Schumpeter : l’entrepreneur, agent du changement social

Publié Par Sébastien Laye, le dans Histoire de l'économie

Par Sébastien Laye.

C’est un économiste du nom de Richard Cantillon qui a introduit dans la science économique le terme d’entrepreneur, afin de désigner « celui est prêt à acheter à un prix certain et à revendre à un prix incertain ». Jean-Baptiste Say popularisera le terme en France après lui. En 1850, Thunen, dans L’État isolé, propose la première analyse sérieuse de cet entrepreneur.

Prendre l’entrepreneur au sérieux

Pour Thunen, l’entrepreneur reçoit un revenu spécifique qui est la contrepartie de risques qu’il encourt, qu’aucun assureur ne peut couvrir efficacement. En effet, un assureur ne peut calculer un risque imprévisible car l’innovation que tente d’introduire l’entrepreneur crée une situation où le risque de gain ou de perte est impossible à quantifier. Le risque justifie donc ce revenu supplémentaire par rapport au revenu d’un salarié. Frank Knight, en 1921, sépare le risque de l’incertitude dans l’aventure entrepreneuriale. En incertitude, rien n’est prévisible, alors qu’en cas de risque, il n’y a pas de certitudes, mais plusieurs scenarii qui peuvent être estimés et donc assurés. L’entrepreneur assume donc non pas tant le risque dans une économie donnée, mais bien l’incertitude.

C’est donc Schumpeter qui va donner ses lettres de noblesse a la figure entrepreneuriale, non pas tant en lui consacrant un ouvrage spécifique mais en en faisant la pierre angulaire de son analyse des cycles économiques (Théorie de l’Évolution Économique en 1911). Schumpeter cherche initialement à expliquer pourquoi les économies développées ont pu sortir de l’état stationnaire naturel, l’état d’équilibre, décrit par les physiocrates puis par Ricardo et Walras, qui n’identifient pas vraiment le rôle de l’homme d’affaires ou de l’innovateur dans une économie. Comme il cherche à comprendre comment les économies secrètent en elles-mêmes les conditions du changement et sortent de l’état stationnaire, il introduit la figure de l’entrepreneur-innovateur : c’est cet entrepreneur-innovateur, « il crée sans répit car il ne peut rien faire d’autre », qui va mobiliser ses propres ressources mais aussi celles des autres agents économiques (ces ressources financières, humaines, matérielles, accumulées, c’est le capital) pour saisir de nouvelles opportunités d’affaires.

De l’équilibre au déséquilibre créateur

Ainsi, nolens volens, il va perturber l’équilibre stationnaire de l’économie et c’est ce déséquilibre qu’il crée qui permet d’augmenter le niveau de production dans la société. Deux éléments permettent à cet entrepreneur de poursuivre ses objectifs : l’innovation et le crédit. L’analyse de Schumpeter cadre ainsi parfaitement à notre description précédente des cycles et du crédit ; elle est simplement le liant sociologique entre le capital et la croissance. L’innovation est à séparer de l’invention ; cette dernière est une découverte de nouvelles connaissances scientifiques alors que l’innovation, utilisée par l’entrepreneur schumpetérien, est un ensemble de nouveaux procèdes, techniques, et produits.

L’entrepreneur est celui qui porte l’innovation au sein du système économique et permet la diffusion de la croissance. Schumpeter ne fait pas de cet entrepreneur la figure de proue d’une classe sociale ; un même individu peut être salarié un jour, entrepreneur un autre (sa description reste d’actualité puisqu’aujourd’hui, de plus en plus, un individu peut être successivement salarié, indépendant, créateur d’entreprises, auto-entrepreneur, etc..). De même l’entrepreneur peut être incarné par plusieurs personnes à la fois (Schumpeter semble considérer toute entreprise ou association comme une « structure » entrepreneuriale). Schumpeter en a parfois une vision romantique ou héroïque : il décrit ses facultés d’anticipation, sa capacité de rêver ou de calculer selon les moments.

La rupture introduite par l’innovation va mettre en mouvement le cycle économique (hors de l’état stationnaire) avec une succession d’innovations et d’imitations. En effet, les entrepreneurs sont ceux qui vont réagir a l’innovation en lançant de nouvelles entreprises, firmes ou formes associatives afin d’exploiter l’innovation. L’entrepreneur qui introduit l’innovation sur le marché capte un profit qui naît d’une valeur, amenée par cette innovation, supérieure à la dépense. L’entrepreneur peut se lancer sans argent personnel conséquent, il n’a pas besoin d’épargner sur ses profits passes. Schumpeter nous dit « il n’amasse pas de biens avant de se mettre à la production ». Le financement de l’innovation requière donc :

  1. une accumulation de capital de la part de l’ensemble de la société
  2. une volonté d’investir ce capital et non de consommer immédiatement la totalité de la partie financière du capital notamment (l’épargne)
  3. ces ressources doivent être partiellement détournées des moyens classiques de production afin de venir financer de nouvelles activités par essence risquées car non prouvées.

Dans un premier temps (ce qui a alimenté l’hostilité du marxisme et même de la social-démocratie à l’encontre des entrepreneurs, voire même de nos jours une certaine méfiance des sociétés imparfaitement libérales comme la société française), les entrepreneurs qui vont se lancer dans une nouvelle activité (par exemple la désintégration des hôteliers) vont capter une rente de monopole : ils ont le loisir de fixer les prix sur un marché quasi-vierge. Cependant, dans un second temps, la concurrence, l’imitation, apparaissent et cette rente attire de nouveaux concurrents qui vont rapidement l’annihiler. L’innovation se diffuse au-delà du premier marche assez confidentiel et la rente de l’innovateur disparaît avec la baisse des prix engendrée par l’imitation et la concurrence.

Des innovations en grappes

Pour Schumpeter, ces innovations se développent en grappes, avec de nouvelles combinaisons de production. Ces nouvelles entreprises favorisent l’essor de nouveaux fournisseurs, de nouveaux débouchés, permettent l’élévation générale de la croissance et de l’emploi. Les imitateurs se font de plus en plus nombreux et leurs qualités entrepreneuriales sont moindres ; ces entreprises sont moins rentables, financées parfois sans discernement, et seule une récession permet de séparer le bon grain de l’ivraie. La prochaine grappe d’innovations définit le prochain cycle d’expansion.

Il convient de noter que Schumpeter glorifiait le rôle de l’entrepreneur car il craignait justement, que de manière naturelle dans une économie de marche, il ne soit mis aux oubliettes par la bureaucratisation et ce que Galbraith appellera les managers.

Alors que tout un chacun en France se réclame désormais de « l’entrepreneur schumpetérien », il est essentiel de rappeler que Schumpeter en faisait une figure héroïque, romantique, qu’il craignait cependant de voir détruite par l’excès de bureaucratie et l’intervention de l’État. À cet égard, il nous aurait alerté sur les tentatives actuelles de récupération de la vague entrepreneuriale par l’État français: French Tech, BPI, etc… Des économistes reconnus, dont notre prix Nobel Jean Tirole, ont d’ailleurs, dans une note récente du CAE, mit en garde l’État français contre les externalités négatives d’une telle intervention.

 

  1. Fondation pour l'innovation politique

    Les auteurs, Pierre Pezziardi, Serge Soudoplatoff et Xavier Quérat-Hément demandent que l’on prenne appui sur l’effet réformateur produit par Internet dans les entreprises comme au sein des administrations. Ils proposent d’utiliser cet effet pour sortir d’un modèle hiérarchique obsolète qui inhibe l’innovation, empêche la coopération et finalement aussi la cohésion entre les différents acteurs au sein d’une même institution. Retrouvez leur note sur le site de la Fondation pour l’innovation politique : http://goo.gl/poGjQo

  2. Le gros problème de Schumpeter, que j’adore au demeurant, c’est qu’il est mort il y a longtemps. Et vu l’intelligence du type, il aurait jeté toute sa théorie à la poubelle face à l’avènement des nouvelles technologies. Il aurait assez vite compris que le problème de ces technologies est qu’elles détruisent les emplois bien plus vite qu’elles ne sont susceptibles d’en créer, bureaucratie ou pas.

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