« D’une France à une autre » de Jean et Jacqueline Fourastié

Publié Par Johan Rivalland, le dans Lecture

Une étude intéressante et passionnante qui permet de mieux comprendre le passé, pour mieux appréhender le présent et préparer l’avenir.

 Par Johan Rivalland.

D'une France à une autre par Jean et Jacqueline FourastiéFaut-il encore présenter Jean Fourastié (voir Wikibéral) ? Nous avons eu l’occasion, ici, d’ébaucher une courte mise en perspective de l’itinéraire intellectuel de cet homme renommé. Il me semblait donc approprié, dans la continuité, de présenter au moins l’un de ses ouvrages. C’est ainsi que j’ai choisi de m’intéresser à D’une France à une autre, une étude passionnante et riche d’enseignements, qui mérite d’être revisitée et portée à la connaissance si possible du plus grand nombre, car elle n’a absolument rien perdu de sa pertinence et sa validité.

D’une France à une autre est un ouvrage écrit avec sa fille Jacqueline, docteur ès-Sciences, elle aussi au parcours intellectuel impressionnant et également auteur de nombreux ouvrages.

Ce qui est au centre de cet ouvrage, qui n’a rien perdu de son intérêt et dont on ne peut que conseiller la lecture, est la prodigieuse accélération des changements qu’a connu la condition humaine au cours des deux derniers siècles, faisant de la France un tout autre pays que ce qu’il avait pu être jusque-là..

« Il se passe aujourd’hui, en dix ans, autant d’événements capables d’influencer durablement et profondément le futur des hommes qu’autrefois en mille ans. »

Et cet essai date de 1987. La tendance s’est naturellement poursuivie avec l’avènement de l’internet et les révolutions dans la robotique ou les biotechnologies, entre autres, et de tout ce que cela a induit en termes de changements assez marquants dans la manière de vivre et de raisonner.

Des transformations radicales

Il est vrai que, comme le rappellent Jean et Jacqueline Fourastié, la réduction de la mortalité infantile, l’élévation du niveau de vie, la réduction des inégalités, l’explosion démographique, etc. ont fortement marqué le XXe siècle, autant que les traumatismes qui l’ont également caractérisé. Et ce ne sont là que quelques-uns des faits les plus marquants, qui se sont accompagnés d’un tas d’autres facteurs qu’ils se proposent d’étudier, pour mieux caractériser l’impact que cela a eu en termes de modes de vie et, plus largement, sur l’esprit humain.

« De moins en moins absorbé par le travail physique nécessaire à sa nourriture ou, comme on le disait fortement, à sa subsistance, l’homme s’est découvert des désirs, des appétits, des besoins nouveaux. Il ne s’agissait presque chaque fois que de mettre fin à une pénurie, d’abaisser le prix de revient d’un produit, d’étendre une clientèle d’abord infime ou même seulement potentielle, et l’on en est arrivé à modifier profondément et à un rythme accéléré non seulement le volume et la nature de la consommation des hommes (leur niveau de vie), mais leur genre de vie, leur culture, leurs mœurs, leurs attitudes devant la vie, leurs conceptions du monde. »

Le progrès scientifique et technique en France, ayant pour base les avancées dans les sciences appliquées, puis dans les techniques de production, combiné à de multiples autres facteurs, tel est bien ce qui constitue le point de départ fondamental et l’objet d’étude de nos auteurs, dont les effets se sont diffusés ensuite à l’économie et donc à l’homme à travers le niveau de vie, qui induit le genre de vie, et en définitive détermine les évolutions liées à la condition humaine, dont certains traits cependant perdurent.

L’idée est, à partir de cette compréhension et de l’observation des divers mouvements de la société, d’adopter ensuite (seconde partie de l’ouvrage), une vision prospective, pour tenter d’étudier de quoi l’avenir pourrait être fait. Une perspective intéressante, qu’il est passionnant de redécouvrir aujourd’hui, près de trente ans après, de même que les résultats de ce même travail de prospective réalisé une trentaine d’années auparavant dans Le Grand Espoir du XXème siècle se sont révélés concluants, beaucoup des grandes tendances mises en évidence s’étant vérifiées durant l’époque des « Trente Glorieuses ».

Niveau de vie et genre de vie

Le fait le plus marquant, en matière économique, selon Jean et Jacqueline Fourastié, est probablement l’abaissement du prix réel moyen du blé de 200 heures de travail au XVIIIème siècle à moins de 4 en 1985. Un cinquantième du prix d’hier ! Ce qui a abouti, de fait, à la transformation radicale du niveau de vie de la nation, qui a induit à son tour tout le reste, et en particulier la mutation des genres de vie, de la culture, des repères traditionnels et des conditions même de notre existence.

Il est très instructif et passionnant de se référer à l’étude statistique de long terme de nos auteurs pour mieux réaliser et prendre conscience de l’ampleur des évolutions.

Jusqu’à la révolution industrielle, c’est 80 à 90% de la population active qui était employée dans l’agriculture, et le niveau de vie ne permettait guère d’envisager autre chose que d’assurer simplement sa subsistance et celle de sa famille, à une époque où famines (la dernière date de 1709), disettes et malnutrition n’étaient pas rares.

C’est dans ce contexte que la baisse du prix du blé, grâce au progrès technique, constitue le fait majeur qui a bouleversé un monde économique resté pendant des siècles relativement statique.

Et on a peine à imaginer, encore aujourd’hui, les réalités du quotidien de nos ancêtres, qui pourtant déterminent énormément de choses. On peut même penser qu’il est difficile de comprendre correctement l’Histoire, ou même notre monde contemporain (je pense surtout aux plus jeunes générations, mais pas uniquement), sans cette prise de conscience préalable.

Un phénomène que l’on retrouve dans d’autres pays, à des degrés différents (et avec les difficultés liées à la mesure dans ce genre de comparaisons). Comparaisons que Jean et Jacqueline Fourastié examinent succinctement, même si le cadre de l’étude est essentiellement la France.

Notons, au passage, une idée primordiale, qui pourrait sembler évidente mais ne l’est manifestement pas si l’on s’intéresse aux débats d’actualité périodiques sur le sujet :

« L’évolution rapide du niveau de vie en France et dans le monde ne s’est pas faite par une meilleure répartition des biens existants, mais par un niveau de production bien supérieur. »

Nos auteurs entendent ainsi montrer par là que, même si Colbert et le roi Louis XIV avaient renoncé à leurs revenus, cela n’aurait absolument rien changé à la situation des gens. Ils en font d’ailleurs la démonstration intéressante (preuve, s’il y avait besoin, que cet ouvrage est passionnant et toujours tout à fait actuel comme digne d’intérêt).

Simple bon sens (mais qui manque, hélas, à beaucoup de monde) que Jean Fourastié illustrait de manière ironique dans un ouvrage de 1950 et qu’il restitue ici :

« Ce n’est pas en supprimant la loge à Opéra de M. de Rothschild que l’on peut accroître la consommation de bifteck des classes pauvres, mais bien en produisant plus de bifteck. »

Une idée qui résume et illustre bien la portée du raisonnement.

Quant au genre de vie, même s’il est encore plus difficile à appréhender du fait de la diversité des êtres, liée à des tas de facteurs, nos auteurs cherchent à en caractériser les grandes évolutions, en France, en corrélation avec les évolutions du niveau de vie. Ce qui donne, là encore, une étude absolument passionnante, qui vaut la peine d’être découverte.

Ils étudient ainsi les facteurs démographiques, avec au premier rang l’allongement prodigieux de la durée de vie moyenne des hommes, liée au progrès technique, à l’alimentation, l’hygiène et la médecine, qui ont un impact fantastique sur la santé, et à la chute de la mortalité infantile, même si de nouvelles formes de maladies sont apparues. Là encore, les inégalités se sont considérablement réduites.

Les autres faits majeurs sont bien connus aujourd’hui : baisse de la natalité, phénomène de l’immigration et vieillissement de la population. Mais ils sont appuyés sur des statistiques et graphiques permettant de mieux cerner les tendances dans le temps.

Les facteurs professionnels sont également étudiés, à commencer par les changements de structure de la population active, la baisse du temps de travail et le changement de nature de celui-ci, le développement des congés payés et des loisirs, ou encore de la scolarité (sans oublier ses contenus, ni la perte de prestige des enseignants). L’urbanisation, l’évolution là aussi prodigieuse du confort de l’habitat (avec des comparaisons historiques passionnantes qui surprendraient beaucoup de gens des dernières générations, tant les évolutions ont été rapides et les transformations radicales, ne serait-ce qu’en comparaison même des années 1950, c’est-à-dire hier). Avec aussi le revers de la médaille : distension des liens sociaux, éclatement de la famille traditionnelle, délitement de la morale en certains lieux et apparition de nouvelles formes de délinquance, doublées d’un sentiment croissant d’insécurité. Tout ceci pour n’évoquer rapidement que quelques-uns des aspects de notre société développés dans ce livre.

La culture en miettes

Les sources et le contenu de la culture ont, eux aussi, radicalement changé. Les effets de la technique sont ici notamment étudiés, dans le prolongement des développements précédents, avec un regard critique quant à leur impact véritable.

Selon les auteurs, l’élément marquant, si l’on résume, est que

« la culture présente est en miettes. Elle est conçue comme une distraction faute d’être restée une formation. »

Et, loin d’avoir le sens qu’elle pouvait avoir autrefois, on trouve derrière ce vocable une multitude de réalités éparses.

Ainsi, Jean et Jacqueline Fourastié établissent plusieurs constats, dont on peut relever notamment ceux-ci :

– Concernant par exemple l’évolution de l’esprit scientifique expérimental, voici ce qu’ils écrivent :

« Le malheur est que la plupart des hommes sont et demeurent plus sensibles à leur pensée – qu’ils croient aisément rationnelle – qu’au test de la concordance précise et répétée entre ce que cette pensée annonce et l’événement sensible qui survient. Et la vérification de cette concordance demande du temps, souvent beaucoup de temps. Seule pourtant cette concordance fait science. C’est pourquoi la science est apparue si tard dans une si vieille humanité et pourquoi l’esprit scientifique fait encore aujourd’hui si peu et si mal partie de la culture. Les vagissements des sciences humaines en général, et de la science économique en particulier, viennent en grande partie de là. »

– Évoquant l’art, la poésie, les lettres, ils relèvent que :

« La culture d’hier était ordonnée autour d’un petit nombre d’œuvres et d’auteurs auxquels l’actualité ajoutait peu. Celle d’aujourd’hui, grandement éparpillée et instable, tient beaucoup à l’instant qui passe. Hier, on cherchait surtout à ordonner, à hiérarchiser, à approfondir des méditations anciennes sur le sens de la vie et de l’univers ; aujourd’hui on cherche avant tout à accumuler des sensations, des perceptions et des connaissances nouvelles, des émotions… C’est pourquoi l’art d’aujourd’hui cherche davantage à contester qu’à conforter, à provoquer et à déranger qu’à affermir ; à essayer, à créer du nouveau qu’à approfondir. Il ya a déjà longtemps que Valéry a écrit que le perfectionnement exclut la perfection. »

– Et, en définitive, que l’on évoque les sciences humaines, la philosophie, la morale, la religion, ou quelque sphère de la culture que ce soit, ils remarquent que

« du bombardement d’informations reçues chaque jour de la radio, de la télévision, de la presse, très peu confortent, presque toutes perturbent. Personne n’a le temps de les méditer, de les coordonner, de les suivre à moyen ou long terme, sinon dans le désordre et l’anarchie. Les hiatus et les contradictions entre rationalité et sensibilité sont particulièrement perturbants. Ils ne s’intègrent que dans l’indifférence, l’atonie ou la colère, la violence, l’anarchie. »

Un autre monde

Tel est le titre de la seconde partie, qui se distingue de la première par la nature de la réflexion et qui, par certains de ses aspects, est ce qui m’a conduit à souhaiter me lancer dans cette lecture.

Il est bien difficile de résumer celle-ci, tant elle est riche. Et elle n’a rien perdu, de fait, de son actualité et sa pertinence. Je ne puis, à ce titre, qu’en conseiller une nouvelle fois la lecture. Nous pouvons cependant en donner ici un bref aperçu.

Après avoir mis en lumière la difficulté de la réflexion prospective, liée à la complexité du monde et à son caractère mouvant, ainsi qu’à la non rationalité, bien souvent, du réel, les auteurs montrent comment l’évolution de notre société, mue de plus en plus par l’avoir plutôt que par l’être, nous a plongés dans un certain désarroi, issu de la destruction des assurances traditionnelles.

« L’idéal de l’homme devient la satisfaction de ses désirs. Il n’y a plus construction de l’homme et de la société, de la culture (…) C’est tout son équilibre qui est mis en cause par la consommation croissante et la décomposition de la culture. Il est clair, en tout cas, que la consommation ne donne pas le bonheur. »

Le siècle des Lumières et son apologie de la Raison est passé par là et, dans son désir prométhéen et sa volonté d’émancipation, l’homme « ne s’est pas aperçu d’emblée que la disparition de Dieu rendait la morale insensée. » D’où le développement des idéologies, qui ont « essayé de combler le vide », avant de s’essouffler. L’homme révolté a ainsi tenté de détruire les conceptions traditionnelles, jugées dépassées, mais sans parvenir à les remplacer, plongeant l’humanité dans le désarroi.

Il en découle que « l’homme moyen ne sait plus se comporter avec lui-même ni avec les autres, car il n’admet plus d’autre fin que sa propre satisfaction, immédiate, à court terme. Il n’a plus d’idées mûries, de philosophie, de morale, de religion, pour lui rappeler le long terme, le sens de la vie, ce que l’on appelait naguère « les fins dernières » (…) Cela donne une morale de la franchise, de la spontanéité, de la générosité, de la solidarité, de la fraternité (quoique ce mot soit peu employé). Mais cette morale est commandée, presque au jour le jour, par l’émotion qui la suscite et que déclenchent les médias. »

On ne saurait mieux dire aujourd’hui. Jean et Jacqueline Fourastié remarquent que, paradoxalement, les progrès extraordinaires de la science et de la connaissance nous ont fait prendre conscience de notre ignorance.

Dans la continuité de la logique de la première partie, les auteurs passent alors en revue les caractéristiques évolutives de notre monde, dans leur dimension prospective, en commençant par les problèmes économiques et sociaux, où diagnostic et caractère prédictif se mêlent, révélant a posteriori une certaine justesse dans l’analyse et les mouvements en cours.

Il en va de même dans le domaine de la connaissance, où les auteurs révèlent la part de déception éprouvée à l’égard d’une société dans laquelle « on sait de mieux en mieux faire des choses inutiles à l’homme ou secondaires, mais on ne sait pas mieux assurer l’harmonie entre les nations, établir la paix sociale, accorder les ménages, satisfaire les jeunes, donner aux hommes la sécurité, la sérénité, le bonheur. »

Quant aux mœurs, objet du troisième chapitre de la seconde partie avec la morale, la religion et les conceptions du monde, elles sont désormais fondées sur l’hédonisme, qui a remplacé les valeurs du passé, basées sur le long terme.

Du point de vue de Jean et Jacqueline Fourastié, le recul de la religion et des valeurs est particulièrement préoccupant. Elles font partie de notre culture gréco-judéo-chrétienne.

Or, « à l’échelle du très long terme et des très grands nombres, une bonne culture doit faire mieux que l’instinct, donner de bonnes décisions, assurer le meilleur bonheur possible à l’individu et la survie du groupe. »

Enfin, dans un dernier chapitre, c’est à la condition humaine que les auteurs s’intéressent, mettant en avant la dureté de celle-ci, mais mettant surtout en exergue le fait que le désarroi d’aujourd’hui vient de cette quête permanente d’un bonheur difficile à trouver de la part d’une humanité quelque peu déphasée par l’instabilité accrue et l’accélération du progrès technique comme des transformations sociales, là où l’homme traditionnel était mu par le sens du devoir et une morale plus stable, qui lui assurait probablement une quête existentielle moins complexe.

Et c’est aussi le fonctionnement de notre mode démocratique, loin d’être le système dominant dans le monde, qui est interrogé, miné par le court-terme et l’art du compromis qui, même s’il repose théoriquement sur de bonnes intentions, n’en conduit pas moins à beaucoup d’indécision, de révisions incessantes, de polémiques et de focalisation sur les perpétuelles échéances électorales, phénomène renforcé par des médias qui n’aident pas forcément à dépasser le cadre de la « politique spectacle » (les auteurs n’utilisent pas cette expression).

En outre,

« L’instabilité des démocraties est accrue par deux autres facteurs très généraux : d’une part la violence de minorités qui peuvent être infimes, mais à qui les techniques donnent une grande puissance de crainte ou de terreur, de l’autre la pratique des sondages d’opinion qui révèlent en fait des franges très versatiles, jugeant les élus au jour le jour non sur leur situation d’élus, mais sur leur action quotidienne telle que décrite par les médias. Ainsi est à la fois capté et restreint l’intérêt des citoyens, schématisant à gros traits les luttes de tendance. »

Au final, par nature car il s’agit de prospective, ce sont bien plus de questions que posent les auteurs quant à notre avenir, que de réponses qu’ils peuvent apporter. Mais qui restent toutes parfaitement valables, à peu de choses près, trente ans après ; d’où l’actualité et l’intérêt de cet ouvrage.