Permis de conduire : 40 millions d’euros partent au drain

Publié Par h16, le dans Édito

Mai 2014 : la France n’est pas encore en état d’urgence, même si son économie pourrait le laisser croire. Pour fêter dignement sa deuxième année au pouvoir et les résultats flamboyants qu’il accumule alors, François Hollande prend la parole et, au cours d’un discours qui, comme tous ses discours, ne laissera à peu près aucune trace dans l’Histoire, propose une réforme du permis de conduire…

Deux ans plus tard (à quelques jours près), la réforme a été lancée et, comme un dessert lacté très mou, s’est écrasée quelques mètres plus loin dans un splotch humide.

Rendons à César ce qui est à César et au pédalomane ce qui lui appartient : comme d’habitude, Hollande n’avait en réalité que médiatisé une réforme qui devait avoir lieu de toute façon, celle-ci s’inscrivant dans le cadre d’une directive européenne de 2006 pilotant le changement de format de ce permis. Et l’écrasement mouillé qui s’en suivit n’est pas le fait du petit clerc de notaire arrivé à la présidence sur un malentendu, mais bien celui, parfaitement typique, d’une situation inhérente à l’administration française dans toute sa splendeur.

Pour le moment, à l’exception de l’article de Caradisiac cité plus haut, la presse n’a que très très mollement repris l’information. Pourtant, on parle de dizaine de millions d’euros dépensés n’importe comment, de marchés publics passés dans des conditions plus que douteuses et d’un rapport assassin de la Cour des Comptes. Tous les ingrédients sont réunis pour, encore une fois, observer l’un de ces échecs épiques que seul l’État jacobin français peut se permettre avec l’argent gratuit des autres.

epic fail

Jugez plutôt.

Le 25 mars dernier, la Cour de discipline budgétaire et financière (CDBF) à la Cour des Comptes, chargée de réprimer les infractions en matière de finances publiques, révèle quelques pratiques particulièrement croustillantes ayant cours au ministère de l’Intérieur, dans ce cadre de réforme du permis de conduire. Apparemment, des millions d’euros sont effectivement partis au drain, dans la décontraction la plus totale, et une bonne partie des marchés publics (dont un, estimé à 140 millions d’euros) qui furent passés pour la refonte du système national de permis de conduire sont entachés de malhonnêtetés diverses.

De façon étrangement similaire aux précédents ratages informatiques dont l’État est maintenant coutumier, on retrouve les ingrédients d’une gabegie annoncée : une agence nationale (l’ANTS, celle des Titres sécurisés) en charge de cette réforme, un projet pharaonesque, Faeton, capable de centraliser toutes les opérations liées au permis de conduire, depuis l’inscription en auto-école jusqu’à la délivrance des titres, en passant par la gestion des points et donc des droits à conduire, projet dont le marché public aura été géré de façon alternative au point de mener les dirigeants de l’agence devant la justice, des bugs, des dérives, des atermoiements, etc…

À ce jour, et alors que les dépenses engagées par l’État pour Faeton dépassent déjà les 41 millions d’euros (ce qui représente déjà un dépassement de plus de 26% des devis établis), le système ne fonctionne toujours pas. Ce petit parfum de Louvois est décidément entêtant.

Cependant, rassurez-vous : l’argent dépensé dans ce fumiciel, s’il est bel et bien perdu pour les contribuables, les candidats au permis de conduire et leurs détenteurs, ne sera pas du tout perdu pour ceux qui participaient à sa réalisation.

CorporatismeOn apprend en effet, parallèlement à ce projet dont la facture ne cesse d’enfler (ce n’est pas grave, c’est l’État qui paye – donc vous) que l’affaire se double d’une bonne couche de capitalisme de connivence sans lequel les petits et moins petits dérapages financiers de notre administration seraient vraiment en pure perte. Apparemment, la Cour des Comptes, en épinglant la gestion calamiteuse de Faeton, en mettant sur la touche les dirigeants de l’ANTS, ferait en réalité le jeu d’un groupe privé (composé de Morpho, filiale de Safran, et d’Atos) actuellement en charge des « Titres électroniques sécurisés » (TES) et qui risquait de voir le gros marché juteux auquel il participait se faire découper en plusieurs marchés plus petits. D’après un cadre de Morpho, ce découpage en trois lots aurait été entrepris par les dirigeants de l’ANTS pour évincer cette société du renouvellement du marché (TES2) en 2012. Du reste, Morpho ne sera pas choisie dans le nouvel appel d’offre.

Si l’on ajoute à ce tableau particulièrement confus l’information selon laquelle le cadre en question avait été précédemment chef de cabinet adjoint de Nicolas Sarkozy, à l’Élysée, ainsi que son chef de cabinet adjoint plus tôt, à Beauvau, et que le projet Faeton fut lancé alors que – justement – Sarkozy était ministre de l’Intérieur, on a bien du mal à ne pas trouver tout l’édifice particulièrement sulfureux.

Je résume : nous avons ici une contrainte légale (changer le format physique du permis de conduire) à laquelle l’État français aura du mal à échapper, à laquelle s’ajoute l’hybris naturel des politiciens (en l’espèce, Sarkozy qui en profite pour réclamer une remise à plat totale) ; l’ensemble de la manœuvre est pilotée et gérée par des organismes publics, dont l’empilement aide naturellement à disséminer l’information et les moyens financiers ; l’interface avec le privé se fait dans un cadre relativement confus, prône aux ententes amicales, terreau d’un capitalisme de connivence débridé, et ce d’autant plus que les montants sont élevés. Bien sûr, l’ensemble concerne un système informatique, domaine dans lequel l’État a, de façon systématique, prouvé son incompétence totale…

bob et dick impriment des permis de conduire

Comment, au vu de ce résumé, imaginer que l’ensemble pourrait aboutir à autre chose qu’une catastrophe financière monumentale et un système informatique rigoureusement inexploitable ?

Une autre question s’impose : au vu des sommes impliquées (plus de 40 millions d’euros d’un côté, plus de 140 millions de l’autre), et en constatant que, pour une fois, des responsables se retrouvent effectivement sur le banc des accusés, on ne peut que s’étonner de l’étourdissant silence qui entoure les révélations de cette affaire. Ou bien la presse, trop fiévreusement concernée par les Panama Papers ou trop tendrement impliquée dans de palpitants reportages animaliers sur les Dormeurs Debout de la place de la République, n’a-t-elle plus le temps de s’occuper de ce genre de dérapages tellement courants qu’ils n’étonnent plus personne… Quelque part, c’est inquiétant, non ?

On doit constater qu’une fois encore, une réforme administrative, pourtant initiée et poussée par deux présidents de la République successifs, aboutit à un fiasco phénoménal tant sur les plans opérationnel et administratif (rien ne marche) que financier (des millions ont été dépensés en pure perte).

À l’aune de ce constat, on ne peut que cauchemarder sur l’issue de l’autre réforme informatique en cours, celle du prélèvement à la source…

informatique et prélèvement à la source
—-
Sur le web

  1. Et au final, qui paiera ? Ben celles et ceux qui passeront le permis de conduire. Déjà le code gratuit (hormis les frais de présentation pris par l’auto école) n’existera plus. Il est question de 30 à 40€ par passage.

  2. ça devient lassant de voir tout ce gachis d’argent ; merde alors !!!

  3. Vivement 2017 pour élire … Euh, je ne vois pas qui.
    Alors parlons du prélèvement à la source, dont vous feriez bien d’en faire un édito. Il y a 20 ans c’était le début de Windows et internet dans les foyers.
    Il y a 10 ans même pas 50% des français étaient équipés, donc incultes en ordinateurs.
    Aujourd’hui cela devient obligatoire pour les impôts et bientôt tout un tas d’autres domaines.
    Et ceux qui n’y comprennent toujours rien, qui n’ont internet que pour la TV et le tel, les personnes de 50 et plus: l’État les pénalisent, les met en prison, leur confisque leurs biens ? Décidément il ne faut pas être ignares dans un pays géré par des imbéciles !

    1. Les « étatistes » et les socialistes de différentes couleurs spécialistes de la gabegie argumentent de l’efficacité quand il s’agit de restreindre vos libertés, droits, et finances . Ignares ou instruits ils nous sommes légalement de courber l’échine .Imbéciles certainement, mais heureux et satisfait de leur « biseness »…

    2. « …les personnes de 50 et plus… » : ma grand mère a 82 ans et elle surfe, lit ses emails, fait des virements bancaires, fait des mots fléchés etc…
      50 ans vous poussez un peu… et si c’est le cas alors pas étonnant qu’ils se retrouvent au chômage. Parfois il faut quand même faire des efforts par soi-même.
      Sinon je ne pense pas que ceux qui n’ont pas internet seront pénalisés, ils se sont déjà assez pénalisés eux-mêmes dans la vie, c’est juste pour pousser à la roue.

      1. Vous avez raison, à 50 ans il y en a peu, mais autour de moi vers 65 ans j’en dénombre déjà plusieurs, certes ce sont des personnes à l’instruction des années soixante niveau bepc, mais il ne faut pas les oublier. Quand à ceux qui n’ont pas d’abonnement internet, c’est effectivement prévu de ne pas les pénaliser. Mais des personnes ne l’ont que pour tv et tel, installé par des amis. Elles savent et peuvent encore déclarer seules par papier mais pas par internet. L’indulgence de l’administration s’appliquera-t-elle ?

    3. Plus de 50 ans, au hasard, Steve Jobs, Bill Gates, Vinton Cerf?

  4. Ce qui me surprend, c’est qu’il soit plus facile de condamner un Sarko pour ses sondages, qu’un Hollande pour son incompétence. Pourquoi ?

    1. Parce que l’incompétence du capitaine de turbo-rétro pédalo, c’est gratuit puisque c’est l’état qui arrose, alors qu’il est possible de se retourner vers la nain à piles pour ses sondages pas trop clairs.

  5. Très bon, cet article de Stéphanie Fontaine sur Caradisiac. On ne va pas bouder son plaisir quand il y a encore de vrais journalistes qui font un travail remarquable.

  6. vous regretterez un jour que nos fonctionnaires fassent enfin des merveilles avec l’informatique…vaut mieux d’énormes pertes et de la corruption que des logiciels de surveillance ‘trop top’ ne laissant rien passer..heureusement , nous sommes gouverné pas des incompétents fourbes et vénaux , cela n’arrivera jamais 🙂

  7. Vous vous exposez bien légèrement aux poursuites pour diffamation, mon cher h16. Vous étiez pourtant prévenu par la (flin)gueuse du Poitou (ex-flambeuse de Flamby) qui va vous accuser de tentative « d’affaiblissement d’un membre du gouvernement » parce que ce type de gestion « dérange »…

  8. 40 millions d’un côté, 140 de l’autre… du pipi de chat pour « eux », qui doivent gérer les Milliards du budget ! C’est de l’argent de poche, et il ne leur appartient pas !
    180 millions pour rien, c’est de la magie, non ?
    Le permis format carte bleue est pourtant bien là, sans avoir eu besoin de toute cette corruption.
    Naïvement je pensais que la presse était le 4 ème pouvoir, mais je me suis rendu compte qu’elle n’informait pas correctement. Cette histoire devrait faire un vrai scandale, devrait créer des huées chez l’opposition, à l’Assemblée Nationale et des poursuites judiciaires ! Mais bon c’est la France, et son système de privilèges !

  9. Il me semble que l’article de Caradisiac est pompé sur un article de Marianne, mais pas le temps de vérifier…

  10. Et le jour où internet se plantera… volontairement ou pas… le Monde entier sera sur sa caisse !

Les commentaires sont fermés.