Vers l’uberisation de l’enseignement supérieur ?

Publié Par Antoine Cheret, le dans Entreprise et management

Par Antoine Cheret.

 

Mot fourre-tout, à la mode, de l’année, l’ubérisation est le modèle de développement économique auquel on ne peut échapper. Pas un secteur, un type d’activité dont on ne prophétise la disruption prochaine par l’apparition d’un uber-like. Et l’enseignement supérieur n’échappe pas à la règle, l’uberisation de l’enseignement supérieur, c’est pour demain.

Dans un avenir proche, le secteur aura considérablement évolué

Peut-on imaginer à quoi ressemblerait un Uber de l’enseignement supérieur ? Kokoroe, jeune plateforme créée par des start-upeuses françaises, nous le laisse entrevoir. La plateforme facilite la mise en relation entre demandeurs de compétences et « formateurs » mais ce dans tous les secteurs, de la musique à la cuisine, en passant par la compta… Chacun peut se proposer comme formateur à partir du moment où il possède un savoir, des compétences et est prêt à les transmettre. Les usagers définissent leurs besoins. Kokoroe facilite la mise en relation, l’évaluation des services rendus et dématérialise le paiement. Si la plateforme était dédiée à des compétences traditionnellement dispensées dans l’enseignement supérieur, tout cela ressemblerait fort à l’idée qu’on se fait d’un Uber du Sup’.

Maintenant, il me faudrait aussi un cours de compta analytique !

Sauf que… Si Uber a fait voler en éclats le business des taxis, c’est parce rien ne ressemble plus à un déplacement en voiture qu’un autre déplacement en voiture. Ils sont substituables. Alors qu’entre deux formations à qualité égale de savoir délivré – pour autant que cela puisse se mesurer-  il existe un critère de sélection fort : la marque de l’institution qui diplôme.

Les Mooc, une menace ?

On le voit bien en observant ce qui se passe sur les plateformes de Mooc. Pour certains observateurs du secteur, elles montrent que l’ubérisation de l’enseignement supérieur a déjà eu lieu. Mais est-ce qu’un Coursera, un Edx, ou un ens-sup-num (ex Fun) bouleversent vraiment le secteur ? Certes, il y a du digital. De fait, on peut suivre un cours sur son mobile. Mais le modèle visé parce que monétisable est celui qui à l’issue de la formation permet d’acquérir un certificat émis par l’université. Ce qui a de la valeur, encore et toujours, c’est la marque de l’institution.

« Free online courses from world’s best universities »

En fait, les Mooc ne menacent pas les établissements existants. Edx ne disrupte pas les acteurs traditionnels de l’enseignement : il a été fondé par le MIT et Harvard, deux universités américaines séculaires et parmi les mieux établies dans le domaine. Son slogan ? « Free online courses from world’s best universities ». Coursera, initiative privée, sélectionne les institutions qui peuvent jouer leurs Mooc sur sa plateforme : quand on regarde la liste des auteurs des Mooc proposés, on croit lire un classement des meilleures universités mondiales.

Les Mooc ne permettent donc pas à de nouveaux entrants de proposer des formations en ligne : vous pouvez être un excellent professionnel doublé d’un grand pédagogue, vous ne transmettrez pas vos connaissances via une de ces plateformes. En fait, grâce à ce nouveau modèle les universités accroissent leurs communautés d’anciens, ce qui multiplie le nombre de leurs ambassadeurs de marque. Loin de perdre des clients, elles en gagnent.

Bref, dire que l’enseignement supérieur s’est fait ubériser parce que les MOOC se développent relève plutôt du fantasme. Le digital, ici, au lieu de favoriser l’apparition de nouveaux acteurs, renforce plutôt la légitimité des plus établis et risque même de devenir une barrière supplémentaire à l’apparition de nouveaux entrants. À moins qu’ils ne soient pourvus d’une force de frappe impressionnante, sans doute acquise dans d’autres secteurs. Comme le déclarait Loïc Roche (Le Monde, nov. 2015) :

« Le vrai bouleversement viendra de l’« ubéri­sation » de l’enseignement supérieur, avec des acteurs puissants comme Google ou Amazon. Les leaders de demain dans l’enseignement supérieur et la recherche ne posséderont aucune école. »

La fin des réseaux d’anciens

En attendant l’arrivée de ces poids lourds, rien n’aurait changé ? Si. Certains pans de l’enseignement supérieur ont été mis à mal par les acteurs du digital, un en particulier. LinkedIn, qui n’est plus une start-up depuis longtemps, a uberisé les associations d’anciens. Les services qu’elles proposaient auparavant (réseautage, diffusion d’offres d’emplois, mise à jour de l’annuaire des alumni) sont aujourd’hui remplis par LinkedIn, et avec une efficacité bien supérieure : profils super détaillés régulièrement mis à jour, facilité de prise de contact, recherche d’anciens par critères sectoriels/géographiques, etc. Des services disponibles où qu’on soit et à tout moment.

Les données statistiques collectées par le réseau lui permettent aussi d’une part de rendre obsolètes les conseils en orientation. Il est maintenant possible, à partir de LinkedIn, de définir son dream job ou sa dream company, d’obtenir dans la seconde les infos sur le diplôme le plus adéquat pour accomplir son rêve et d’être mis en relation avec l’institution qui délivre cette formation pour être informé de son actualité, des conditions d’accès à ses programmes, etc.

1. Je choisis mon métier ; 2. On m’indique les formations qui y mènent ; 3. Je me mets en relation. « La force de ce système : le mélange de data et de social »,

pour reprendre les mots de Philippe Oster, directeur de la communication de HEC (Conférence EducPros, mars 2016).

Quant aux classements d’autre part, plus besoin de posséder une équipe de rédaction dédiée. N’importe quel média peut s’emparer des données disponibles sur LinkedIn pour établir son palmarès des meilleures formations dans le secteur du luxe, pour devenir DSI ou ingénieur aéronautique en s’affranchissant des déclaratifs des écoles, dont la vérification est longue et coûteuse.

Ubériser les talents

La diffusion croissante de nouvelles pédagogies numériques bouleverse les façons d’apprendre, mais elle n’ubérise pas encore le secteur. Par contre, sur un certain nombre de pans, notamment les relations avec les anciens, la révolution est déjà là. Face à cette réalité, il faut inventer de nouveaux modèles : quel avenir pour les associations d’anciens, pour les médias producteurs de classement, pour les agents de recrutement et les conseils en orientation ?

Pour que l’ubérisation du secteur de l’enseignement supérieur se produise, si cela doit arriver un jour, ne faudrait-il pas que les entreprises cessent de rechercher sur les CV des candidats moins un logo d’école, filtre de sélection et gage de réassurance, qu’une liste de compétences et de talents ? Une ubérisation de l’expertise, en somme…

Sur le web

  1. La validation de l’expertise par des diplômes est mise à mal par la prolifération de faux facilement accessibles. C’est à mon avis une bonne chose car l’enseignant qui s’astreint à une longue formation est souvent celui, ou celle, qui manque de confiance en ses aptitudes et qui compense par le « papier ».
    Les systèmes de notations en ligne permettront à des stars d’émerger et ceux qui ont les meilleurs atouts pour enseigner sortiront vite du lot, diplômé ou autoproclamé.
    La grande différence entre Uber et ceux qui copient le modèle vient du fait qu’Uber reste un intermédiaire qui prélève sa dîme. Les véritables systèmes disruptifs suppriment les intermédiaires.

  2. On connait déjà des diplômes « privés », comme par exemple le TOEIC ou le TOEFL en anglais. Conçus à l’origine pour des recrutements en pays anglophones (en poursuite d’études, en entreprise), Ils sont très appréciés des employeurs français : garantie qu’un candidat saura se débrouiller dans une ambiance internationale. Qui dit diplôme dit programme, et donc enseignement spécifique de préparation. De fait, des enseignants d’anglais dans le supérieur proposent à leurs étudiants des séances de préparation aux TOEIC ou TOEFL, et la question se pose évidemment de savoir s’ils sont rémunérés pour ces heures par l’université (le contribuable) ou s’ils doivent demander une rémunération en direct aux étudiants, voire travailler bénévolement. Idem pour savoir si on peut utiliser les locaux universitaires ou non. La réponse n’est jamais claire, et dans la pratique on se ramène discrètement à la première solution, ce qui veut dire que le contribuable finance des formations en vue d’obtenir un diplôme privé !

    Scandaleux ? Peut être, mais les structures universitaires qui le refusent risquent de voir leurs étudiants refusés en poursuites d’études à l’étranger, donc par effet de ricochet de perdre les étudiants qui ont cet objectif dans leur cursus.

    Ce qu’on peut craindre est de voir ce concept se généraliser. A quand les tests d’orthographe et de grammaire française privés ? Les tests de capacité à rédiger, à faire une note de synthèse ? Des tests professionnels en électronique, en bureautique, en informatique, etc. ? Si l’on n’y prend garde, la liberté pour les universités de définir leurs programmes ne sera bientôt plus qu’un privilège pour les filières d’excellence capables de placer leurs diplômés. Les autres deviendront des prestataires d’acquisition de compétences normalisées et seront soumis à la concurrence de systèmes de formation privés, lesquels bien sur se développeront à la vitesse « V » en proposant des contenus numériques à distance.

    La lente dérive vers le bas du niveau des diplômes, symptôme de la faillite du système éducatif français, risque d’alimenter ce phénomène. Lorsque les employeurs, par le biais des syndicats patronaux, se mettront d’accord sur des compétences normalisées, les tests idoines pour les vérifier, et des prestataires pour gérer les dits tests, le dépôt de bilan du système universitaire et par effet de domino celui des enseignements primaires et secondaire sera proche.

    1. En bref, cher jean pierre l’université et les syndicats etudiants font fausse route: ce que réclament les entreprises c’est un classement fiable des compétences

      le meilleur classement cest le concours

      d’ou le succes des grandes ecoles: les sortants ont fait la preuve qu’ils ont été capable de fournir un mix talent/ travail de tel niveau

      le modele de l’universite  » j’ai mis tant d’années » ne renseigne pas sur l’efficacite de la personne; d’autant plus que, en général les compétences necessaires dans la vrai vie ne sont pas celles enseigné par des profs dont la caracteristique premiere est, justement, de n’avoir jamais ete dans la vrais vie, etant passé directement d’eleve a prof

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