Dépénalisation des drogues : ce qu’en dit l’économie

Publié Par Jacques Garello, le dans Libertés publiques

Par Jacques Garello.

Les déclarations de Jean-Marie Le Guen, président du groupe socialiste à l’Assemblée, qui exerçait naguère la profession médicale, ont ouvert un débat sur la dépénalisation des drogues qui divise le gouvernement, mais aussi l’opinion publique.

On ne peut ramener le débat sur la dépénalisation des drogues, comme le font certains, à un choix entre pour ou contre la drogue. Je crois que Le Guen est tout à fait hostile à la consommation de cannabis, mais il se demande, comme bien d’autres, si la prohibition est le meilleur remède à ce terrible fléau. On ne peut pas davantage le ramener à un choix entre pour ou contre la liberté. À la différence des libertariens, et à titre personnel, je suis hostile à la drogue, à l’avortement, à l’euthanasie, à la gestation pour autrui, parce que je professe que la liberté a pour noble mission de développer la dignité de la personne humaine, et non de l’avilir. Que quelqu’un fasse un indigne usage de sa liberté, ce choix est lamentable mais je n’ai pas à l’interdire. Que la loi interdise est une autre question, le législateur est souvent mal inspiré ; on le voit à propos du projet délirant de pénaliser lourdement les clients des prostituées.

La prohibition aux États-Unis

Je crois ce préambule indispensable pour exposer, en toute sérénité, ce qu’est l’analyse économique de la prohibition. Elle est née des leçons tirées par les Américains après la prohibition de l’alcool dans les années vingt (1919-1933). Plusieurs économistes, dont Roger Leroy Miller, ont analysé les effets pervers de cette prohibition :

  • le marché noir de l’alcool est immédiatement apparu, il a été organisé par les gangsters, et la mafia en particulier, il a débouché sur le crime, la corruption dans la police, la politique.
  • l’alcool frelaté distribué en très grande quantité a causé décès et handicaps, frappant plus durement les consommateurs pauvres, les riches ayant les moyens d’acheter le bon alcool.

Alcool et drogue

Cette analyse peut-elle être validée pour la drogue ? Je crois que la distinction entre drogues douces et dures est contestable, s’il est vrai qu’un jeune sur quatre aura fumé un joint mais sans addiction, il n’en demeure pas moins que l’on passe parfois à l’étape suivante. Dans ces conditions, il est déraisonnable de considérer la consommation de cannabis comme une mode sans lendemain, ou l’expérience d’un soir.

En fait, la drogue pose un problème plus aigu que l’alcool, c’est le prosélytisme. Nombre de buveurs américains n’avaient pas besoin des trafiquants pour se saouler, ils le faisaient avant la prohibition. En revanche, les trafiquants de drogue organisent bien leur affaire : d’une part ils distribuent les premières doses gratuitement et les jeunes y prennent vite goût et seront des clients fidèles ; d’autre part ces clients se transformeront en dealers pour se procurer l’argent dont ils ont besoin pour se droguer eux-mêmes. Les trafiquants, eux, se gardent bien d’une telle imprudence. C’est donc la diffusion de la drogue, et dans des milieux stratégiques, comme les écoles et lycées, qui est encore plus inquiétante que la consommation de drogue.

Pourquoi une analyse « économique » de la dépénalisation des drogues ?

Parce que l’économie prend en compte la logique des comportements et de l’action humaine. La prohibition crée la pénurie. L’offre du produit rare engendre des bénéfices substantiels. Elle attire des producteurs sans scrupule, l’argent sale encourage les trafiquants, et les bénéfices sont encore plus élevés s’il y a un monopole local (d’où les fusillades marseillaises). La pénurie disparaîtrait si la concurrence des producteurs parvenait à saturer le marché avec des prix abordables. Mais les débouchés peuvent s’élargir grâce au prosélytisme, de sorte que la rente des producteurs se maintiendra.

Enfin la drogue a l’avantage d’être un produit facile à transporter, à cacher, à distribuer : tandis que l’alcool appelait une organisation complexe et coûteuse, à la seule portée de grandes entreprises de gangsters. La drogue circule dans des réseaux très restreints, avec des micro-trafiquants. Le poison peut ainsi se propager dans tous les lieux, tous les milieux. La drogue se socialise, bien que l’autoproduction de cannabis ait fait son apparition.

Et la prévention ?

Je ne sais si cette analyse économique aura convaincu ceux qui ne la connaissaient pas. Mais elle donne à réfléchir et à mon sens mérite d’être sérieusement prise en compte dans le débat sur la prohibition. Elle a pourtant des limites car la prévention est toujours préférable à la répression : c’est non plus du côté de l’offre mais du côté de la demande qu’il faudrait agir, une solide éducation écarterait la jeunesse des démons tentateurs et des rêves éphémères.

Sur le web

  1.  » berlin va faciliter l’usage thérapeutique du canabis pour les malades  » ;businessbourse.com ; je ne serai guère étonnée que le canabis soit en vente libre d’ici quelque temps…..

  2. Conclusion parfaite! La lutte contre contre les drogues et l’addiction est d’abord une question de pedagogie et d’education, pas de repression…
    Helas c’est un avis faiblement partagé car il sous-entend une vision liberale du Monde ou la liberté a bien comme corollaire la responsabilité…
    Je regrette que vous amalgamier les epicuriens avec les drogué, il faudrat encore beaucoup de pedagogie pour que la population comprenne qu’il existe une multitude d’usage autour du cannabis et qu’une majorité des consomateurs ont une consommation aussi raisonnable que les amateurs de vins.
    Personnellement je suis convaincu qu’en legalisant la consommation baissera fortement:
    Plus d’interdit a violé: moindre attractivité.
    Produits de meilleurs qualité et controler: moins d’herbe « ultraforte » : comme au USA, la fin de la prohibition n’a pas fait exploser les ventes d’alcool fort mais de biere… les gens aiment se detendre, pas se detruire.
    Developpement d’un culture edonique: preference vers la degustration, developpement de haut de gamme, de traitement post recolte comme l’oenologie etc…
    Les gens consommeront moins mais de meilleure qualité , l’information sur les risques deviendra plus objectif et credible et donc mieux percu et entendu.
    Sortie de leur statut de « delinquant » je pense aussi que beaucoup d’addicts pourrons plus facilement en parler et se soigner puis a leur tour faire de la prevention pour une consommation raisonnable et raisonnée.

  3. P.L.jesuisunhommelibre

    Si je suis d’accord avec le fond de l’article, sur la dénonciation de la prohibition qui est toujours pire que le mal (réel ou supposé) qu’elle cherche à combattre, je ne peux laisser passer ce genre de phrase :
    « je suis hostile à la drogue, à l’avortement, à l’euthanasie, à la gestation pour autrui, parce que je professe que la liberté a pour noble mission de développer la dignité de la personne humaine, et non de l’avilir »

    Ce jugement est inacceptable, venant de quelqu’un qui recommande d’aller chaque dimanche entendre un prêtre répéter que nous attendons la « résurrection de la chair » ! Ne peut on pas, de la même façon, trouver « avilissant » de répandre de telles idioties. Donc, il serait plus sain de ne pas émettre de tels jugements de valeur. Vous pouvez ne pas être d’accord avec ces pratiques, comme je ne le suis pas de vos croyances, mais merci de ne pas encombrer inutilement vos analyses économiques toujours très pertinentes, par des bondieuseries inopportunes et contre-productives pour la défense des idées de liberté.

    1. la drogue (comme l’avortement et l’euthanasie) n’engage pas uniquement celui qui pratique, mais d’autres autour et généralement contre leur liberté/leur choix !
      on ne vit pas tout seul dans le monde !

      1. Contrairement á ce que vous dites l’acte de prise de drogue n’engage que lui méme. Les conséquences sur la société sont inexistentes. Les accidents de voiture peut étre c’est déjá interdits. L’avortement et l ‘ethanasie concerne un autrui pas la prise de drogue

        1. Tout ceux qui ont vécu avec un parent, conjoint ou enfant drogué, ou qui en ont dans leur voisinage, savent que « l’acte de prise de drogue n’engage PAS que lui méme ».

      2. C’est surtout le terme « avilissant » qui est dérangeant car il représente un jugement de valeur qui est personnel et ne s’adapte pas forcément à toutes les situations.

        La prohibition du cannabis est déjà un échec, dans la mesure où elle ne représente plus une position internationale et ne réunit plus un consensus (on va d’une tolérance sans poursuite judiciaire malgré l’interdiction légale à une liberté de vente légale au su et au vu de tout le monde, en passant par un accès sur ordonnance médicale dont on peut douter du sérieux.

        De plus, la culture domestique rend le contrôle impossible.

        Le grand danger de cette drogue reste le banditisme, petit ou grand, qui y est lié et quelques vrais problèmes de santé (physiques et psychiques) quand la consommation devient trop fréquente. (Il en va de même pour l’alcool qui peut, lui, conduire à l’addiction et toxicomanie vraie, le cannabis ne semblant pas provoquer de dépendance physique).

        On voit bien que la lutte anti-tabac est bien plus agressive et parvient à mobiliser des sommes bien plus importantes: c’est évidemment une addiction nocive, pas une vraie toxicomanie: il n’y a pas le besoin d’augmenter la dose par unité de temps et les dégâts psychiques sont faibles.

        Autre danger actuel: les « pilules » regroupées sous le terme « ecstasy » de composition très variée (dont certaines formules sont dangereuses dès le premier comprimé), et essentiellement consommée par des personnes jeunes.

        On parle aussi trop peu des agricultures vivrières remplacées par des champs de coca avec oubli simultané du « know how » agricole nutritif. Et je ne parle pas du pavot et de ses produits: morphine médicale, autrefois drogue, et ses dérivés, héroïne et crack, poisons souvent mortels.

        La drogue est donc un domaine très vaste aux implications nombreuses et qui ne risque pas de disparaitre, quoi qu’on fasse! L’éclairage économique ne peut être pris séparément, vu le changement « de mode », dans ce domaine.

      3. Avec des raisonnements pareils je pourrai faire voter une loi pour vous faire porter le voile parce que votre tête ne me revient pas…

  4. Le probléme du proselytisme et des dealers qui donnent la première dose gratuitement est plus du domaine du fantasme et ne correspond absolument á l’expérience des usagers de drogues. De plus l’image du drogué qui á besoin d’argent pour acheter son produit correspond á une minorité d’usagers de drogues dures et de va pas manquer se faire rire les autres.

  5. Voir l expérience du Portugal elle est edifiante

    1. Il s’agit de dépénalisation et non pas de légalisation. La différence est énorme.

  6. J’ai pu constater les ravages du cannabis chez les étudiants. C’est pour cela que je ne peux pas penser que sa légalisation soit souhaitable.

    1. Vous avez raison, mais vous êtes dans l’erreur : constater les ravages du cannabis chez les étudiants est simplement constater les ravages d’un produit interdit, aux qualités médiocres, consommé parfois en excès chez certains. Mais ces « certains » ne sont pas « les étudiants ».
      « Les » étudiants sont beaucoup plus nombreux que les « étudiants ravagés par le cannabis ».
      Dès lors, un témoignage, même sincère, même connu de tous, ne légitime pas une prohibition. Bien au contraire : une dépénalisation (et donc une sorte de déréglementation) relative au produit (production, commerce, consommation) ouvrirait les portes à de nombreux étudiants à une consommation moindre (car non dissimulée), meilleure marché (car produits achetés dans des circuits légaux), de meilleure qualité (on peut imaginer du cannabis Bio facilement).
      Les ravages de l’alcool n’ont jamais justifié la prohibition aux USA. Cette dernière les a renforcés, son abandon a été salutaire à la société. Les ivrognes l’étaient avant elle, pendant la prohibition ils en est mort beaucoup (alcools frelatés), et il y en a toujours hors prohibition.
      Mais le consommateur lambda consomme toujours aussi peu. Voire même moins d’alcools forts, et plus de bières, comme il a été dit.
      Nos jeunes sont très majoritairement victimes de binge drinking, mais comme leur produit d’addiction est autorisé et que vous comme moi on en consomme couramment, on ne dit rien.
      Soit le cannabis est interdit purement et simplement à cause des ravages qu’il provoque chez « des » jeunes. Et dans ce cas l’alcool doit être prohibé intégralement pour les mêmes raisons.
      Soit l’alcool est connu de tous, commercialisé ouvertement, créé des emplois, alimente une économie et apporte des taxes pour l’Etat. Et les drogues dans leur ensemble doivent être traitées de la même façon.

    2. J’ai pu constater les ravages de l’alcool sur les français. C’est pour cela que je ne peux pas penser que la non incarcération des vignerons dans des camps d’extermination ne soit pas souhaitable…

      Plus sérieusement, il y a beaucoup à dire sur votre commentaire pourtant presque laconique.

      Votre constat j’y crois pas: Vous avez peut etre constaté certains ravages mais vous n’avez pas tout vu. J’ai vu des élves modèles travailleurs, intelligents et respectueux qui fumaient et dont les profs seraient tombés des nues en apprenant qu’ils fumaient des gros pétards. J’ai vu des fauteurs de trouble feignants parfaitement sobres… Votre constat, j’y crois pas. Je crois même que vous avez eu un regard biaisé et partial envers ceux que vous soupçonniez de se droguer.

      En quoi le fait que les étudiants soient troublés justifie il de prohiber la consommation des septuagénaires? Où est le lien logique? Pourquoi ne pas militer pour l’interdiction aux personne de moins de 25 ans par exemple? Pourquoi vouloir interdire ça à tout le monde à cause des étudiants? Je crois avoir la réponse. Je pense que votre constat sur les étudiants est une somme de préjugés malsains: Vous pensez que le cannabis est une drogue de jeune con paumé. Il en vous vient même pas à l’esprit que des quadragénaires travailleurs et sans histoire puissent fumer sans déranger personne et que ces gens ne méritent pas la prison.

      Le mépris, la condescendance pour les toxicos, le refus de leur parler, je peux comprendre tout ça. Mais la volonté de leur nuire, de les opprimer, de les appauvrir, de les ostraciser par le loi, de les incarcérer, tout ça, je ne le comprend pas. Ces gens là n’ont pas fait de victime à priori. Ils n’ont pas comis de préjudice. Pourquoi leur faire subir la violence? C’est ça que je ne comprend pas chez vous. Pourquoi vouloir en rajouter une couche sur des gens qui par définition selon vos propos subissent déjà des ravages? Pour faire peur aux autres? Sérieusement? Améliorer l’humain, et le préserver de sa propre déchéance infligée par lui même doit se faire sous la menace des armes de la police? Torquemada n’aurait pas dit mieux.

  7. Article au titre prometteur ne donne pas de pistes sur justement ce qu en dit l économie et reste tiède. Depenalisation du canabis à tenter sans doute sans connaître les conséquences sociales sur les dealers (peut être positif en les obligeant en partie à se sociabiliter) mais en sachant que cela permettrait de mieux contrôler le marché, qualitativement, humainement et economiquement plutot,que cette hyprocrisie qui mènent au chaos même chose pour la prostitution. Ce,sont des réalités qu’il faut enfin ragarder en face et traiter de manière responsable au lieu de se voiler la,face et d accepter des,compromitions délétères,avançons enfin au lieu de blablater sans agir comme le font d ailleurs beaucoup de pays plus développés que nous en la matière

  8. « On ne peut pas davantage le ramener à un choix entre pour ou contre la liberté. À la différence des libertariens, et à titre personnel, je suis hostile à la drogue, à l’avortement, à l’euthanasie, à la gestation pour autrui, parce que je professe que la liberté a pour noble mission de développer la dignité de la personne humaine, et non de l’avilir. »

    Je ne suis pas d’accord avec cette phrase. La liberté n’a pas de but. Donner un but à la liberté c’est la dénaturer. La liberté n’est pas une intention. C’est un état de fait. Etre libre c’est être à l’abri de l’oppression et ça n’a pas d’autre but que de ne pas en subir la nuisance. La dignité de la personne humaine humaine n’a as a place dans la loi.

    Par ailleurs dire que les libertariens ne sont pas hostiles à la drogue ou la gestation pour autrui etc.. est un mensonge. Ils sont hostiles à sa pénalisation uniquement. Les libertariens ont des opinions subjectives très diverses sur ces sujets mais se trouvent d’accord sur le danger pour la liberté que représente le fait de légiférer sur ces sujets. Ils s’accordent à dire que la violence d’Etat n’a rien à fiche sur ce sujet et en cela je suis bien d’accord avec eux.

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