Liberté et autorité : un paradoxe français

Publié Par Vincent Feré, le dans Culture

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

de Gaulle

de Gaulle By: Frédéric BISSONCC BY 2.0

Qu’il s’agisse de Manuel Valls et de l’utilisation du 49-3 pour faire adopter la loi El Khomri et libéraliser le marché du travail ou du programme des principaux candidats à la primaire de la droite – promulguer par ordonnances des réformes libérales dans les cent premiers jours de leur mandat présidentiel -, la France semble devoir recourir à l’autorité pour arriver à davantage de libertés. Un paradoxe somme toute bien français abondamment illustré par une histoire riche d’enseignements.

Des précédents historiques

Les Premier et Second Empire et le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958 se traduisent, à des degrés divers, certes, par des mesures économiques libérales. Napoléon Ier entérine les décisions prises par les débuts de la Révolution française : fin des corporations et interdiction des coalitions ouvrières ; Napoléon III signe un traité de libre échange avec la Grande-Bretagne et de Gaulle, avec le plan Pinay-Rueff, libéralise et modernise l’économie française. Notons au passage que ces trois moments historiques laissent le souvenir de périodes de prospérité et de grandeur du pays. Surtout, ils interviennent après des événements révolutionnaires, 1789, 1848 ou insurrectionnels, la formation du Comité de salut public à Alger en 1958, qui ont signifié un effacement de l’autorité politique, plongeant la France dans ces situations où comme l’écrit Flaubert dans L’Éducation sentimentale à propos de 1848, « ne se sentant plus de maître, elle se met à crier d’effarement, comme un aveugle sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa bonne ».

Napoléon Ier, Napoléon III, Charles de Gaulle, eux, incarnent des figures d’autorité capables de ramener l’ordre et d’unir les Français derrière un projet politique : rendre à la France sa grandeur perdue. Plus encore, ils ont, chacun à leur manière, une légitimité nationale ; ils représentent par leur personne et leur action  la réconciliation d’un pays déchiré : « ni talon rouge, ni bonnet rouge, je suis national » (Napoléon Ier). Enfin, succédant à des régimes, le Directoire, la Deuxième et la Quatrième Républiques, sans soutien dans le pays, ils établissent des formes de pouvoir aux bases sociologiques renouvelées, dans une société remise en mouvement. Ils ont alors les moyens d’imposer à un pays réticent des réformes profondes.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

La gauche ou le réformisme autoritaire en échec

Avec le pacte de responsabilité d’abord, avec la loi Travail ensuite, le président de la République a imposé à sa majorité des mesures en contradiction avec son programme de candidat en 2012. Le recours récent au 49-3 en est la conséquence logique. Et tout aussi logiquement, l’opinion publique en vient à confondre dans un même opprobre et la loi et la manière de la faire adopter. La CGT peut alors dire – jusqu’à quand ? – qu’elle défend la démocratie et le dialogue social ! Un président jusque-là critiqué pour son manque d’autorité se voit donc accusé de despotisme ! La même mésaventure est arrivée à Louis XVI en 1787 – 1788 : en voulant imposer l’enregistrement forcé des édits de Brienne aux Parlements, il a réussi  un temps à faire de ces derniers, pourtant représentants exclusifs des ordres privilégiés, les défenseurs de la liberté auprès du peuple ! On connaît la suite : la convocation des États Généraux et le lancement du processus révolutionnaire.

En 2016, la situation n’est sans doute pas pré révolutionnaire car François Hollande, contrairement à Louis XVI, a décidé de changer en partie de base sociologique. Il l’a sans doute fait trop tard car le pouvoir socialiste, après quatre ans d’atermoiements et de reniements, se retrouve sans soutien dans l’opinion et sans majorité politique. Il n’a donc plus ni autorité ni légitimité. S’il veut tenter de rétablir la première il se condamne au passage en force et il n’est pas sûr que le renoncement lui rende la seconde ! Le plus probable semble donc une prochaine défaite électorale même si tout dépendra d’une droite en quête de légitimité.

Une droite en quête de légitimité

Les programmes des candidats de droite à l’élection présidentielle ont le mérite de la clarté : des réformes libérales drastiques pour redresser le pays. Le futur président aura lu au moins en partie l’étude d’Erwan Le Noan et Matthieu Montjotin, « Gouverner pour réformer : éléments de méthode » et pourra, contrairement à François Hollande, se prévaloir d’avoir « obtenu un mandat explicite pour la politique qu’il mettra en œuvre ». Mais d’où viendra sa légitimité ? Du suffrage universel ? Paradoxalement, cette légitimité-là risque d’être affaiblie par le filtrage des primaires, un processus jugé peu convainquant par une majorité de Français1. De sa personne ? Aucun ne peut se prévaloir d’une quelconque stature d’homme providentiel, même en faisant valoir son expérience d’ancien chef de l’État ou d’ancien Premier ministre, même en réécrivant sa biographie pour tenter de l’adapter à la demande comme Bruno Le Maire. C’est la leçon entendue par Xavier Bertrand lors de la campagne des régionales : la classe politique souffre d’un profond discrédit ; elle doit changer ses méthodes et ses pratiques. Nombre de politologues font du reste le diagnostic de la fin d’un cycle politique.

Comme s’ils doutaient de leur légitimité, les candidats de droite annoncent d’ailleurs une série de réformes par ordonnances dans les premiers mois de  leur quinquennat. Mais il ne suffira pas de les avoir annoncées, d’en avoir fait la pédagogie et de savoir « comment mobiliser les gagnants » et quoi « proposer aux perdants » pour les faire réussir.

Les leçons de l’histoire

Si la droite veut disposer de la légitimité et finalement de l’autorité pour réformer le pays, elle doit s’inspirer des leçons de l’histoire et répondre aux aspirations du pays dans ses profondeurs.

Pour améliorer et moderniser la vie politique, les Français souhaitent organiser davantage de référendums sur les grands enjeux et dépasser le clivage gauche/droite2. Un retour aux racines du gaullisme – du bonapartisme ? –  dans le fond. Une élection présidentielle dans un contexte tripartite peut en fournir l’occasion, obligeant à une refondation complète du système politique. La présence probable de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle pourra bien s’interpréter alors comme la volonté des citoyens d’avoir fait imploser le système. Mais, autre enseignement de l’histoire, il faut proposer aux Français un nouveau contrat social, reposant sur une base sociologique renouvelée, dans une société plus ouverte à la jeunesse et à ses forces vives – les réformes libérales doivent d’abord avoir cet objectif-là -. L’occasion sera alors donnée de rappeler qu’historiquement libéralisme n’a pas toujours rimé avec conservatisme, loin s’en faut. Que le libéralisme politique va de pair avec une décentralisation qui peut satisfaire des citoyens désirant davantage d’horizontalité.

Enfin, il faut inscrire ces transformations elles-mêmes dans une continuité historique : la France aujourd’hui menacée par le déclin doit retrouver son rang et son rôle moteur dans une Europe qui est plus que jamais son horizon.

Et si les dirigeants français se rappelaient qu’ils ont affaire « à la plus orgueilleuse des nations » (Bernard Frank) ?

Sur le web

  1. Sondage Viavoce paru dans La Croix du 23 mai 2016.
  2. Sondage Viavoce paru dans La Croix du 23 mai 2016
  1. Des « réformes libérales drastiques » du côté de la droite pour 2017 ?
    Je ne sais pas ce que vous fumez, mais ça m’intéresse.

    1. +1
      « Le pays » n’a aucune envie de se faire réformer, et il a d’ailleurs bien raison : ce qui a besoin d’une réforme, c’est l’Etat, ce grand donneur de leçons qu’il est incapable de s’appliquer à lui-même (ce qui inclut l’injonction de réforme, dont l’État ne veut pas pour lui-même)
      D’ailleurs vos trois exemples, Napoléon Ier, Napoléon III, Charles de Gaulle, ont d’abord été des réformateurs de l’État qui ont remis de l’ordre dans les finances publiques, pas des réformateurs du « pays »

      1. tout à fait d’accord, réformer l’état et rendre sa liberté à la société civile.

  2. un mélange d’autorité, de libéralisme et de bon sens, je ne vois que le général Tauzin qui peut l’incarner (je suis certainement plus (libéral) que lui, mais il ne faut pas juger les promesses, mais regarder ce qui est réalisable ou pas, ainsi que la personnalité de celui qui les dit !)

  3. Les politiciens mènent depuis la libération une politique pétainisto-poujadisto-marxiste…Tous sans exeption..

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