Histoire de coiffeurs et deuil capillaire

Publié Par Philippe P., le dans Sujets de société

Par Philippe P.

Coiffeur By: Patrik TschudinCC BY 2.0

 

Aujourd’hui, c’est une bien triste histoire que je vais vous conter. Moi qui écoute patiemment les autres, à qui puis-je me confier quand le sort s’acharne sur moi ? Je vous le demande ? Hein ? À vous anonymes lecteurs qui me faites l’honneur de venir ici me lire.

Alors plantons le décor. J’ai environ quatre ans et il est hors de question que ma mère me coupe encore les cheveux. Je suis un garçonnet qui mérite une vraie coupe dans un vrai salon de coiffure. Du moins ma mère en décide-t-elle ainsi !

Ainsi vont les âges de la vie ! À cinq ans, le coiffeur, puis à sept, l’âge de raison. Viendront ensuite la puberté, la majorité, le service militaire et enfin l’entrée dans la vie active, puis les enfants, le mariage des enfants, les petits-enfants et pour conclure la mort. Il y avait du rituel à mon époque, ça ne rigolait pas ! On s’habillait pour prendre l’avion et majoritairement, les gamins allaient en vacances chez leurs grands-parents en Touraine, dans le Poitou ou en Auvergne.

Et me voici donc en compagnie de ma mère dans son salon de coiffure où elle préfère m’emmener, vu qu’elle en profite pour se faire coiffer aussi. Zou, d’une pierre deux coups, un rendez-vous et deux coupes ! Elle et moi en une fois. Si ça c’est pas de l’organisation ?

La coiffeuse est douce, du moins je n’ai pas de souvenirs désagréables de ces premières aventures capillaires. Si ce n’est que parfois, il y a un monsieur avec une voix atroce assis dans le fauteuil d’à-côté. J’apprendrai bien plus tard qu’il s’agissait d’André Malraux. Oui, je partageai alors le même coiffeur que l’auteur de La Condition humaine et de L’espoir. C’est sans doute pour cela que voici quelques années trois éditeurs m’ont proposé d’écrire un livre. Ils avaient senti que déjà tout jeune, je fréquentais les plus grands. Hélas pour moi, si Malraux a eu le courage d’écrire de vrais livres, il y a fort à parier pour que, de toute ma vie, je n’écrive jamais que ces minces articles que je vous propose. Il faut dire aussi que Malraux eut une vie plus trépidante que la mienne.

Puis mon père, en bon pater familias, décide que le moment est venu de quitter ce coquet salon où je pose mes jeunes fesses sur de charmants sièges de velours rouge qui ont tout du siège curule romain pour affronter le rude monde des hommes. J’ai alors sept ans, l’âge de raison.

Mes aventures capillaires se poursuivent alors chez Raymond l’Enculé ; si vous me pardonnez cette vulgarité. Mais Raymond mérite bien cette épithète d’enculé. Tout d’abord, son salon jouxte un commissariat. Chez lui, nulle trace de Louise de Vilmorin ou d’André Malraux. Raymond coiffe les hommes, les vrais, avec de vrais métiers et seulement les hommes.

On s’y assied sur un vrai fauteuil au piétement métallique, comme chez le dentiste. En face de ce fauteuil de skaï, il y a une glace. Et derrière, une rangée de chaises en moleskine sur lesquelles attendent les clients : un vrai décor de cinéma. On s’attendrait presque à voir entrer Jean Gabin et Paul Frankeur. Raymond, vrai coiffeur à l’ancienne, officie en blouse et utilise une vieille tondeuse mécanique. Comme je suis encore petit, j’ai même droit à un coussin pour me rehausser.

Tout irait bien si seulement Raymond n’était pas le roi des enculés et je pèse mes mots. Non qu’il ait porté atteinte à ma virginité mais simplement qu’il agit comme un gougnafier avec mes précieux cheveux qui sont à l’époque aussi fins que de la soie, et plus habitués aux douces mains d’une coiffeuse qu’à ses grosses pognes d’ouvrier. Donc, ce salaud plus habitué à coiffer le gros crin d’un Gringeot que mes cheveux d’ange, ne me ménage pas. Il me tire les cheveux et ça me fait mal. Moi je gueule comme un veau et je finis même par pleurer une ou deux fois.

Raymond s’en fout ! Il me menace même de m’amener au commissariat, cette grosse poucave de coiffeur. Ce salaud me menace carrément de la geôle, tout ça parce que je hurle quand il me tire les cheveux ! Fasciste aurais-je du lui crier si j’avais toutefois connu ce terme à cette époque. Mais rien n’y fait ; si par la suite je ne pleure plus parce que je grandis, je continue à faire aïe dès qu’il me fait mal et ça a le don de l’énerver. Je bouge tout le temps, de peur qu’il me tire les cheveux et cela rend l’exercice de son art difficile. Il me fait mal et je le fais chier, c’est de bonne guerre. Jamais, je ne me soumettrai pas à ce tortionnaire.

Fort heureusement, ce sont les années 70 et les cheveux se portent plutôt longs. Je n’ai donc pas à fréquenter Raymond trop assidûment. Je suppose que depuis le temps Raymond a calanché et qu’il a rejoint le paradis des coiffeurs-tortionnaires à l’ancienne. Durant des années, je me suis dit qu’un jour, sans qu’il le sache, je lui trancherai la gorge ou le plomberai pour me venger mais je suis passé à autre chose. Je ne suis pas rancunier. Cela dit, j’ai bonne mémoire et jamais je n’oublierai Raymond l’Enculé.

L’année de mes neuf ans est une fête puisque je suis enfin libéré de Raymond le tortionnaire. J’ai le droit de choisir mon coiffeur. Je suis autonome, j’ai un vélo et je me balade où je veux pourvu que je sois à l’heure pour le diner. Ça tombe bien, un nouveau salon vient d’ouvrir près de la gare et je m’empresse de l’étrenner. C’est une jeune coiffeur qui n’a que quelques années d’expérience, Pierre, qui me prend en charge. On partage des origines italiennes, il est Milanais, il a des rouflaquettes, les cheveux un peu longs, des pantalons à pattes d’éléphant et la passion de la bagnole. Sauf que je suis abonné à L’Auto-Journal et lui à L’Automobile. À l’époque c’était vraiment deux chapelles irréconciliables, L’Auto-Journal et L’Automobile, et je dois affirmer que L’Auto-Journal c’était mieux. Mais entre Pierre et moi, ça matche immédiatement.

Il ne me tire pas les cheveux et met vingt minutes, qu’il vente, pleuve ou grêle, pour me coiffer. Sur la radio posée devant moi, passent les tubes de l’année. C’est Véronique Sanson qui chante Vancouver ou encore Souchon qui clame qu’il est Bidon. Pierre, c’est un maniaque des horaires. Une fois, je suis arrivé avec à peine dix minutes de retard et je me souviens encore de la soufflante qu’il m’a passée. Chez lui on prend rendez-vous à l’heure, à vingt ou à moins-vingt. Si on arrive en retard, ne fut-ce que de cinq minutes, ça décale tout et ça le rend malade.

Le shampoing-coupe, c’est vingt minutes, pas une de plus. Je crois que c’est la seule personne au monde avec qui j’ai été scrupuleusement à l’heure. J’ai appris qu’il était né sous le signe du taureau. Comme moi, un signe de terre, c’est pour ça qu’on s’entendait bien comme avec Le Gringeot. Comme je le dis toujours, le taureau c’est comme un capricorne mais en bien plus volontaire et bien moins intelligent.

Pierre me coiffe donc dans ce salon dont il n’est pas propriétaire. Il a un fixe plus une commission. Le patron n’est jamais là mais toujours dans le rade à côté en train de jouer au billard. Dix années passent, de 1976 à 1986, durant lesquelles je fréquenterai ce salon. Puis le patron lassé de son métier qu’il n’exerce pourtant que rarement décide de le vendre pour faire de l’immobilier. Pierre travaillera à peine un an avec les nouveaux patrons avec lesquels il ne s’entend pas avant de changer de salon. Comme environ 95% de sa clientèle, je décide de le suivre.

Entre 1987 et 1989, on changera ainsi deux autres fois de salon mais je reste fidèle à Pierre comme l’ensemble de sa clientèle. Les modes capillaires passent mais je lui reste fidèle. Puis, c’est l’année 1989. La France fête le bicentenaire de la révolution tandis que Kaoma chante La lambada et Pierre s’offre enfin son propre salon de coiffure avec un nom assez bizarre comme en ont toujours les salons de coiffure.

Puis, de 1989 jusqu’à maintenant, je fréquenterai le salon de coiffure de Pierre. Chaque vendredi, après déjeuner, vers quinze heures j’aurai rendez-vous avec Pierre. Les années passent mais je reste fidèle à mon salon. Je ne lui ferai que deux fois une infidélité. La première fois en vacances dans le sud de la France parce que j’avais oublié de prendre rendez-vous avant de partir. La seconde fois, en allant à un rendez-vous professionnel. Trouvant mes cheveux un peu longs et décidé à faire bonne impression, je vais dans une chaine où l’on me prend immédiatement.

Sinon de 1986 à 2016, soit durant quarante années, j’aurais eu mon rendez-vous hebdomadaire avec Pierre ; sauf ces deux fois.

Et voici que le mois dernier, Pierre m’annonce que c’est la dernière fois qu’il me coiffe. Je crois à une blague. Mais je sais que c’est faux puisque cela fait au moins deux ans qu’il me dit qu’il va prendre sa retraite. Mais bon, deux ans c’est long. Incapable de faire mon deuil de mon coiffeur favori, je suis en plein déni. Pierre me parle retraite et moi je m’en tape, je joue ma belle indifférente, comme une gamine hystérique je fuis le réel.

L’année passée, en plus de ses projets qu’il compte mettre en œuvre pour sa retraite, il m’a parlé de ses péripéties pour la vente de son salon. Je parle, je discute mais encore une fois, tout ça c’est loin. C’est comme lorsque j’étais petit, à la fin des vacances. Il fallait vraiment que je monte en voiture pour retourner chez moi pour que j’y crois. Sinon, jusqu’à la fin je restais en vacances, jusqu’à la dernière minute.

Le deuil chez moi, c’est un truc difficile, c’est pour cela que je suis toujours en retard. J’ai beau me lever à l’heure ou être prêt à l’heure, rien n’y fait. Partir c’est mourir un peu écrit le poète Haraucourt et c’est une évidence pour moi. Quitter un endroit pour un autre, est toujours difficile, que ce soit ma maison le matin ou mon cabinet le soir. J’ai un côté moule ou huître, j’ai besoin d’attaches.

Ce week-end j’en parlais à un bon pote qui vit dans la maison que lui a léguée son père et qui se réjouissait de l’ouverture d’une maison de retraite à deux rues de chez lui ; ça le rassurait de savoir qu’il pourrait mourir à côté de l’endroit où il a toujours vécu. Moi je lui ai répondu que j’étais bien plus aventurier que lui puisque je vivais tout de même à deux-cents mètres de la maison de mon enfance.

Ceci dit, je suis comme lui, le changement, c’est pas pour moi. La définition du bonheur, pour moi, ce sont deux jolis points par lesquels passe une et une seule droite ! Et tant mieux bien sûr si cette droite est ascendante. Quand on me demande si ça va ou quoi de neuf, je réponds rien du tout ce qui est pour moi la quintessence du bonheur. Qu’aujourd’hui ressemble à hier et demain à aujourd’hui et me voici heureux !

Autant vous dire que Pierre avec ses histoires de retraite et de vente de son salon n’avait pas trouvé une oreille attentive ou compatissante en m’en parlant. Pour moi, j’étais sur que nous mourrions à peu près le même jour, ce qui m’aurait dispensé de trouver un nouveau coiffeur vu que celui-ci me convenait. Hélas, après quarante-quatre ans de travail, ce fainéant de Pierre a décidé de prendre sa retraite et me voici seul sur le carreau.

Alors, il y a eu la dernière coupe. C’était en juin. Pierre m’a dit que le salon était vendu, que le nouveau propriétaire ferait des travaux pour rouvrir en septembre. Ma gorge s’est serrée mais je n’ai rien dit. Lui, il s’en foutait un peu, imaginant déjà sa retraite dorée dans le sud sans se soucier une seule seconde de mon avenir capillaire. Il se voyait déjà aider sa fille installée comme fleuriste et s’occuper de ses petits-enfants. Il était tout à sa joie de cesser son activité. Moi, je faisais bonne figure appuyant chacun de ses dires et feignant de l’envier pour le bon temps qu’il allait prendre. Alors que de vous à moi, la retraite c’est juste l’antichambre de la mort.

Je me suis levé j’ai payé et je suis sorti pour la dernière fois de ce salon. Je me suis retourné et j’ai même fait une photo avec mon Iphone pour immortaliser ce souvenir des jours enfuis, c’est vous dire si je suis crétin parfois. Ce salon, c’était vingt-sept années de ma vie. Pensez que du premier au dernier jour que je l’aurais fréquenté, mon filleul Lapinou aura eu le temps de naître, de passer son bac, de devenir commissaire aux comptes et de se marier. Déjà une belle tranche de vie non ?

Bon fort heureusement, Pierre et moi on se connait suffisamment, puisqu’on s’est fréquentés quarante années, pour avoir trouvé une solution. Il continuera à me coiffer jusqu’à ce que ses mains soit déformées par l’arthrite. On se démerdera de toute manière, dut-il tenir ses ciseaux entre les dents. Entre nous, c’est à la vie à la mort. La vie m’a suffisamment offert de deuils contre lesquels je ne pouvais rien si ce n’est les accepter pour supporter qu’elle m’enlève mon coiffeur.

Alors, je garderai Pierre coûte que coûte. Voilà, c’était ma chronique capillaire. Ça m’a fait du bien de vous parler. La vie n’est pas toujours facile comme vous le savez. Vous le constatez aujourd’hui.

Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu.

Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu…
Partir, c’est mourir un peu.

Sur le web

  1. Le témoignage d’un homme qui a connu la souffrance dans sa chair remet les choses à leurs places et contextualise la banalité de nos petits ennuis quotidiens. Merci Philippe !

    P.S. 30 ans, pas 40

  2. Pierre est vraiment 🙂 🙂 🙂

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