Les dangers du refus de la sélection à l’université (2)

Publié Par Isabelle Barth, le dans École & éducation

On l’a vu dans l’Épisode 1, la volonté de non-sélection en Master est le symptôme d’une croyance très française : le diplôme serait garant à la fois de l’obtention d’un poste de dirigeant et du statut social associé. Mais on oublie que refuser la sélection, c’est balayer du revers de la main le travail d’étudiants investis et d’équipes enseignantes engagées. C’est aussi une bombe à retardement lâchée sur le marché du travail.

Par Isabelle Barth.

Vie étudiante crédits Mines_Paristech (CC BY-NC-ND 2.0)

Vie étudiante crédits Mines_Paristech (CC BY-NC-ND 2.0)

Si on lève un peu la tête et que l’enseignement supérieur regarde un peu autour de lui, je lui recommande d’observer de plus près un phénomène qui s’amplifie et qui semble recueillir un large consensus, à en croire les audiences. Je veux parler des émissions de télévision basées sur la sélection à outrance pour repérer le talent. Je peux citer The Voice, la Nouvelle star dans le domaine de la chanson, Le Meilleur Pâtissier, Le Meilleur Cuisinier pour la partie culinaire, mais il existe aussi aussi Le Meilleur tatoueur… et bien sûr Koh Lanta ou autre compétition physique.

On observe plusieurs choses :

1/ la légitimité de la sélection fondée sur le talent,
2/ la mise en avant de la notion d’effort,
2/ l’acceptation de l’élimination par des experts,
3/ la volonté de réussir des candidats et leur bonne compréhension et gestion de l’échec,
4/ la capacité des jurys à formuler le refus

Je ne suis pas naïve quant à la « mise en récit » de ces émissions, mais c’est le miroir qu’elles tendent qui nous intéresse. Elles ont d’ailleurs fait école dans l’éducation et/ou la formation avec des exemples comme l’École 42 qui donne à des volontaires la chance de démontrer leur talents et d’aller jusqu’au bout de leurs projets.

Les réseaux sociaux ont largement participé à la structuration de ces nouveaux plébiscites qui ont lieu en temps réel, et à l’échelle de la planète. L’Ubérisation des talents est en marche. Loin de moi l’idée de promouvoir cette culture de l’élimination de type « spermatozoïdique » , mais l’image d’un monde où chacun avance et fonce, sachant qu’il n’y aura qu’un heureux élu, ne semble pas complètement déconnectée de ce que nous vivons.

Les effets secondaires de la « non sélection »

Ne pas sélectionner pour emmener de plus en plus d’étudiants au Master 2 est un leurre. Un leurre qui, comme tout leurre, ne pourra engendrer à moyen terme que rage et frustration.

Comme je l’avais écrit dans le post J’ai fait un rêve : Un monde où chacun avait un Bac + 5, nous préparons une bombe à retardement sur le marché du travail, qui devra trouver d’autres moyens pour distinguer les véritables potentiels. On en connaît déjà certains : la marque de l’établissement, avec une prime certaine aux Écoles ; des formations intra-entreprises, des méthodes de recrutement de plus en plus élaborées pour valider ce que ne sait plus dire le diplôme.

À terme, il faut s’attendre à la déqualification complète de ce diplôme à bac +5, qui a déjà pris beaucoup de plomb dans l’aile quand on regarde l’évolution sur le long terme des salaires des jeunes diplômés de Master ou leur statut dans l’emploi.

La négation de la différence de chaque personne

Si nous regardons un peu autour de nous, nous observons des mouvements intéressants se mettre en place, l’essor de l’entrepreneuriat en est un, ou encore le mouvement américain d’abandon des études… L’insertion sur le marché du travail bien avant le bac + 5 en Allemagne en est un autre, comme la promotion de la formation tout au long de la vie dans les pays nordiques.

En voulant emmener tout le monde à bac +5, on dévalorise un diplôme, on promeut des filières à deux vitesses, on nie l’exigence, et finalement on est dans l’irrespect des étudiants à qui on promet que demain « on diplôme gratis ».

En voulant mettre sur un pied d’égalité tous les étudiants, en leur faisant croire que le diplôme est l’ersatz de la compétence et une garantie de réussite, on nie tout ce qu’il y a de singulier et de talent distinctif dans chaque personne.

On renforce donc encore le dogme d’une hiérarchie sociétale fondée sur le statut, statut qu’est censé attester le diplôme. Nos étudiants valent mieux que cette cavalerie sans fin.

Sur le web

  1. Perso me concernant, encore 4 mois à bosser dans un poste que je n’aime pas mais qui me permet de rembourser un prêt étudiant. Un prêt qui ne m’aura servi qu’à valider un Bac+2 donc aucun débouché et à moi la vie d’entrepreneur ! Créer son emploi c’est encore le meilleur moyen de ne pas être dépendant d’un marché du travail bloqué et c’est aussi un excellent moyen de pouvoir reprendre l’ascenseur social pour des gens comme moi qui ont de l’ambition et veulent s’offrir une bonne situation !

  2. Sur ce sujet, la Fondation pour l’innovation politique vous invite à lire la note de Julien Gonzalez « Enseignement supérieur: les limites de la mastérisation » (https://lc.cx/4m5R). L’étude se propose de creuser la piste d’une surdiplomation artificielle, dans la mesure où celle-ci n’induit ni réduction des inégalités sociales, ni augmentation du niveau général des connaissances, et se propose de placer au cœur de la réflexion une meilleure adéquation entre les diplômes émis et la structure du marché du travail.

  3. Ce qui est fort idiot est la sélection entre Master 1 et 2. Qu’il y ait une étude de dossier poussée pour l’entrée au Master (donc 1 et 2) semble logique d’autant plus que les universités ont fait de gros efforts (payants) pour concurrencer les grandes écoles (mal franco-français) quant aux stages, enseignants plus impliqués et meilleur accompagnement des étudiants. Par contre, pour une seule et unique dernière année, obliger des étudiants « recalés » à s’inscrire ailleurs (et souvent en province) ne parait pas très malin.

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