La culture d’entreprise existe-t-elle ?

Publié Par Patrick Coquart, le dans Entreprise et management

Par Patrick Coquart

Le penseur de Rodin crédits Mphotographe (CC BY-NC-ND 2.0)

Le penseur de Rodin crédits Mphotographe (CC BY-NC-ND 2.0)

Les conférences de Carême, à Notre-Dame de Paris, existent depuis 1835. Fondées par Frédéric Ozanam, elles ont été assurées, la première année, par le célèbre dominicain Lacordaire. Parmi les orateurs de renom qui se sont succédé, on peut citer Maurice d’Hulst, premier recteur de l’Institut catholique de Paris et député du Finistère, le dominicain et académicien Ambroise-Marie Carré, les cardinaux Joseph Ratzinger et Paul Poupard. À partir de 2005, de nombreux laïcs prennent part à ces conférences, comme Jean-Luc Marion, Marcel Gauchet, Axel Kahn, Michel Serres, Julia Kristeva, Emmanuel Faber, Jean-Pierre Jouyet, etc.

Pour 2016, la programmation des conférences a été confiée au philosophe Rémi Brague. Le thème du cycle est « Le sens spirituel des cultures ». La première conférence, le 14 février, a été assurée par Rémi Brague lui-même qui posait la question « Qu’est-ce que la culture ? ».

La deuxième conférence se demandait « Y a-t-il un sens à parler de culture d’entreprise ? » L’orateur était Thibaud Brière, philosophe du Groupe Hervé. Que nous dit ce philosophe, intégré dans une entreprise, de la culture d’entreprise ?

Il y a une culture d’entreprise, comme il y a une culture de guerre ou une culture de la gagne

Eh bien, qu’il s’agit du contraire de ce que l’entend habituellement par « culture », c’est-à-dire de désintéressement, de gratuité. La « culture d’entreprise », au contraire, est liée à l’efficacité, à la rentabilité, au résultat. Il s’agirait même plutôt de « culture du résultat ». Pour Thibaud Brière, « on en est venu à devoir parler d’une ‘culture d’entreprise’, comme on parlerait d’une ‘culture de guerre’ ou d’une ‘culture de la gagne’, une espèce de pli à prendre, d’adaptation plus ou moins forcée, à finalité très intéressée, pragmatique et circonstanciée ».

Et l’orateur de continuer sur sa lancée : « La culture de l’entreprise se présente d’abord comme une culture de l’efficacité, de ceux qui ne s’en laissent pas compter. En entreprise, on ne croit que ce que l’on voit qui fonctionne. Poussée à bout par la pression concurrentielle, la culture de l’efficacité devient celle de la ’qualité totale’, du ‘zéro défaut’, d’un perfectionnisme impliquant de rationaliser les comportements pour les rendre aussi sûrs et prévisibles, mesurables et performants, que peuvent l’être des machines ».

Thibaud Brière précise son point de vue : « Dans le contexte macroéconomique d’un service prioritaire des actionnaires, la culture d’entreprise se voit mobilisée pour produire le type humain adapté aux fins poursuivies par ceux-ci. Afin d’optimiser l’entreprise et d’en faire une ‘machine à cash’, ses dirigeants sont conduits à faire sans cesse plus avec moins, ce qui veut dire notamment avec moins de personnes, mais individuellement et collectivement plus performantes ».

On est en droit de s’interroger : Thibaud Brière, aussi brillant soit-il, n’a-t-il pas une vision déformée de l’entreprise ? Pourtant le Groupe Hervé, son employeur, semble défendre une idée tout autre de l’entreprise. Serait-ce alors – simple hypothèse – une volonté de se démarquer, d’être original devant les auditeurs réunis à Notre-Dame de Paris ?

La culture d’entreprise, c’est ce qui permet à une organisation de fonctionner

Car, franchement, peu de collaborateurs, me semble-t-il,  ont cette vision étroite de la culture d’entreprise, qui serait, en fait, « fabriquée » par les dirigeants pour « exploiter » les salariés.  Certes, une entreprise produit des biens et services, et avec cela, elle doit gagner de l’argent sinon elle disparaît. Mais l’entreprise, c’est aussi du « vivre ensemble ». Et la culture d’entreprise vient de là. Elle est faite de valeurs, de rites, de codes, de croyances collectives, de langages, de méthodes de travail, d’histoire, de symboles, d’habitudes, etc.

Le tout partagé, plus ou moins consciemment. Car la culture d’entreprise peut ne pas être formalisée, et pourtant intériorisée par les collaborateurs. C’est ce qui fait que l’on se sent bien dans telle entreprise, et pas dans telle autre. Que l’on a envie de s’impliquer, alors que, dans une autre entreprise, on adopterait une attitude passive, voire de retrait. La culture, c’est aussi ce qui fait l’originalité d’une entreprise par rapport à ses concurrents. Combien de fusions d’entreprises ont échoué parce que leurs cultures n’arrivaient pas à se marier ?

La culture d’entreprise, ce sont des règles, explicites ou implicites, des modes de cohésion et de cohérence, qui permettent à une organisation de fonctionner et de se développer.

Je pensais que l’expression « culture d’entreprise » était, peu ou prou, partagée par tous. Il faut croire que non. Et il est curieux d’entendre un philosophe à Notre-Dame de Paris, non pas d’avoir la vision et la définition qu’il en a, mais d’en évacuer le sens communément admis.

Sur le web

  1. « ce que l’entend habituellement par « culture », c’est-à-dire de désintéressement, de gratuité »
    Gné?
    Il est bien connu que Michel-Ange a peint la chapelle Sixtine gratuitement… non? ah, zut.
    Cette opinion est aussi bouffonne que de considérer que la valeur artistique d’une œuvre d’art dépend de son prix. L’une est le miroir de l’autre.
    L’argent n’entre pas dans la définition de ce qu’est la culture. Elle peut être gratuite, désintéressée ou hors de prix, cela n’aura aucune influence sur sa qualité.

  2. Il y a incompréhension. Une culture d’entreprise est juste la façon habituelle dont une entreprise s’auto-gère. cela définit son niveau de centralisation, sa pro-activité, sa façon de gérer la hiérarchie, les promotions et les changements de postes, … Et je généraliserait en disant que l’on peut identifier ce genre de tendance à tous les niveaux. On cherche souvent par exemple à mettre des stéréotypes au niveau des nationalités, dans des stages de types « comment travailler avec les allemands ». Mais en fait, même si ces particularismes nationaux existent, ils existe aussi très souvent des cultures spécifiques marqués au niveau des entreprises, voir des services ou même des individus venant tout aussi bien de leur expérience passé que leur appartenance à une filière de formation spécifique.

  3. Avec les fusions d’entreprises à répétition les cultures d’entreprise tendent à s’affaiblir . Les grandes entreprises sont conseillées par les mêmes consultants qui vendent les mêmes salades à tout le monde et il y a donc des effets de mode qui vont au delà des spécificités de l’entreprise.la conséquence est le moindre attachement des salariés à leur entreprise. Le monde globalisé s’est harmonisé . la tendance est aussi à l’individualisme plutôt que le concept tarte à la crème du  » vivre ensemble « . Les Dirigeants eux mêmes changent d’entreprise pour quelques $ de plus . l’approche est de plus en plus individuelle et contractuelle

  4. Thibaud Brière fait dans l’habituelle prose d’inhumanité de l’entreprise.

    Il devrait avoir l’humilité de regarder la TV, des chaînes comme RMC découvertes ou autres, où on parle d’aventures industrielles comme construire des ouvrages d’art, des bâtiments, etc…
    D’abord, il comprendrait l’importance du « résultat », même financier (le risque, l’investissement….), car ce qu’on construit ne sont pas les oeuvres d’arts qu’il doit lui même apprécier, où ne passent que les touristes, mais pour et par les gens, qui y vivent et y travaillent.
    Puis, il se rendrait compte de la somme d’ingéniosité qu’il est nécessaire de réunir pour arriver là. Ce dont lui même serait totalement incapable.

    Cela me rappelle le film publicitaire d’une banque: l’artisan fait une lampe, son client veut la vendre, sauf qu’il en veut 200 ! Choc entre le père qui hésite, et le fils qui veut relever le défi.

  5. La culture d’entreprise c’est comme la religion chez nous il y a une cinquantaine d’années. Tant qu’il y a une fort pression sociale, tout le monde semble adhérer mais si la pression sociale diminue, les églises se vident en moins d’une génération. Au fond des choses, les employés sont une ressource humaine pour l’entreprise et l’entreprise est une ressource pour le travailleur. Chacun ne regarde que son intérêt et doit bien rigoler en son for intérieur devant les délires des gourous de la motivation et de l’adhésion aux valeurs ! Bref tout le monde fait semblant !

  6. Il me semble qu’on confond bien 2 choses différentes même si cela ne m’étonne pas trop.

    La « culture » d’entreprise n’emprunte pas ce terme de « culture » par hasard: il s’agit bien (comme la culture française) d’une théorie officielle comportant les grands auteurs, les moeurs acceptables, bref, « ce qu’il convient de faire », et, comme à l’école ou au lycée, on ne vous demande pas votre avis, mais on vous y contraint comme à un « programme » auquel personne ne croit vraiment ni n’adhère.

    Par contre « l’esprit » d’une entreprise, c’est très différent, très dépendant des personnes qui y travaillent, bien plus adaptables aux situations. C’est évidemment « l’esprit » et pas la culture qui vous fait rester ou quitter facilement l’entreprise, c’est l’esprit de l’entreprise qui détermine votre motivation, votre plaisir de vous rendre au travail (pas tous les jours, d’accord), votre bonne entente avec des collègues ou vos rapports plus faciles avec le supérieur hiérarchique: bref votre qualité de vie (quotidienne) en est améliorée, y compris quand vous rentrez chez vous. L’image en miroir existe quand l’esprit est lamentable, évidemment.

    Mais un « bon esprit » est évidemment un facteur dynamique de productivité, d’amélioration de la qualité, de succès, de réputation et d’avenir. Par contre, dépendant des personnalités, l’esprit est évidemment « fragile ».

  7. La culture d’entreprise c’est bien tout cela , mais avec les outils actuels il faut introduire de nos nouvelles idées, d’autres modèles de fonctionnement.
    Pour sauvegarder les valeurs de cette notion de culture d’entreprise si cher selon moi merci
    Alain

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