#Mavoix : Strasbourg élira-t-il son premier député tiré au sort ?

Publié Par Farid Gueham, le dans Technologies

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

«Hacker l’Assemblée nationale». C’est l’objectif du collectif « Ma voix », qui va prochainement se confronter au jugement des urnes, lors de l’élection législative partielle qui se tiendra les 22 et 29 mai prochain à Strasbourg. Le député PS Armand Jung a rendu son mandat pour raison de santé, provoquant l’organisation d’une élection partielle, dans une circonscription traditionnellement ancrée à gauche.

Les partis politiques classiques ont tous aligné leurs champions, les sans étiquette sont également de la partie. Ils sont plus d’une dizaine sur la ligne de départ. Mais au milieu du peloton, un candidat dénote, c’est celui de « Ma Voix ». Un profil d’un nouveau genre, dont la campagne relève plus du signal et du galop d’essai que de la véritable entreprise pour le pouvoir. Strasbourg sera donc l’expérimentation d’une méthode co-construite, depuis plus d’un an avec, en ligne de mire, les législatives de 2017. Car « Ma Voix » entend bien  se déployer sur l’ensemble du territoire national, pour entrer à terme, à l’Assemblée.

« Qui me représente le mieux ? » : un questionnement devenu slogan du mouvement.

« Nous sommes de ceux qui n’arrivent plus à aller voter la tête haute, de ceux qui ne votent plus du tout, ceux qui votent encore le font par défaut avec tristesse ou colère, nous nous sentons piégés par un système politique qui ne nous respecte pas ». Le message du clip de campagne est sans équivoque. Il sera porté par Daniel Gerber, le candidat « Ma Voix » tiré au sort parmi 16 volontaires. Après sa courte formation à la démocratie parlementaire, Daniel Gerber sera, s’il est élu, un député d’un nouveau genre, qui votera la totalité des préconisations de ses électeurs.

« Ce n’est pas mon métier, je n’ai jamais été membre d’un parti politique, je veux être le représentant du peuple, celui qui a envie de s’impliquer, celui de l’électeur qui exige que son député, s’il est élu, votera pour lui » explique le candidat. « Ma voix », ne propose pas seulement d’élire un candidat, mais de voter sur une plateforme internet. Tous les textes de loi sont décortiqués, scrutés à la loupe, afin que les représentants du mouvement puissent fidèlement s’exécuter. Pour l’électeur classique, la démarche est aussi responsabilisante que déroutante.

Instantané : qui sont les membres collectifs ? 

Les seize postulants à l’investiture « Ma Voix » ont candidaté, tout simplement, avec une lettre de motivation. Ils sont salariés, retraités, SDF, chômeurs ou travailleurs sociaux… La vraie vie, ils la connaissent, la politique, un peu moins. Mais comme la majorité des Français, ils n’en perçoivent souvent que la partie la plus évidente, la moins reluisante aussi, celle des scandales à répétition, d’une classe corrompue en décalage avec son époque et son peuple. «Le mandat de député est national et non local.

Le député n’est pas le représentant d’un territoire mais s’en sert pour vendre sa circo, obtenir une rocade, un hôpital», souligne un des membres. Les aspirants députés ont parcouru les couloirs de l’Assemblée à l’occasion d’une formation intensive, un «workshop législatif» avec ses visites, sessions de formation citoyenne, atelier de communication… Les participants ont également suivi une formation en ligne à travers dix MOOC tels que « un jour de vote dans la peau d’un député », « le cheminement de la loi », « les commissions permanentes », « l’organisation des institutions », « l’histoire de la Constitution ».

La plateforme « Ma Voix » s’inscrit dans la lignée du mouvement DemocracyOs.

Au-delà du programme, la plateforme se veut un véritable outil d’écoute. Actuellement en version test, l’outil est « ouvert à tous », un lien direct et permanent entre l’élu et ses électeurs.

Très concrètement, une loi est examinée sur la plateforme. Les avis exprimés par les électeurs seront scrupuleusement suivis par le député ou les députés, dans les mêmes proportions que les votes internet. Si 60 % d’avis sont favorables, 30 % contre et 10 % s’abstiennent, le groupe « Ma Voix » de dix ou vingt députés, s’exprimera dans les mêmes proportions. Principale inquiétude des détracteurs du mouvement : le détournement des députés par des groupes de pressions, le « hacker hacké » en somme.

Un risque à prendre pour les initiateurs du mouvement, pour qui la menace du détournement est moins importante et nocive que celle d’étouffer les voix des plus déçus, les plus extrêmes parfois. Et puis, il y a aussi la menace d’une dictature d’une majorité, pas toujours éclairée et le spectre d’un vote épidermique et passionné sur des sujets comme la religion, l’adoption, ou l’IVG. Andréa Fritz, membre du collectif se veut plus optimiste : « c’est une expérience sociétale, c’est un laboratoire. Ce qui est intéressant, c’est d’observer la réaction des personnes aux questions qui se posent, leurs réponses aussi. C’est également l’occasion d’aborder des questions que l’on se pose peu dans les partis (…) et notre mouvement représente mieux de la société d’aujourd’hui ».

Pour un mouvement sans leader, sans programme, une campagne inédite se met en place.

La nouveauté s’affiche même sur les panneaux électoraux. L’affiche vous regarde au fond des yeux. Ce n’est pas le visage de Daniel Gerber, mais un miroir qui renvoie au passant son reflet en lui expliquant que le député, c’est lui. Mise en scène habile du concept de démocratie directe. Éric Elkouby, candidat PS représente tout ce que le mouvement « Ma Voix » tente de combattre, à savoir un professionnel de la politique depuis plus de 20 ans, ayant gravi les échelons, du poste d’attaché parlementaire, à celui de député suppléant.

Interrogé sur le collectif, le candidat socialiste ne mâche pas ses mots, « Ma Voix est un non-sens politique. Ce mouvement est dangereux pour la démocratie. Il est dangereux car il rabaisse la politique au lieu de lui rendre ses lettres de noblesse. Je pense qu’il faut respecter les électeurs, les habitants et le territoire. Je fais de la politique moderne avec peut-être, parfois, de vieilles recettes ».

Entre l’expression d’une contestation latente et la demande d’une mise à jour démocratique, « Ma Voix » entend dépasser le stade de l’épiphénomène.

En pleine Nuit debout et au milieu des manifestations contre la loi travail, « Ma Voix » est, de toute évidence, une nouvelle forme de contestation : une démarche active et constructive, dont le but est aussi de redonner le goût du vote aux désenchantés de la politique. Selon une étude réalisée par Harris Interactive pour le mouvement citoyen « Le Réveil de la France » (LRF), la défiance des Français à l’égard de leurs représentants est actée : peu importe l’âge, la catégorie sociale ou l’engagement politique des sondés, 80% d’entre eux jugent aujourd’hui les Français «plus capables de trouver des solutions efficaces à leurs problèmes et ceux de la France» que les personnalités politiques.

Les chiffres atteignent 84% chez les 50-64 ans et 91% chez les sympathisants du Front de gauche. S’il est peu probable que Strasbourg élise son premier député tiré au sort le 29 mai prochain, le signal est lancé, à travers une nouvelle action et une campagne qui incarnent la volonté de mise à jour démocratique sur le terrain.

Pour aller plus loin :

Sur le web

  1. À quand un Uber, Blablacar, AirB&B, Facebook qui se consacre et soit dédié à l’expression démocratique de masse ? Mieux qu’un institut de sondage, en temps réel, avec des outils d’information des e-lecteurs, de formation élémentaire à l’économie, la politique, la responsabilité, la liberté, etc.
    Tout ça conçu, mis en forme et essentiellement destiné au grand public, depuis l’adolescent qui veut faire une grève au lycée jusqu’au retraité qui va bientôt intégrer une maison de retraite. De l’abruti fini jusqu’au plus grand penseur du moment.
    Le numérique à encore des perspectives d’évolution majeures, celle-ci aurait mon soutien absolu. Moral et financier !

    1. « L’expression démocratique de masse » existe déjà, ça s’appelle le marché. Ce n’est pas une panacée, pas plus que la démocratie en elle-même (je préfère m’en remettre à des spécialistes plutôt qu’à des gens choisis « démocratiquement » dans plein de domaine : médecine, droit, maintien de l’ordre, diplomatie, opération militaires…). Mais ça marche bien, en tout cas mieux que la politique, pour pas mal de choses : savoir si (et où) on doit construire une piscine, une école (et décider du programme), un hôpital (et décider de ce qui doit s’y passer), une ligne de train, un immeuble, une usine de véhicule, un centre commercial, etc.
      Le problème, c’est que le pouvoir a tout à perdre et n’a aucune envie de voire laisser se déployer une expression démocratique de masse. Et ça marche pour lui. La démocratie investit internet parce qu’elle s’est fait chasser de l’espace publique réel par les politiciens et leur cliques, c’est très méritoire de vouloir essayer d’y reprendre pied mais parallèlement les politiciens et leur cliques investissent aussi internet …

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