est peut-être ce qui donne encore un peu de sens à sa vie après avoir vécu solitairement et douloureusement depuis que son mari et ses enfants l’ont quittée, depuis ce qu’elle appelle le drame.

Ce lundi matin, Thomas a reçu à raison de trois quarts d’heure chacun : Monsieur Piérard, un patient antipathique, n’aimant rien tant que critiquer, juger, déprécier ; Laurent, 22 ans, qui se dit fatigué de tout ; Marisa Duzel, bientôt 40 ans, dont l’adolescence a été difficile, entre un père instable et coureur de jupons et une mère suicidaire, et qui accumule les échecs amoureux ; Monsieur Stevens, un homme désorienté, mal dans sa peau, mais imprévisible et potentiellement agressif, qui, un moment, lui a fait peur.

Ce lundi après-midi, il recevra, 45 minutes chacun : Sylvia, 18 ans, une petite souris volontaire, lucide et combative, mais atteinte de tocs (troubles obsessionnels compulsifs) ; John, un grand gaillard d’une trentaine d’années, mince et élancé, mutique et nerveux ; Myriam Mazury, prise par des vagues de désespoir, cédant à des accès de violence et de rage, sans motif apparent ; Madame Bertram, la cinquantaine, mariée, qui n’a qu’un seul sujet de conversation, immuable, obsessionnel : Sylvain, 25 ans… Et, en principe, Madame Favereaux…

Madame Favereaux appelle Thomas, Monsieur Quarante Euros, le prix de la consultation, précisément minutée. Elle souffre de ne plus avoir de relation humaine avec quiconque. Même si depuis des semaines elle consulte chez Thomas, elle regrette en fait que l’espèce de relation, ambiguë, qu’elle entretient avec lui – il est bien plus jeune qu’elle -, ne soit au fond qu’une relation tarifée, que la sympathie du jeune psy ne soit, lui semble-t-il que de pure commande, c’est-à-dire professionnelle.

Le roman de Liliane Schraûwen plonge donc le lecteur dans l’univers des entretiens d’un psy avec ses patients avec beaucoup de… psychologie, qui ne s’applique pas seulement aux dits patients mais à leur praticien – il est psy mais n’en est pas moins homme, avec ses propres interrogations, en rapport, voire en résonance, avec ce qu’il entend de leur part -, à l’une de ses patientes, dont le désespoir est terriblement emblématique.

Au cours de ce lundi, le lecteur sent cependant la pression monter furtivement. Car, parallèlement au récit de cette journée de Thomas, écrit à la troisième personne, se superposent les notes, écrites à la première, de Madame Favereaux, dont la détresse devant le néant de sa vie et l’attraction pour le vide vont croissant. Mais il ne peut évidemment pas imaginer un seul instant l’issue de cette histoire trop humaine, habilement racontée.

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