Apple contre le FBI, le débat vu depuis Cuba

Publié Par Yoani Sánchez, le dans Amérique latine

Par Yoani Sanchez, depuis La Havane, Cuba.

iPhone 6 d'Apple (Crédits : Kārlis Dambrāns, licence CC-BY 2.0)

iPhone 6 d’Apple (Crédits : Kārlis Dambrāns, licence CC-BY 2.0)

Quand son téléphone portable lui fut rendu, tous ses contacts furent effacés et la carte mémoire contenant les photos avait disparu. De telles histoires sont récurrentes parmi les militants qui ont été détenus et sur lesquels une vigilance de fer s’exerce grâce à la complicité de la Compagnie des Télécommunications (Empresa de Telecomunicaciones de Cuba S.A ou ETECSA), le bras technologique de la répression à Cuba ; une entité qui devrait prendre connaissance du refus d’Apple à collaborer avec le FBI, de lui livrer les données de ses clients.

Pendant des décennies, la société cubaine s’est accoutumée de l’échec du gouvernement à respecter la sphère privée des individus. L’État a le pouvoir de se plonger dans les correspondances personnelles, de montrer des dossiers médicaux devant les caméras, de diffuser des messages privés à la télévision et d’enregistrer les conversations téléphoniques entre les opposants du système. Dans un tel cadre, l’intimité n’existe pas, votre espace personnel a été envahi par le pouvoir. Les gens considèrent qu’il est normal que les téléphones soient mis sur écoute et que les domiciles des opposants puissent cacher des microphones à l’affut du moindre signe suspect. Il est devenu monnaie courante pour l’ETECSA que le service téléphonique des opposants soit coupé pendant certains événements nationaux ou lors d’une visite de dirigeants étrangers et que la réception de messages les incommodant soit bloquée. Cette situation orwellienne a tellement duré que peu de personnes sont capables de prendre la mesure de l’illégalité et de la violation des droits civiques que cela induit.

L’impression de surveillance constante a affecté notre manière de parler qui s’accompagne de chuchotements, de gestes et de métaphores afin d’éviter de dire ces mots qui nous attireraient des ennuis. Par exemple, certains substituent les noms de Fidel ou de Raul Castro par une gestuelle sur le visage, comme si toucher sa barbe, brider ses yeux ou placer deux doigts sur l’épaule faisait allusion à « eux », « le pouvoir », « le gouvernement », « le Parti ».

Les limites de l’État pour collecter des informations privées sont en ce moment au centre d’un débat international suscité par le gouvernement des États-Unis qui exige de la compagnie technologique Apple de déverrouiller le téléphone utilisé par un terroriste qui participa à la fusillade en Californie où 14 personnes furent tuées. Le débat est monté d’un cran entre ceux qui brandissent le besoin d’une agence de sécurité et ceux qui y voient un danger de violation du droit à la protection des données.

Ce type de question semble lointain à la société cubaine où le besoin de reconquérir la vie privée, perdue pendant plus d’un demi siècle d’interférence du pouvoir dans tous les aspects de la vie quotidienne, n’est jamais soulevé publiquement. Même le fait de tenir un journal intime, de fermer la porte d’une chambre à coucher ou de parler discrètement est désapprouvé par un système qui tente de remplacer l’individualisme par la massification, et d’éradiquer l’intimité par la promiscuité des abris ou des casernes.

Apple craint qu’en développant un logiciel qui déverrouille les téléphones, elle ne saurait empêcher l’État ou les hackers de collecter des informations privées de millions d’innocents. Apple sait très bien que tout pouvoir est insatiable quant aux informations qu’il cherche à obtenir sur les autres ; d’où la nécessité d’une loi pour freiner et limiter les excès de cette interférence propre à tous les gouvernements.

Le débat sur l’intimité et la sécurité continuera sur le long terme parce que c’est le combat éternel entre les limites de l’espace social et de l’espace personnel. C’est cette affrontement entre les intérêts des nations et ce côté fragile mais essentiel qui fait de nous des individus.


Sur le web

  1. Ayant vu le système de l’intérieur, il y a une dizaine d’année, je peux vous dire que Yoani fait preuve d’une extrême modération dans sa description du régime de terreur qui règne à Cuba.
    La particularité difficile à comprendre pour un occidental est que ce système de surveillance/dénonciation généralisé ne touche pas que le peuple, par exemple en démarrant dans chaque immeuble où le délégué du parti rends compte de tout ce qui s’y passe au délégué du pâté de maison, qui rends compte au délégué du quartier, qui rends compte au délégué de la ville, etc
    mais que ce système s’étend absolument partout, dans toute administration, jusqu’au sein même du pouvoir, jusqu’entre les généraux/ministres qui entourent Castro.
    Seuls les frères Castro dominent et sont préservés.

    1. « difficile à comprendre pour un occidental »

      +1

      L’occidental moyen perd de plus en plus sa capacité de projection dans une situation qui lui est totalement étrangère, c’est assez triste.

      1. Vous me faites rire: la France a décidé que « vu l’urgence et les dangers du terrorisme », la police pouvait écouter toute conversation comme avoir accès à tout message internet ou SMS, sans même l’autorisation d’un juge: vous êtes donc bien dans le même cas et si cela n’apportera sans doute pas grand chose sur le plan du terrorisme, sur le plan fiscal, cela restera rentable.

        Si on sait quand cet « état d’urgence » a commencé, rien n’est prévu comme limite finale, jusqu’à présent.

        Cela a dû faire « tout drôle » à Fr.Hollande de voir qu’en Belgique, la police agissait sur l’autorisation du parquet mais ce pays, comme d’autres, compte bien poursuivre dans la voie démocratique où la séparation des pouvoirs n’est pas seulement une figure de style mais bien une réalité!

        Et donc non, il n’y aura pas à Molenbeek-St Jean, des blocages de quartiers entiers avec fouille systématique de toutes les maisons. Le respect de la vie privée est à ce prix.

        1. Pierre Kirool (futur émigré)

          « Si on sait quand cet « état d’urgence » a commencé, rien n’est prévu comme limite finale, jusqu’à présent. »

          Mais si voyons, quand on aura gagner la guerre contre le terrorisme.

    2. Système de surveillance/dénonciation généralisé:

      Un peu comme le fisc en France ?

  2.  » Les gens considèrent qu’il est normal que les téléphones soient mis sur écoute  » et  » que le service téléphonique des opposants soit coupé pendant certains événements nationaux ou lors d’une visite de dirigeants étrangers  »

    En France aussi !!

  3. L’abolition des libertés individuelles et la surveillance généralisée fait partie du principe du socialisme. Les restrictions ou la suspicion n’ont même plus à être justifiées dans un tel système. Ca s’appelle simplement une dictature …

    En revanche dans un pays qui se veut le rempart contre le socialisme comme les US, c’est franchement inquiétant. Il y a un article dans la section « lu ailleurs » : « Pour Snowden, le FBI n’a pas besoin d’Apple pour déverrouiller un iPhone ». Pour ceux qui douteraient un seul instant que le terrorisme n’est qu’un prétexte pour le FBI pour obliger Apple et les autres à mettre en place la surveillance généralisée …

    « Philvar » dit : « Les gens considèrent qu’il est normal … ». Mais combien de fois entend-on par jour : « il faut faire évoluer les mentalités » ou « il faut éduquer ». Et personne ne bronche. Comment s’étonner que les gens considèrent normal tout et n’importe quoi ? Peut-il y avoir une limite à ce n’importe quoi quand il est approuvé et mis en place par le « camp du bien » ?

    1. La Liberté est une valeur qui n’est plus du tout expliquée en France, et même combattue. Les arguments massue des ennemis de la Liberté sont toujours les mêmes: « on vit dans une société avec des règles, l’intérêt général prime toujours avant l’intérêt individuel, c’est pour notre bien et notre sécurité, blabla, etc.  »

      Essayez une fois de revendiquer votre Liberté et vous serez considéré comme un horrible égoïste, individualiste, et bien entendu réactionnaire.

      1. En fait, en France, tout le monde est d’accord de voir son voisin fliqué à fond, sa maison perquisitionnée, ses comptes épluchés, ses archives étudiées, ses conversations écoutées et ses communications internet étudiées dans le détail: son voisin mais pas lui qui n’a rien à se reprocher!!!

  4. L’intérêt (sécurité) de l’Etat ne prime-t-il pas sur l’individu ? Sur l’entreprise ?

    1. Si c’était aussi simple, n’importe quelle dictature ferait l’affaire.

      1. Effectivement c’est très simple.

        Dans le cas présent, la sécuritaire intérieure américaine prime sur les petits intérêts privés d’Apple.

        Mais c’est difficile à comprendre pour des gauchistes, que l’Etat passe avant les petites considérations personnelles.

        1. Ben oui ! Mais si vous regardez attentivement en haut à gauche de la page, il est écrit « Contrepoints » et pas « Minute » …

          1. Minute est un journal de gauche… Je ne lis pas ce genre de proses pour me former, juste pour être au courant de ce que pensent les gauchistes.

        2. Encore faudrait-il prouver que les mesures proposées auraient un effet positif sur la sécurité collective !

  5. On y arrivera, en France, par petites touches, doucement, sous des prétextes fallacieux comme la lutte contre le blanchiment ou contre le terrorisme. La différence avec Cuba est que ça ne se fera pas brutalement, du jour au lendemain, mais que ça prendra une génération. Vous imaginez augmenter les prélèvements de l’état de 20 à 25 % ? Non ? Et pourtant, c’est ce qui s’est produit en France en l’espace d’une génération, et pourtant, pour mes parents, c’était impensable. Et comme les Cubains, nous avons oublié ce qu’était l’avant, nous ne l’imaginons même plus.

  6. Merci pour cet article. J’en profite pour signaler ce bon article tout récent sur le sujet « Apple/FBI » : http://fee.org/articles/apple-courageously-resists-the-fbi-s-demand-for-slave-labor/

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