Quand le français s’est-il imposé en Provence ?

Publié Par Guillaume Nicoulaud, le dans Culture

Par Guillaume Nicoulaud.

Je me demandais juste depuis combien de temps, à peu près, on parlait français en Provence. Éléments de réponse volés à Auguste Brun, La Langue française en Provence (1927) :

Christophe de Villeneuve, Statistique du département des Bouches-du-Rhône, T. III, 1826 (pp. 197-198) :

« La langue française, introduite dans l’administration après l’acte de réunion1, se répandit lentement dans la Provence. Pendant long-temps elle borna son influence à altérer le provençal de manière à le rapprocher du français2 ; mais elle ne fut étudiée que des personnes qui étaient obligées de la savoir, et dans les meilleures sociétés de la Capitale on ne se servait que de la langue du pays. Cette répugnance qu’avaient les provençaux pour le français, ne tenait pas seulement au caractère de la nation ; le provençal avait beaucoup plus d’affinité avec l’espagnol et l’italien, et si d’un côté les Provençaux avaient le cœur français, de l’autre il leur était difficile, dans les commencemens, de s’accoutumer à une langue qui, surtout dans sa prononciation, contraste si fortement avec le provençal.

« On sait que lorsque le feu roi, n’étant encore que comte de Provence3, vint visiter cette province, on eut de la peine de trouver dans plusieurs villes des personnes capables de le haranguer en français, et même à Marseille il y avait alors peu de négocians à qui cette langue fût familière. On l’enseignait dans les colléges, on l’écrivait, elle était même assez généralement connue dans les classes aisées, et cependant on n’avait pas l’habitude de la parler, et le provençal était toujours seul en usage dans les familles et dans les sociétés.

« La révolution, qui a changé tant de choses, eut seule le pouvoir de rompre les habitudes du pays. On donna tout à coup d’un excès dans un autre. Le peuple, qui ne savait que le provençal, crut savoir le français, parce que les orateurs des assemblées populaires affectaient de haranguer dans cette langue. D’ailleurs, la nécessité de l’apprendre se fit sentir tous les jours d’avantage, et toute la population se mit à la parler tant bien que mal. Alors elle se répandit avec une incroyable rapidité, et aujourd’hui la Provence est, sous ce rapport, de niveau avec les autres provinces méridionales.

« Cependant le peuple reste toujours attaché à la langue du pays, et on la parle habituellement, non-seulement dans les campagnes, mais encore dans les petites villes et même dans les chefs-lieux en tout ce qui concerne les usages communs de la vie. Tout le monde entend pourtant le français, mais la masse de la population tient à ses habitudes, et il s’écoulera encore bien des années et peut-être des siècles avant que la langue française devienne populaire.

« Dans la bonne société cette langue est seule reçue, et on la parle même avec pureté. Dans les classes moyennes on est dans l’usage singulier d’intercaler des mots provençaux dans le français, et cet usage est si général qu’il a gagné toutes les classes commerçantes et industrielles4. Cela est cause que les provençalismes sont très-communs et qu’on les emploie dans la conversation et même dans les lettres. Un recueil de ces provençalismes serait un ouvrage fort utile pour le pays. »

Dans le Tableau historique et politique de Marseille ancienne et moderne, 3ème édition, 1817 (p.161) :

« La langue favorite du pays est la Provençale, c’est-à-dire, un composé des Langues Grecques, Italienne, Espagnole et Française, assez dur et pourtant expressif […] : les habitans tiennent beaucoup à cet idiome patois : il n’y a pas bien long-temps qu’ils n’en connaissaient pas d’autre. Ce n’est que depuis une quarantaine d’années que la Langue Française est généralement accueillie par les Marseillais, et qu’on la parle dans les sociétés. La quantité d’étrangers dont la Ville abonde […] a beaucoup contribué à la répandre : bientôt les parens ont cru de leur devoir, comme de bon ton, d’en exiger l’usage de leurs enfans, en sorte que la langue que l’on parle dans toute l’Europe n’est plus étrangère pour la jeunesse Marseillaise. »

Dans les grandes lignes, les provençaux considéraient le français comme une langue étrangère jusqu’au milieu du XVIIIè siècle. C’est dans les toutes dernières années de l’ancien régime que l’aristocratie et la bourgeoisie s’y sont mises, pour faire chic, et il a fallu attendre la révolution pour que le commun des provençaux suive le mouvement. La plupart des provençaux nés avant la seconde guerre mondiale parlait encore provençal et ce n’est qu’à partir de la libération que le rouleau compresseur républicain a fait son œuvre ; jusqu’à faire pratiquement disparaître cette langue ancestrale.

Sur le web

  1. L’union des États de Provence à la couronne de France en 1486.
  2. Principalement dans sa construction qui, d’italienne, devient plus française.
  3. Il s’agit du futur Louis XVIII qui visite la Provence en juillet 1777.
  4. C’est d’ailleurs toujours le cas : bien des marseillais utilisent fréquemment des mots provençaux ou d’origine provençale sans même le savoir : dégun (personne), cagnard (fort soleil), marroner (faire la tête), pèguer (coller), gabian (goëlan) etc. Notez aussi une bonne fois pour toutes qu’il ne faut pas écrire « kézako ? » (qu’est-ce-que c’est ?) mais qu’es acò.
  1. Bonjour

    C’est la même chose pour le breton qui était largement parlé même après guerre.
    Le français s’est imposé par l’obligation de scolarité mais la langue maternelle restait le breton.
    Dans ma jeunesse (1960) les vieilles portaient coiffe et bretonnaient à tout va, et c’était en bord de mer.

    1. Ce qui a surtout accéléré la diffusion du français parlé, c’est d’abord la radio puis ensuite la télévision. Ces deux médias ont aussi contribué à atténuer les accents régionaux des locuteurs. L’accent existe toujours mais il est moins marqué que dans ma jeunesse (je suis de la baby-boom)

    2. gillib,
      en Occitanie, dans les années 60, le français avait gagné chez les enfants scolarisés (qui avaient passé l’examen d’entrée en sixième); les parents avaient l’objectif de ne pas « les handicaper » : chez moi, papa et maman parlaient occitan -patois- entre eux mais commutaient en français en présence des enfants.
      Ce processus était l’exact inverse que celui de déculturation que l’on observe aujourd’hui : tu kif !

    3. Gillib ,

      Pour ce que je connais du problème du parler du Breton en Bretagne , celui-ci a été parlé sans aucune interdiction jusqu’aux années 1880 ( parlaient français ceux qui le voulaient , les autres parlaient le breton à travers ses variabilités régionales ) .Les choses se sont gâtées quand a été décidée la scolarisation obligatoire et en français et là , toutes les langues régionales ont souffert ( breton , occitan) ou ont disparu ( bourguignon , champenois , picard …) …pour le breton , son renouveau est arrivé vers 1960 , avec le remontée du sentiment breton en réaction à la centralisation française , les écoles Diwan…

    4. Ca prouve bien que la France est par nature un pays communautariste.

      1. Vous êtes en train de jouer à Jeopardy ? Perdu !

        1. Reunissez a une meme table corse alsaciens, breton et basques…ca sera marrant.

  2. Au début du XXe siècle, mes ancêtres parlaient couramment (& quasi exclusivement) le Provençal. à l’école le français leur était imposé sous peine de lourdes punitions… L’expression « rouleau compresseur républicain » est bien justifiée!
    L’article donne une antériorité & une acceptation au français qui n’est peut-être pas tout à fait réelle. Les actes officiels étaient en français mais la vie courante (même dans la « haute société ») était Provençale (pour les vrais « autochtones » évidemment) jusque début du XXe siècle.

    1. Le royaume de Provence parfois lié à celui de Naples et plus anciennement à celui de Bourgogne (la Suisse – le duché et le comté relevant du royaume de France depuis Clovis) n’est devenu français que tardivement à la mort du dernier roi de Provence de la Maison d’Anjou, Charles III qui, lépreux, légua son royaume au roi Louis XI en 1481. L’édit de rattachement (Charles VIII) date de 1486.
      A l’époque, la langue française était le « moyen français » ou français de la renaissance, à peu près compréhensible par rapport au français moderne, ça se lit très bien, même Villon, au début de la période, qui s’était d’ailleurs amusé à écrire un poème connu « en vieil langage françois »:
      –« Aussi bien meurt fils que servans;
      De ceste vie cy bouffez
      Autant en emporte ly vens »

      Il faisait partie de ces royaumes lotharingiens issus du démantèlement rapide de la « Francie médiane » dite aussi Lotharingie, ce territoire laissé à l’empereur Lothaire par ses frères Charles (Francie occidentale) et Louis le Germanique (Francie orientale) lors du traité de Verdun en 843. La Lotharingie s’étendait de la mer du Nord à l’Italie inclue.
      Les territoires de la Lotharingie furent plus tard disputés entre le royaume de France et le Saint Empire Romain.
      Nota: c’est à partir du traité de Verdun que la Gaule prend définitivement le nom de France.

      Elle fut un temps rattachée par mariage au royaume d’Aragon-Barcelone, d’où les armes catalanes sang et or qui figurent sur son blason.

      Il n’est donc pas étonnant que la Provence ait longtemps conservé son langage et ceci pour deux raisons: elle n’a appartenu à la France qu’au XVI° siècle et la seconde est qu’elle a été « royaume », avec donc une chancellerie et des textes officiels.
      On retrouve la même chose en « Catalogne sud » où les catalans ont toujours répugné à parler le « castillan », s’estimant avoir été lésés lors de la réunification des royaumes d’Aragon (Ferdinand) et de Castille (Isabelle la Catholique) c’est l’époque de « Los Reyes » préalable à la création du royaume d’Espagne par leur petit fils Charles 1er que nous connaissons mieux sous son nom de Charles Quint, empereur des romains. https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Quint

  3. Une langue est presque toujours un patois qui a réussi à agrandir sa pratique au-delà de ses régions d’origine. Il est clair que le provençal est une langue. Les états ont toujours cru que leu autorité passait par la pratique d’une seule langue, et qu’il fallait si possible éradiquer la pratique même intime des langues locales pour assurer leur autorité. Arrêtons de croire cela. L’adhésion à une nation peut bien entendu comprendre l’adhésion à une langue commune (mais cela n’est même pas obligatoire ; la Belgique, l’Espagne, la Suisse, sont tout près de nous et dans ce cas !) ; au contraire, la liberté citoyenne doit permettre de cultiver les particularités locales ou régionales qui sont la source de l’enracinement. L’Etat républicain français n’en est pas encore vraiment arrivé à ce stade, malheureusement, vu la manière dont en France en définit les Régions, par peur de l’émergence d’un sentiment régional qui pourrait supplanter le sentiment national ! Imaginons que la Région s’appelât tout simplement « Provence » et qu’elle soit définie par la culture ! , au lieu de s’appeler de cet acronyme affreux P.A.C.A. C’est vrai aussi pour plusieurs nouvelles Régions fourre-tout alliant les contraires.

    1. Une langue est toujours à l’origine un patois. Nos langues latines sont toutes issues du « latin populaire » parlé dans toute la partie occidentale de l’empire après des siècles d’imprégnation – six siècles pour la Gaule du sud, cinq pour celle du nord. Le latin populaire était constamment corrigé par la présence d’une élite s’exprimant en latin classique.
      L’empire d’occident s’est écroulé au V° siècle (476), les élites ont été amoindries, il y eut un déclin de civilisation avec diminution des villes, les gens se réfugiant à la campagne, et donc différents patois sont apparus donnant naissance aux « langues romanes » que les clercs médiévaux, qui parlaient ét écrivaient en latin classique qualifiaient de « langues rustiques » de « rusticus » – balourd, grossier, campagnard ..

      Le premier texte en langue romane connu est le « serment de Strasbourg » (Argentorium – 842) entre les deux fils de L’empereur Louis le Pieux, Charles et Louis le Germanique, s’alliant contre leur frère ainé l’empereur Lothaire. Chacun des frères s’adresse aux troupe de l’autre dans la langues qu’elles comprennent, le roman pour celle de Charles, le francique germanique pour celle de Louis. Ils disent exactement la même chose.

      Un chroniqueur qui assistait à la scène la décrit en latin classique mais retranscrit les discours prononcés en langue vulgaire.

      En français moderne (c’est Louis qui s’adresse aux troupes de Charles): « Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles. »

      Le roman du IX° siècle ancêtre du français royal reste encore proche du latin populaire:
      « Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. »

      Pour les germanophones, voici le même en francique germanique, ancêtre du haut et moyen allemand:
      « In Godes minna ind in thes christianes folches ind unser bedhero gealtnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got geuuizci indi mahd furgibit, so haldih tesan minan bruodher, soso man mit rehtu sinan bruodher scal, in thiu, thaz er mig sosoma duo ; indi mit Ludheren in nohheiniu thing ne gegango, zhe minan uuillon imo ce scadhen uuerhen. »

    2. Le provençal n’est pas une langue à part entière, mais un des dialectes d’une langue à part entière: l’occitan, même si certains Provençaux un peu chauvins ne seront pas d’accord. 😉

      1. Pour qu’il y ait langue et non pas dialecte, il faut qu’il y ait eu un Etat, un royaume avec ses clercs, sa chancellerie et ses textes officiels.
        L’Occitanie, à la différence de la Catalogne par exemple avec ses comtes de Barcelone, rois d’Aragon, ou de la Provence jusqu’en 1486, n’a jamais été un royaume organisé mais des comtés relevant du royaume de France parlant un ensemble linguistique se subdivisant en dialectes du nord (l’Auvergne) au sud.

        Ce n’est pas parce qu’il y a eu des troubadours (trovadores) occitans, du latin médiéval « tropare trouver » qui a donné « trouvère » en langue du nord que l’occitan doit être considérer comme la langue d’un Etat reconnu.
        nota: le troubadour ou trouvère n’est pas un gratteur de viole qui va de château en château charmer les habitants, c’est le rôle des ménestrels appelés aussi « jongleurs », c’est un compositeur noble, clerc ou bourgeois (citadin, habitant une cité ayant le statut de « commune »)

        Le français n’est pas du roman parisien, c’est la langue royale que donc tout l’entourage à commencer par les comtes et leurs vassaux connaissent et pratiquent. En réalité, du fait de la présence du roi à Paris, le roman parisien a très tôt disparu, remplacé par une version argotique et populaire du parler royal.
        C’est également une langue élaborée et retravaillée puisque les clercs latinistes (cf les « carmina burana https://www.youtube.com/watch?v=NPDCsi1mbhE ), qui commencent à l’écrire d’abord phonétiquement, l’épurent et le relatinisent ensuite, éliminant les mots devenus trop éloignés de leur racine latine et privilégiant ceux proches de leur langue civilisée.

        Le latin était la langue des clercs et étudiants européens dans tout l’occident de langue latine, l’orient étant de langue grecque, la puissance du royaume de France pendant la Renaissance du XII° siècle fit que le français devint également la langue de communication de la chevalerie européenne depuis l’Espagne ou le Portugal jusqu’aux commanderies teutoniques en Livoinie. Ici un « chant de palais », un madrigal pour les italiens, mélange de français et de roman castillan du XV° siècle https://www.youtube.com/watch?v=LCfh1eC17dw

        Ce n’est pas mépriser les langues régionales que de dire que le français s’est très tôt imposé sur les autres romans ou dialectes non latins.
        Si le provençal s’est maintenu longtemps, c’est qu’il avait été royal et que l’élite, « ces messieurs d’Aix en Provence » a continué à l’utiliser longtemps, ce qui n’a pas non plus incité les gens du petit peuple à le faire par imitation.

        En rappelant aussi que les gens de ces époques étaient multilingues, exactement comme cela se passe encore aujourd’hui en Afrique.
        Un lettré du moyen âge par exemple parlait le patois de son village, le dialecte de sa province, le latin bien évidemment et la langue royale qu’était le français, avec sans doute le dialecte de la province où il était affecté s’il rentrait dans les ordres avec la perspective de devenir prélat.

    3. « Les états ont toujours cru que leu autorité passait par la pratique d’une seule langue »
      -> non, c’est le cas en France mais c’est relativement spécifique à la France – je vous accorde qu’en ce qui concerne l’écrit c’est aussi le cas pour la Chine. Ces deux pays ont pour particularité une forte centralisation et une tendance forte du pouvoir central à vouloir tout contrôler. D’ailleurs vous citez ensuite des contre exemples.

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