Philibert Vrau : le saint homme de Lille

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire de l'économie

Par Gérard-Michel Thermeau.

Philibert Vrau

Philibert Vrau, domaine public

« Cet inconnu, pour beaucoup, de moyenne taille, un peu courbé, moins par l’âge que par l’élan qui semblait porter son corps en avant, pour dévorer l’espace où devait se développer et se déployer l’œuvre de Dieu, ce voyageur, souvent de troisième classe, confondu pour plus d’un, dans la caste la plus ordinaire des gens d’affaires, ce piéton au pas rapide, méditant dans sa course à travers le bien, quelque bon et utile dessein, ne pensa qu’à son prochain pour le servir et à Dieu. »1

L’industriel Philibert Vrau a été une des plus curieuses figures du patronat lillois, « un Saint-Vincent de Paul tout moderne avec les procédés, les moyens, l’habileté d’un homme d’affaires du Nord » selon un bulletin paroissial2. En 2014, une bande dessinée de 48 pages lui était consacrée tandis qu’un comité de soutien militait pour la béatification de l’industriel. Si les saints patrons sont légion, il est plus rare de rencontrer des patrons saints.

Qui était donc Philibert Vrau (Lille, 19 novembre 1829 – 16 mai 1905), ce filtier sans pareil, ce saint en redingote dont le dessein visait à faire de Lille « une cité sainte » ?

Philibert Vrau, le fabricant de fils à coudre

La fabrication des fils à coudre ou filterie est une des plus anciennes industries de Lille, aussi la concurrence est rude. La filterie n’est pas la filature : elle achète en filature des fils de lin, les retord, les travaille et les conditionne pour la vente au public. L’entreprise emploie des machines à pelotonner et un personnel féminin et jeune.

La maison Vrau, fondée en 1816 par son père, François-Philibert Vrau (1792-1890), est une retorderie et filterie de lin qui occupe le 11 de la rue du Pont Neuf à Lille de 1827 à 1965. En 1842, elle ne compte qu’une soixantaine d’employés occupés sur douze métiers.

Le fil à coudre produit est vendu en écheveaux sous diverses marques. La plus célèbre, celle du « Fil au Chinois » est déposée au greffe du Tribunal de commerce de Lille le 29 novembre 1847, par Philibert Vrau fils même si son développement est postérieur. Cette marque désigne un fil à coudre en lin pour la couture à la main, présenté en pelotes ceinturées d’une étiquette à partir de 1859. Au fil à coudre en lin s’ajoute progressivement les autres fils naturels et synthétiques. Si la vente de la plus grande partie de ces fils à coudre se fait vers la mercerie, une partie des fils est destinée à l’industrie de la confection et à d’autres industries.

La mère de Philibert, Sophie Aubineau, travaille aux côtés de son mari, aux écritures, au bureau, aux magasins. Le train de vie est des plus modestes. « Vers 1847, il faisait encore bien sombre dans cet intérieur, écrit Camille Féron ; on écartait soigneusement toute cause de dépense, s’astreignant en tout à la plus stricte économie. On se contentait pour la table, du régime le plus simple et mesuré sobrement. On habituait les enfants à être satisfaits de peu (…). Au travail du jour s’ajoutaient pour le père, et souvent pour la mère, des veilles prolongées jusqu’au repas final, lequel se prenait parfois à neuf ou dix heures du soir. »

Le jeune Philibert fait des études au collège municipal, où il est « perverti » (sexuellement parlant semble-t-il) par des surveillants mais où il découvre aussi la philosophie de Victor Cousin. Brillant élève, il obtient le prix d’honneur du lycée en philosophie en 1848.

Au moment de la révolution de 1848, le père Vrau manque de peu d’être lynché par des émeutiers. En 1850, le fils commence à prendre des responsabilités dans l’entreprise familiale : « J’ai mon plan : former les hommes dont j’aurais besoin, hommes sur lesquels je puisse me reposer ; hommes dévoués aux mêmes idées que moi. Car qu’est-ce qu’un homme seul ? » Il observe et étudie la fabrication, il cherche à mécaniser la production, voyage pour prendre contact avec les clients et les idées. « Si je ne domine pas tout notre monde à la maison, je n’ai plus qu’à prendre mon chapeau et bonsoir ! » Il ajoute : « Combien de fois me suis-je dit : aligner des chiffres, étiqueter des marchandises, payer, recevoir, compter, tourner un bâton entre ses doigts pour donner du lustre à un fil, est-ce l’occupation d’un être intelligent, pour toute une existence ? Et cette intelligence ne devrait-elle pas s’employer d’abord à trouver quelque simplification qui permit à un seul de faire, sans plus de fatigue, ce que dix faisaient en y usant leur vie ? »

Il s’engage dans la création d’un établissement bancaire mais victime d’un associé indélicat, il se voit condamné par la justice à rembourser la moitié des pertes du Comptoir d’escompte (1857-1859). Il manque de peu d’être ruiné, seule la caution de Kolb-Bernard lui évite le déshonneur.

En 1866, Philibert Vrau s’associe avec le docteur Camille Feron-Vrau (1831-1908), son ami d’enfance devenu son beau-frère, pour assurer la direction de la Société. La mort de son père, en 1870, entraîne un acte de société réunissant la veuve et ses deux « fils » sous la raison Philibert Vrau & Cie (1871). Philibert prend en charge la partie commerciale et Camille les tâches industrielles.

Vers 1870, les établissements ont pris une place considérable dans la filterie lilloise : ils occupent 1 100 ouvriers répartis sur plusieurs ateliers. Entre 1872 et 1878, Philibert fait construire une usine plus fonctionnelle de la rue du Pont-Neuf à la place du Concert. La production est concentrée sur le « Fil au Chinois » en deux nuances noir et blanc, exportée vers l’Allemagne et les pays du Nord. En 1875, la maison vend 1,95 million de boîtes de 48 pelotes soit 93 millions de pelotes. Une politique commerciale efficace est mise en place avec un réseau de représentants exclusifs intéressés aux ventes, l’affichage publicitaire dans les gares…

L’entreprise reçoit la médaille d’or à l’exposition de 1878 et en 1889, le jury regrette « l’absence d’une maison des plus anciennes et des plus renommées dont les marques sont répandues dans le monde entier« . En 1894, l’usine occupe 540 personnes dont 400 femmes ou jeunes filles : la mécanisation a permis de réduire le personnel.

L’usine chrétienne

Il montre très tôt un esprit torturé. En 1850, un de ses amis note : « pénétré du sentiment que tout homme est un frère, Philibert en est venu à ne pouvoir se résoudre presque à se nourrir, parce qu’il y a des malheureux qui manquent même du nécessaire. » Il rend visite à Proudhon, cesse de pratiquer, avant de se consacrer à l’entreprise paternelle.

Il écrit à Camille Féron : « j’ai hâte d’arriver à faire une bonne maison, autrement dit à gagner de l’argent. (…) Mais tu le sais bien, ce n’est pas à moi que je pense : c’est à l’humanité. » Il revient paradoxalement à la foi en faisant tourner les tables : le « merveilleux certain mais plus que suspect » du spiritisme le ramène aux mystères du catholicisme (1854). Il envisage à plusieurs reprises de se faire prêtre mais cède aux supplications de ses parents. Néanmoins, il décide de rester célibataire : toute sa vie et toutes ses ressources seront désormais vouées aux œuvres catholiques.

En 1876, il fait appel aux sœurs de la Providence de Portieux, congrégation lorraine, pour encadrer et éduquer les jeunes filles. Elles sont également chargées de calculer les salaires et de gérer les secours au personnel. On prie avant et après le travail. Dans toutes les salles de l’usine sont installés des statues de saints, des crucifix, des étendards. Le catéchisme est enseigné une heure par semaine aux plus jeunes ouvrières. La fréquentation du patronage paroissial le dimanche donne droit à des récompenses.

Comme le précise une brochure de l’entreprise : « Les sœurs en un mot font tout ce que commande l’intérêt des ouvrières dont elles remplacent en quelque sorte les mères. Une des grandes raisons de leur influence sur nos ouvrières c’est, à notre avis, qu’elles sont en contact avec elles pendant le travail. L’encadrement moral se concilie avec la rentabilité économique : « une ouvrière bien préparée moralement travaille mieux. »

Pour des raisons de moralité, ouvriers et ouvrières n’entrent pas par les mêmes issues à des heures différentes. Il a mis en place un conseil patronal où siègent aux côtés des dirigeants, cinq principaux employés et un aumônier pour étudier « tout ce qui peut être entrepris dans l’intérêt moral ou matériel des ouvriers. » Un conseil des ouvriers et un conseil des ouvrières, sous l’autorité du patron et de l’aumônier, se composent des surveillants d’ateliers et de délégués élus par leurs camarades. L’entreprise offre aux ouvriers la possibilité de bénéficier d’une caisse de secours mutuels, d’une caisse d’assistance, un économat populaire, une caisse de prêt et une caisse d’épargne3.

L’âme du Comité catholique de Lille

Il applique aux œuvres les méthodes qui lui ont si bien réussi dans les affaires : « il avait, pour discerner et choisir les personnes utiles, un flair impeccable » note un de ses collègues de la société Saint-Vincent de Paul. Son art consiste à faire faire et non à faire soi-même.

Laissant à son beau-frère le soin des œuvres internes à l’usine, Philibert Vrau s’occupe des œuvres extérieures. « Il fonde des œuvres où il ne se montre pas, il réunit des assemblées qu’il anime de son souffle, mais qu’il ne préside pas. Comme l’âme qui régit le corps, mais invisiblement, on le sent présent partout, mais on ne le voit nulle part. »4 Remarquable organisateur, il s’occupe de toutes les questions pratiques mais ne supporte d’être cité ou mis en avant. Il siège néanmoins dans le conseil d’administration de la SA de l’Institut catholique de Lille aux côtés de son beau-frère (1875). La souscription lancée réunit 6,5 millions de francs permettant d’inaugurer l’université en janvier 1877. « L’existence de notre université ne tient encore qu’à un fil, mais ce fil est solide c’est le fil Vrau » déclare l’archevêque de Cambrai.

Il finance l’achat des terrains nécessaires à l’édification d’une école des Arts et métiers (1877-1879) mais faute d’autre financement, les bâtiments ne devaient être édifiés que vingt ans plus tard sous le nom d’Institut catholique des Arts et métiers.

Il est également à l’origine de la Société civile des nouvelles églises de Lille (1871) pour bâtir de nouvelles églises en rapport avec l’accroissement de la métropole du Nord, achetant les terrains nécessaires à la construction de six églises. Il encourage également la création d’écoles libres avec le mot d’ordre : « Des écoles sans Dieu et des maîtres sans foi, délivre-nous, Seigneur ! » Il crée l’œuvre du Vestiaire qui permet aux élèves méritants mais pauvres de recevoir deux fois l’an un vêtement, non comme une aumône mais comme le salaire du travail accumulé.

Il est un des initiateurs du premier Congrès eucharistique international (1881) qui réunit à Lille, avec la bénédiction de Léon XIII, trois cents participants de France, de Belgique, d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie, d’Espagne, de Suisse et d’Amérique. Le succès le pousse à établir un comité permanent des Congrès eucharistiques « pour étendre le règne social du Christ dans le monde ».

Candidat malheureux aux élections législatives de 1876, il se présente comme « le véritable ami des ouvriers », et affirme « la république sera chrétienne ou elle ne subsistera pas ». Prêt à soutenir le combat des catholiques ultramontains contre le « régime des francs-maçons », il reprend La Vraie France, journal royaliste du Nord (1886) et contribue à la diffusion de La Croix dont son neveu, Paul Feron-Vrau, devait assumer la direction après l’expulsion des Assomptionnistes (1900). Il réunit chaque semaine les rédacteurs de la presse du Comité catholique de Lille les encourageant « à foncer sur le mal ».

À compter de 1889, il disparaît de Lille chaque année pendant les mois d’hiver pour des voyages mystérieux, muni simplement d’un sac à main, voyageant de préférence en 3ème classe. Il va ainsi de ville en ville visitant les « hommes d’œuvre », les réunissant pour leur exposer ses vues, ses désirs, ses espérances, encourageant cercles et patronages. Ce sont les « tournées pour l’Union des œuvres ». Il s’efforce de constituer des comités catholiques « d’action et de défense religieuse. » Il vit désormais dans une petite chambre chez son beau-frère, vend ses meubles et distribue l’argent aux pauvres. Bienveillant mais secret, il passe peu de temps en famille, se cloîtrant dans sa chambre comme un religieux. Il communie tous les jours, se confesse chaque semaine, fait plusieurs retraites par an, se donne la discipline en secret.

Condamné en 1904 pour avoir conservé des religieuses dans son usine, il meurt avant d’avoir pu se présenter devant la cour d’appel de Douai. Son testament de 1887 s’achevait par ses mots : « Que la Sainte Église s’étende par tout l’Univers, que le règne du Christ arrive. Amen ! Amen ! »

La filterie Vrau ne devait disparaître qu’en 2007 mais la marque du Fil au Chinois existe toujours.

Le prix Philibert Vrau, créé en 2011 à l’initiative de la Fondation des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens, distingue chaque année en partenariat avec La Croix un chef d’entreprise qui combine action économique et finalité sociale.

Sources :

  • Mgr Baunard, Les deux frères. Cinquante ans de l’action catholique dans le Nord. Philibert Vrau, Camille Feron-Vrau 1829-1908, Paris, 640 p.
  • Tellier Thibault, « Les nouvelles clôtures urbaines à l’âge industriel : l’encadrement religieux des jeunes ouvrières du textile dans l’agglomération lilloise à la fin du XIXe siècle. », Histoire, économie & société 3/2005 (24e année) , p. 421-431 www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2005-3-page-421.htm.

La semaine prochaine : Edouard Aynard

  1. A. Charaux, « Monsieur Philibert Vrau » in La science catholique : revue des questions religieuses, 1906, p. 281
  2. Bulletin paroissial du canton de la Guerche, juin 1914, p. 13
  3. Manuel social chrétien, 1894, p. 96-98
  4. Mgr Baunard, « L’âme de M. P. Vrau » in Revue de Lille, 1905, p. 771