Escales, de Frédéric Vallotton

Publié Par Francis Richard, le dans Lecture

Par Francis Richard.

Escales de Frédéric VallottonFrédéric Vallotton a fait deux croisières de blaireaux de luxe avec son compagnon Cy., sur l’instigation de ce dernier : Il me pousse à participer à des trucs très communs, un peu ploucs et concrets. Nous ne parlons pas littérature, ni politique, ni société, ni rien de connoté « sérieux ».

Ces deux croisières, l’une en Baltique, l’autre en Méditerranée, à bord d’un bateau de la MSC (le premier tient plus du complexe balnéaire de luxe que de la marine), sont l’occasion pour eux de faire des Escales, à Tallinn, à Stockholm, à Saint-Pétersbourg, à Bari, au Pirée, à Katakolon, à Kotor…

En croisière baltique, sa conscience de se fourvoyer lui tient lieu de petit bras atrophié et le range parmi les « mauvais » : En dépit de mes lectures, Thomas, Julien, François et Gustave, je faisais partie des « méchants » durant cette croisière, du tas d’abrutis, de la masse piétinante et irrespectueuse.

Thomas, Julien, François et Gustave ?

– Thomas, c’est Mann, dont il commence la lecture d’Altesse royale, lors de la première croisière, avec un à-propos qui lui échappe alors, et dont il relira Mort à Venise à l’occasion de la deuxième.

– Julien, c’est l’immense Julien Green, évidemment.

– François, c’est François Mauriac : Dans ma province [Morges], je suis en mode Mauriac, sa délicatesse, son obsolescence, son catholicisme. 

– et Gustave, j’imagine que c’est Gustave Flaubert, le pourfendeur des idées reçues. Ce qui ne doit pas être pour lui déplaire.

De voyage, il rentre plus démuni tant matériellement que psychologiquement. Mais il fait comme si « tout était bien » : Je sais me souvenir mieux que personne, évoquer avec couleurs, ma petite conscience parmi le troupeau, conspuant le troupeau et y trouvant mon compte comme le premier jobard venu !!!

Paradoxalement il ne se sent jamais aussi près de son terroir qu’à dix mille mètres d’altitude… Alors, pourquoi partir ? On se le demande. Il répond : Je voyage pour enrichir, accroître une vie que je trouve trop souvent stérile et pauvre.

En fait, en voyage, quand il ne lit pas, il chine ou il écrit : Je me donne l’impression de vivre un tant soit peu dans toutes mes villégiatures, j’y achète du thé, de la vaisselle, des crèmes de jour, des cotons-tiges, je m’y raconte des bouts d’histoire, j’y tricote un chapitre puis je rentre heureux d’avoir élargi mon terrain de jeu.

Quand il chine, comme à Tallinn, il peut faire fort : J’y ai acquis une tasse en faïence motif bleus néerlandais fabriquée en Indonésie, un petit cahier dont la jaquette présente un dessin à l’aquarelle du château de Chillon et ce cahier cartonné en moleskine vert menthe, d’une valeur de 3€, payé par Cy. dans la supérette du port.

Quand il écrit, il n’embarrasse pas le lecteur de blablas inutiles d’intrigues qui n’en sont pas, de dialogues indigents, ni de l’ineptie d’un récit à la « Top Model » : Je porte des valeurs, une vie, son histoire, des expériences, une sensibilité et la foi catholique.

Et le lecteur se laisse embarquer parce qu’il témoigne de tout cela… en bateau, à la plage, à l’église, dans une exposition de peinture, dans une supérette ukrainienne de la banlieue de Varsovie, dans l’intimité de [ses] appartements comme dans l’ignoble cohue des transports publics.

Ces escales ne lui inspirent donc pas de récits purement touristiques, mais surtout des réflexions bien senties et des digressions égotistes. Aussi ce témoignage humain, qui ne l’est pas trop, qui l’est juste ce qu’il faut, ravit-il le lecteur, qui, du coup, ne peut que s’affliger quand l’auteur remet son capuchon à sa plume varsovienne et ferme son cahier tallinois.


 Escales, Frédéric Vallotton, 168 pagesOlivier Morattel Éditeur