La mondialisation, une aubaine pour la France

Publié Par Guy Sorman, le dans Économie internationale

Par Guy Sorman.

L’histoire de la mondialisation et de ses échecs reste à écrire. Sans doute devrait-on la commencer en 350 avant notre ère : Alexandre de Macédoine entreprend alors, non pas de conquérir, mais d’unifier le monde connu. D’Athènes au fleuve Indus, il destitue les tyrans locaux, mais au lieu d’asservir les peuples, il incorpore leurs dieux dans le panthéon hellénistique, il épouse la fille du Roi des Perses et enjoint ses officiers d’agir pareillement avec les princesses locales. Parvenu à l’Indus, ses officiers se rebellent et le contraignent à rebrousser chemin : le mal du pays et l’enracinement tribal l’emportent sur le rêve d’unité. Premier échec de la première mondialisation ? Sans doute manquait-il au projet d’Alexandre, une motivation économique.

Celle-ci va fonder le voyage de Christophe Colomb : une deuxième mondialisation, à partir de 1492, allie la religion et le commerce, l’évangélisation et les affaires, du Pérou à la Chine. Cette vague-là se brisera sur les guerres civiles qui divisent les Européens. La troisième mondialisation coïncide avec le XIXe siècle, 1815-1914 ; elle ne fut que commerçante, sous l’égide britannique. Elle nous révèle que, sans un gardien de la paix, la flotte britannique à l’époque et maintenant, la flotte américaine, il n’est pas de mondialisation durable. Elle enseigne aussi combien le commerce international contribue au développement de tous les partenaires : l’Inde et le Brésil se modernisèrent (contrairement à ce que disent les sagas anticoloniales), le Japon décolle, en Afrique la santé publique s’améliore, mais la Chine s’effondre. De nouveau, ce sont les dissensions entre Occidentaux qui achèveront cette mondialisation-là.

La quatrième mondialisation américaine

Une nouvelle vague, la quatrième, s’est constituée dès 1945, à l’initiative des Américains. Comme au temps des Grandes découvertes, la mondialisation contemporaine allie une idée – la démocratie libérale plutôt que le christianisme – avec une théorie économique, celle de la prospérité par l’échange. Jusqu’en 1990, cette mondialisation fut partielle, puisque l’Union soviétique et les deux grands pays socialistes, la Chine et l’Inde, n’y participaient pas.

Après 1990, ces empires, autarciques, se sont ralliés à la mondialisation américaine ; nul ne s’y oppose plus vraiment, nul ne propose d’alternative viable. Mais cette mondialisation étant, de fait, fondée sur des valeurs américaines, comme celle du XVe siècle était chrétienne, elle est perçue dans de nombreuses civilisations comme subie. Malgré ses avantages : ceux-ci sont gigantesques, ce qui n’implique pas qu’ils sont connus, ni reconnus, ni n’exclut que l’on reparte dans l’autre sens, comme en 1914.

La faiblesse relative de cette quatrième mondialisation tient à un facteur classique en science économique : l’effet d’asymétrie. Les partisans de la mondialisation et de la démocratie libérale qui l’accompagne avancent ses effets positifs globaux. Mais qui raisonne globalement ou en moyenne ? Chacun mesure d’abord son bénéfice personnel. Si la mondialisation et la démocratie profitent à l’humanité en général et améliorent le revenu moyen de la planète, et si je ne suis pas concerné, y serais-je favorable ? Si, ouvrier ou cadre dans une entreprise locale qui disparaît parce qu’il est plus rationnel d’importer de l’Inde, du Mexique ou de la Roumanie, comment serais-je favorable à la mondialisation ? Et cela, même si on m’explique qu’en moyenne, tout le monde en profitera… mais à terme :  un terme non fixé.

Asymétrie médiatique

Il est aussi connu des économistes qu’une entreprise qui ferme est un événement plus médiatisé qu’une autre qui ouvre : cette asymétrie médiatique renforce l’asymétrie de la perception. Pareillement, les victimes de la mondialisation ont la capacité de s’identifier et de se fédérer tandis que les bénéficiaires,  dispersés,  ne savent souvent pas qu’ils le sont.

Il est donc plus aisé pour les adversaires de la mondialisation, voire de la démocratie libérale, de mobiliser les mécontentements, puisqu’ils avancent des arguments visibles et ressentis, tandis que la mondialisation apporte des avantages diffus, en moyenne et à terme. L’ignorance de la science économique, singulière à la France, s’ajoute à l’asymétrie : notre pays, à ma connaissance, est le seul où les opinions sur l’économie ont le même statut que la connaissance de l’économie, où le commentateur bénéficie de plus d’audience que le chercheur. Ce qui biaise tout débat public sur l’économie de marché et la mondialisation.

Plutôt que d’illustrer la mondialisation sur un mode théorique, considérons un exemple simple, celui du téléphone portable. Nous en possédons tous un, ou presque, un smartphone, acquis à un prix modeste compte tenu de la complexité de cet appareil, et nous sommes tous reliés à un réseau national. D’où vient le smartphone ? Sans doute l’appareil a-t-il été conçu en Californie, assemblé en Chine avec des éléments produits en Corée du Sud, au Japon et à Taïwan. Nul aujourd’hui ne saurait se passer de ce qui est le symbole le plus évident d’une division internationale du travail, nom savant de la mondialisation.

Sans cette division, il est probable que le smartphone existerait mais coûterait dix fois plus cher et serait réservé à une élite mondialisée : à l’inverse, l’efficacité économique de la mondialisation, en a fait l’objet le plus populaire qui soit. Le rêve des Français les plus nationalistes serait de posséder un smartphone Made in France, mais cela ne se peut pas : à ce prix, il est nécessairement Made in nulle part. Quant aux réseaux, ils restent nationaux mais provisoirement : à l’avenir, les liaisons seront probablement satellitaires, et apatrides.

Combien le smartphone mondialisé a-t-il fait perdre d’emplois en France ? Probablement aucun. Il en a créé beaucoup dans le secteur des services et du commerce qui n’auraient pas vu le jour sans la mondialisation : qui le dit ?  Le smartphone a créé encore plus d’emplois et de richesses dans les pays qui sont parvenus à se placer sur le circuit de sa conception et de sa production, comme la Corée du Sud et Taïwan. La France a manqué cette étape, l’Allemagne aussi , mais elle est présente sur d’autres secteurs tout aussi mondialisés, comme le luxe, l’aviation, l’automobile, l’agroalimentaire, les travaux publics ; sans la mondialisation, ces secteurs péricliteraient, ruinant des millions de Français.

À la question « Combien la mondialisation nous coûte-t-elle et combien nous rapporte-t-elle ? », nul ne peut répondre en admettant que l’interrogation fasse sens. En réalité, ce qui est mal compris chez nous, la mondialisation comme l’économie en général est un flux dynamique et pas un stock. Ce que résume l’aphorisme de Joseph Schumpeter (en 1940) : “La croissance est une destruction créatrice”. L’ancien meurt ou se déplace pour faire place à du neuf. En 1945, la moitié des Français étaient agriculteurs, ils sont aujourd’hui 3% : nous faisons tous, ou presque, autre chose que nos parents, grâce à quoi, nous disposons, en moyenne, d’un revenu quatre fois supérieur, qualité de vie inclus, à celui de nos parents.

Le principe de Schumpeter

Ce cycle, passé du local au mondial, profite à ceux qui s’embarquent et laisse sur le rivage ceux qui n’ont pas compris le Principe de Schumpeter. Ou ceux qui voudraient bénéficier des retombées positives du Principe sans en encourir la brutalité : ce qui ne se peut pas. Le cycle en ce moment s’accélère : la Chine, qui a profité de la mondialisation grâce à ses bas salaires, est évincé par le Viet Nam et le Bangladesh, où les salaires sont plus bas encore. Tandis que la production en 3D va permettre la ré-industrialisation des États-Unis et de l’Europe, en réimportant des activités qui furent délocalisées. La mondialisation, si elle est efficace, n’est pas morale en soi. La morale est ailleurs, ce qui en France est mal vécu : nous aimerions que l’économie soit morale, que la mondialisation soit juste. On confond, là, la production et la redistribution qui, éventuellement, peut être plus morale que le marché : il est permis d’en débattre.

Débattre de la mondialisation en soi, envisager que la France se retire du monde, est inconséquent sauf à nous éclairer à la bougie. Mais débattre de la place de la France dans le monde est constructif, car nos atouts sont considérables. L’atout culturel, tout d’abord, parce que le commerce est en partie dicté par l’image des nations : les nations sont des marques, celle de la France est positive. Un exemple parmi cent : le français aux États-Unis, après l’espagnol qui est une langue intérieure, est la langue étrangère la plus enseignée. En Asie, la civilisation française rayonne : nos exportations suivent, dans le luxe mais aussi dans les hautes technologies.

La France, si on mesure objectivement son rang par le nombre de brevets triadiques (c’est-à-dire mondiaux) déposés chaque année, représente à elle seule 5% dans les hautes technologies, devant l’Allemagne. Ce qui nous fait défaut est la capacité de transformer nos innovations et notre image de marque en produits et services exportables. Ceci ramène au débat usé, mais il n’y en a pas d’autre qui soit réaliste, à la difficulté d’entreprendre en France, puisque l’entrepreneur seul transforme des idées en produits. Discuter de la mondialisation n’est qu’un évitement de ce débat intérieur sur la place respective des « rentiers » – le secteur public et les monopoles privés qui ont intérêt au statu quo – et des innovateurs, les startups : c’est du Principe de Schumpeter dont il conviendrait de débattre et pas de la mondialisation.

Sur le web

  1. Pour une fois qu’un article de Guy Sorman peut faire consensus.

  2. tellement évident et pourtant totalement inaudible vu la culture Française et le bourrage de crânes par l’Education nationale et les médias..
    on a voté pour la Droite en RP … qu’est ce que ça change? émerveillée par l’extraordinaire Grenelle de l’environnement( qui à mes yeux est la première grosse « bêtise » politique de sarkozy) la droite va recommencer sur le même modèle un grand raout sur la précarité de l’énergie en RP pas un mot sur le financement de ce futur merveilleux et encore moins sur quelles dépenses actuelles la région baisserait ses dépenses pour orienter ses future aides et subventions diverses ( parce que c’est de cela dont on parle)
    Bref Pour qui voulait voter ?Gauche /Droite c’est à celui qui arrose le plus ,FN, c’est France19eme siècle et bougie , vert ?c’est retour homme des cavernes
    franchement qui peut redonner un peu d’espoir?

  3. Une mondialisation libérale c’est à dire un libre-échange mondialisé avec les perspectives actuelles des traités transatlantique (Tafta-Transatlantic Trade and Investment Partnership ou traité de libre-échange transatlantique TTIP)et transpacifique (TPP- Trans-Pacific Partnership Agreement ou Accord de Partenariat Trans-Pacifique) ne peut être aboutie qu’avec le dépassement de ce que Milton Friedman appelle les « nations jalouses ». Seule une mondialisation incluant une libre circulation des personnes pourrait permettre aux peuples de faire l’expérience bénéfique ou non du capitalisme et de la liberté, le mondialisme… Vaste programme!

    1. hum????laissez circuler des gens qui culturellement ne partage pas vos valeurs , l’actualité montre que ce n’est pas pour aujourd’hui …. moi je suis plus modeste et en même temps utopique, voir baisser le poids de l’Etat pour baisser les impôts , rétablir le profit individuel pour encourager l’envie de gagner son argent et de l’utiliser selon son choix pas d’être orienté par la plus grande fiction créée par ‘Homme ( pas gagné)

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