Saint-André : « Les All Blacks, je les ai gagnés trois fois d’affilée ! »

Publié Par Nathalie MP, le dans Événements

Par Nathalie MP

Stefan Marks All Blacks vs. France(CC BY-NC-ND 2.0)

Stefan Marks All Blacks vs. France(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Variations sur un entretien avec Philippe Saint-André, sélectionneur malheureux du XV de France de 2011 à 2015, joueur (ailier) aux 69 sélections internationales pour lesquelles il fut 34 fois capitaine des Bleus et où il marqua 32 essais (3ème rang du rugby Français).

La France n’a jamais gagné une Coupe du Monde de Rugby. Elle s’est approchée du but à trois reprises comme finaliste, lors de la première d’entre elles en 1987 puis en 1999 puis en 2011. Cette année-là, ce fut bien une défaite, mais si près de la réussite qu’elle apparait presque comme une victoire : en finale, les Bleus concèdent le match aux mythiques All Blacks néo-zélandais sur un score de 8 à 7 ! Mais c’est la tradition, l’entraîneur sélectionneur d’alors, Marc Lièvremont, cède sa place, comme Bernard Laporte l’avait cédée en 2007. Et Philippe Saint-André entre en scène pour décrocher au bout du compte la pire défaite française en coupe du monde. C’est la branlée historique, un score de cauchemar, 62 à 13 en quarts de finale contre les All Blacks, qui seront sacrés champions du monde pour la troisième fois. 

Philippe Saint-André est né en 1967 à Romans dans la Drôme. Il y commence le rugby et se perfectionne ensuite au club de Clermont-Ferrand. Dans sa riche carrière de joueur pour le XV de France, dont il est le capitaine de 1990 à 1997, il remporte le Tournoi des cinq nations en 1993. Surtout, il accède avec son équipe à la troisième place de la Coupe du monde de rugby de 1995 en battant l’Angleterre 19 à 9 lors de la petite finale (match entre les perdants des deux demi-finales).

Philippe Saint-André a aussi une belle expérience d’entraîneur, d’abord en Angleterre au club de Gloucester où il a également joué, puis au club de Bourgoin-Jallieu (en première division à l’époque), et avec les Sale Sharks (banlieue de Manchester) qui redeviennent champions d’Angleterre sous sa houlette lors de la saison 2005-2006. Il y a recruté plusieurs joueurs français dont l’icône athlétique (et capillaire) Sébastien Chabal. Il rejoint ensuite le club de Toulon (TOP14) où il fait venir des joueurs comme Jonny Wilkinson, Felipe Contepomi ou Pierre Mignoni. Après la coupe du monde de 2011, la FFR l’appelle pour assurer la sélection et l’entraînement du XV de France. Bernard Laporte le remplace à Toulon.

Et en octobre 2015, Philippe Saint-André, rugbyman au palmarès de premier plan, quitte définitivement le rugby, non pas sur un dernier essai victorieux, qui serait venu couronner brillamment une carrière bien remplie, mais sur un des scores les plus infamants du rugby français. Il a décidé de passer à tout autre chose, non sans ressentir le besoin d’assumer ses choix et ses erreurs et de revenir dans un livre sur toutes les étapes, bonnes ou mauvaises, qui ont abouti au désastre final. Un désastre qui est aussi celui du rugby français tel qu’il est organisé actuellement. Un désastre qui n’enlève rien à la passion que le rugby fait naître chez ses joueurs et ses plus ardents supporters.

Pour préparer cet article, j’ai discuté à plusieurs reprises avec Philippe Saint-André et je me suis aussi livrée à mes petites recherches personnelles. J’en suis arrivée à la conclusion que sur le plan international, le rugby français, c’est avant tout une histoire entre la France et l’Angleterre d’une part, entre la France et la Nouvelle-Zélande d’autre part, une course, un combat, une confrontation permanente où se mêlent admiration de l’adversaire, désir de lui plaire et esprit de compétition.

Souvenirs de jeu

Le 16 mars 1991, Philippe Saint-André (il a 24 ans) et ses collègues du XV sont à Twickenham pour affronter l’Angleterre lors du Tournoi des cinq nations. L’enjeu est simple, c’est le Grand Chelem pour le vainqueur du match. Le ciel est gris, l’ambiance est morne et humide et le XV tricolore va perdre (19 à 21). C’est pourtant ce jour-là que les Français vont inscrire un essai qui reste parmi les plus fantastiques jamais marqués, parole d’Anglais :

« A look at one of the best tries scored in the 5 Nations. French winger Philippe Saint-André finishes off a fantastic French flair try. »

On dit que le succès du rugby tricolore tient entièrement à une sorte de génie indéfinissable appelé « French Flair » qu’on pourrait traduire par « le flair français », ou « l’inspiration rugbystique française ». On ne peut le définir, mais on peut l’admirer dans la vidéo ci-dessous (01′ 51″) où l’on voit les joueurs français partir de leur ligne d’en-but et faire progresser le ballon sur 100 m jusqu’à l’essai marqué par Philippe Saint-André. Rien n’aurait été possible sans les contributions successives de ses acolytes Pierre Berbizier, Serge Blanco, Jean-Baptiste Lafond, Philippe Sella et Didier Camberabero :

Didier m’adresse alors un coup de pied de recentrage au millimètre. Un chef-d’oeuvre. Je le capte. Merci ! (PhSA dans son livre, page 48)

 

Si Philippe Saint-André a finalement laissé crampons et feuilles de match au vestiaire sur une défaite contre les All Blacks, il n’oublie pas qu’en tant que joueur et capitaine, il « les a gagnés trois fois d’affilée ! » en 1994 lors de test matchs. La vidéo ci-dessous (02′ 56″) nous montre la fin du troisième match dans lequel les Français s’imposent par un score de 23 à 20 après un essai de Jean-Luc Sadourny auquel les collègues habituels ont prêté main forte.

« Pour la première fois depuis 1971 la Nouvelle-Zélande va perdre trois test matchs d’affilée. Quel choc ! Mais quelle récompense pour les brillants joueurs français ! Leur capitaine (Ph SA) a pris des risques et ça a payé ! » (Conclusion du commentateur de la vidéo.)

 

Sans vouloir se dédouaner de quoi que ce soit, Philippe Saint-André pense cependant que le rugby français mériterait de repenser son organisation et ses priorités. Contrairement à ce qui se passe en Angleterre et dans l’hémisphère sud, notre saison sportive est dominée par le championnat de France TOP14. Le XV de France vient bien après. Les joueurs sont salariés de leurs clubs, lesquels déploient de plus en plus d’argent pour les recruter et les font jouer le plus de temps possible pour les rentabiliser.

Il en résulte que la saison française commence fin juillet et se termine fin juin, ne laissant aux joueurs qu’un mois pour se reposer et récupérer. Les autres grandes nations du rugby leur accordent trois mois de pause. Or le rugby n’a rien à voir avec une gentille activité de peinture sur soie. C’est un sport non seulement collectif, non seulement de contact, mais carrément de combat. Les blessures sont fréquentes, la récupération est indispensable.

La primauté du TOP14, ses nécessités économiques, conduit aussi les clubs à recruter de plus en plus de joueurs étrangers. La place des jeunes joueurs français susceptibles d’être sélectionnés en équipe de France n’est donc plus assurée dans les clubs. Ils manquent de temps de jeu pour se former et évoluer. On a beaucoup reproché à Philippe Saint-André d’avoir sélectionné de nombreux joueurs, plus de quatre-vingt, mais il pose la question :

« Comment pouvais-je les tester autrement ? Ils n’ont plus assez de place dans les clubs, j’ai été obligé de les voir à l’oeuvre directement pendant les engagements du XV de France. »

Philippe Saint-André regrette également que la professionnalisation du rugby entraîne une certaine dépendance des joueurs vis-à-vis de leur club, dépendance qui confine parfois, selon lui, à l’apathie. Dès qu’ils ont signé leur contrat, ils sont intégralement pris en charge par leur club qui leur fournit non seulement un confortable salaire, mais aussi une voiture, un appartement et un agent sportif, et qui s’occupe de tout pour eux de A jusqu’à Z en lavant shorts, chaussettes et maillots, en surveillant leur santé, leurs repas et leurs sorties.

De plus, les exigences sportives de l’équipe de France sont bien supérieures à ce qui est demandé en TOP14. Sur un total de 80 minutes de match, le ballon du TOP14 sera véritablement en jeu pendant 30 minutes, tandis que celui d’une rencontre internationale sera actif de 40 à 45 minutes. Compte tenu de la rugosité de ce sport, le calendrier tel qu’il est arrêté actuellement en France ne permet pas aux joueurs de la sélection nationale de récupérer à la hauteur de ce qu’on attend d’eux.

Au-delà de la critique rationnelle qui peut être faite du rugby français, que se passait-il dans la tête de Philippe Saint-André pendant toute la durée de la dernière coupe du monde, et notamment en ce 17 octobre 2015 qui mit brutalement fin aux ambitions françaises ?

Rétrospectivement, le sélectionneur pense tout d’abord qu’il a perdu un an, toute l’année 2012, en conservant dans sa sélection beaucoup des joueurs finalistes de la coupe du monde 2011. Ils étaient expérimentés, mais légèrement en bout de course, voire à bout de souffle, et leur présence a bloqué l’évolution de l’équipe vers une nouvelle génération de joueurs. Or ces derniers, nouveaux dans le monde du rugby international (PhSA les appelle les « puceaux »), doivent tout apprendre. Ils ont donc manqué de temps pour gagner en maturation.

Pour chacun des 20 pays participants, la coupe du monde 2015 commence par quatre matchs de poule. L’équipe de France assemblée par Saint-André doit ainsi se frotter dans l’ordre à l’Italie, la Roumanie, le Canada et l’Irlande avant de songer aux quarts de finale, tout en songeant quand même que si elle arrive en tête de sa poule elle affrontera l’Argentine et si elle arrive seconde elle devra composer avec les Blacks. PhSA sait que l’Irlande est sur sa route, une Irlande puissante, bien différente de ce qu’elle était dans les années 1990 :

« Quand je pense qu’en 1992, on leur plantait dans la facilité un 44-12…  »

Face à l’Italie, le score est bon (32-16), mais l’un des jeunes joueurs sur lesquels Philippe Saint-André comptait beaucoup, Yoann Huget, se blesse au genou et doit renoncer à la suite.

Face à la Roumanie, les joueurs se livrent à « une joyeuse récréation ». L’équipe de Roumanie n’est plus ce qu’elle était, mais Saint-André n’est pas sans se rappeller un échec cuisant et humiliant contre elle en 1990 à Auch. En 2015, le score est de 38 à 15 pour la France, mais le sélectionneur sent malgré tout dès le début que son équipe « n’y est pas, qu’elle prend le match à la rigolade et se contente d’à-peu-près. » À la mi-temps, remontage de bretelles en règle et interprétations négatives par la presse (que Saint-André regrette de n’avoir pas mieux intégrée dans ses calculs, tant elle a toujours joué contre le XV).

Avec le Canada, la France engrange une troisième victoire sur un score de 41 à 18 et le sentiment d’avoir récupéré son French Flair avec un essai inspiré de Westley Fofana précédé d’une audacieuse percée de Frédéric Michalak (vidéo).

« Je suis sorti rasséréné du stade (…) mais faudra davantage veiller au grain, à l’heure de vérité devant les Irlandais. »

Et justement :

« Plus réalistes et mordants, les Irlandais s’imposent largement (24-9 et deux essais à rien) face à mes Bleus décevants et moribonds. (…) Je suis knock-down. K-O debout, mais sauvé par la qualification déjà en poche. »

Ce sera donc les All Blacks.

Philippe Saint-André me dit qu’au moment d’attaquer ce match, il pense que si les Français gagnent, ce sera un exploit. Les Blacks sont archi-favoris, dans la presse comme dans les statistiques de jeu. Finalement, le XV de France, en échouant en quart de finale, se retrouve situé quelque part entre la 5ème et la 8ème place du rugby mondial sur 20 nations, dont 14 peuvent être considérées comme une première division avancée. Pour Philippe Saint-André, c’est sa place, compte-tenu du travail et des résultats obtenus depuis quatre ans.

Pendant la rencontre, l’équipe de Nouvelle-Zélande a assuré du début à la fin, jamais un doute ne l’a assaillie, jamais les Français n’ont pu instiller le moindre petit recul au coeur du jeu. Au contraire, ils multiplient les touches perdues et les plaquages ratés. Comble de malchance, un joueur prend un carton jaune au début de la seconde mi-temps, obligeant les Bleus à jouer à 14 pendant 10 mn, une éternité face à la puissante assurance des All Blacks. Dans la vidéo ci-dessous, qui reprend les temps forts du match, on a la curieuse impression que les joueurs néo-zélandais se livrent à plusieurs petites balades de santé bien tranquilles avant d’aller négligemment déposer le ballon neuf fois entre les poteaux :

 

« J’ai arrêté de comptabiliser les essais » se souvient Philippe Saint-André. La rencontre se termine. Pour se consoler, il repense à toutes les branlées, les « chères branlées » qu’il s’est prises tout au long de sa carrière. Et il se dit : maintenant, il va falloir assumer. C’est le rôle de son livre.

Parmi les valeurs du ballon ovale, le « beau jeu » reste au sommet. C’est lui que joueurs, entraîneurs et spectateurs préparent, attendent et applaudissent. Les Bleus sont actuellement en plein Tournoi des six nations. Pour l’instant, ils ont gagné deux matchs, contre l’Italie et l’Irlande, et en ont perdu un, contre le Pays de Galles. Il reste à jouer France-Écosse ce soir et France Angleterre le 19 mars.

Comme me le confirme Philippe Saint-André, qui souhaite à l’équipe et son nouvel entraîneur Guy Novès les meilleurs résultats et le plus beau rugby possible, pour la France, un six Nations se joue contre l’Angleterre – who else ? Le suspense sera donc à son comble jusqu’à la dernière minute du Tournoi.

  • Philippe Saint-André (avec Alain Gex, journaliste sportif), Devoir d’inventaire, Éditions Robert Laffont, février 2016.

Sur le web

  1. Épatant! une belle et bonne entame avant le match…

  2. Dommage que cet article soit accompagné d’une défaite du XV cet après midi 🙁
    PSA a pris des risques, ça n’a pas marché et il assume. Que dire de plus ? C’est la vie. Après tout ce stress, reposez vous bien Philippe ! Dans le succès comme dans la défaite, vive notre XV 🙂

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