Après l’Espagne, l’Irlande ingouvernable ?

Publié Par Corinne Deloy, le dans Europe

Par Corinne Deloy

Sinn Fein crédits Sinn Fein (CC BY 2.0)

Sinn Fein crédits Sinn Fein (CC BY 2.0)

« L’année 2016 pourrait être celle du tremblement de terre électoral en Irlande en raison de l’émergence de petits partis et de la présence de nombreux indépendants » avait anticipé Muiris Mac Cartaigh, maître de conférences en science politique de l’université Queen de Belfast, avant les élections législatives qui se sont déroulées le 26 février dernier en Irlande. La prévision était juste.

Bipartisme mis à mal

Le bipartisme irlandais a été mis à mal par le scrutin qui a révélé un électorat fragmenté. Entre 1930 et 2007, la scène politique du pays a été dominée par le Fianna Fail (FF) et le Fine Gael (FG), qui ont alternativement dirigé la République celtique. En 1957, les deux partis représentaient les trois quarts des votants (74,9%) ; 71,2% trente ans plus tard et 67,2% en 1997. Le 26 février dernier, seuls la moitié d’entre eux (49,9%) se sont prononcés pour le Fianna Fail ou le Fine Gael.

Ce dernier, parti du Taoiseach (Premier ministre) sortant Enda Kenny, a recueilli 25,5% des premières préférences1, son troisième plus faible résultat depuis 1948, et remporté 50 sièges au Dail Eireann, chambre basse du Parlement. Son partenaire gouvernemental, le Parti travailliste (Labour), a obtenu 6,9% et 7 sièges. Au total, la majorité sortante a perdu 23,4 points et divisé par 2 son nombre de sièges (- 56)2. Le Fine Gael demeure la première formation politique du pays mais il est talonné par le Fianna Fail et a échoué dans son pari de devenir le parti dominant d’Irlande.

Le Fianna Fail (FF) (Soldats de la destinée) a fait beaucoup mieux que ce que lui avaient prédit les enquêtes d’opinion et pris la deuxième place du scrutin avec 24,3% des suffrages et 44 sièges. Le parti a visiblement réussi à attirer une partie de l’électorat travailliste déçu par la participation du Labour au gouvernement, son acceptation des mesures d’austérité et son incapacité à mieux défendre l’État-providence.

La croissance ne suffit pas

Irlande rené le honzecLes Irlandais ont indéniablement sanctionné la politique menée durant cinq ans par le gouvernement sortant qui avait fait campagne sur son bilan socio-économique avec pour slogan « Notre dur labeur a payé, poursuivons sur la voie de la reprise » et s’était présenté comme le garant de la stabilité indispensable pour terminer le travail en cours. Le redressement de l’économie irlandaise est réel : croissance économique la plus élevée de l’Union européenne (4,5% prévu cette année après 6% en 2015), budget équilibré, dette publique en baisse (107,7% l’an passé pour 111,1% en 2011), déficit budgétaire de 1,5% du PIB (pour 32% en 2010) et chômage en recul (8,6% en février 2016 pour 10,1% un an plus tôt) et même à son plus faible niveau depuis 2008. La République celtique est, dès 2013, revenue sur les marchés financiers.

La croissance irlandaise repose toutefois davantage sur les multinationales, qui sont attirées par la faiblesse des impôts sur les entreprises offerts par Dublin, et sur les exportations que sur l’activité économique de l’île. Le redressement est loin d’être perçu par tous et nombreux sont les Irlandais à avoir souffert – et à souffrir encore – de la politique d’austérité menée par le gouvernement (diminution du nombre de fonctionnaires de 12 % entre 2008 et 2015, recul de leurs rémunérations de 20 %, baisse des aides sociales, augmentation de la TVA et des taxes sur les alcools et les cigarettes, création d’un impôt sur l’eau). Les services publics restent défaillants et la crise du logement préoccupante. Enfin, les emplois sont précaires et les salaires faibles ; 16% des travailleurs irlandais vivent sous le seuil de pauvreté. « les gens ne comparent pas leur niveau de vie actuel à ce qu’était leur situation en 2011, lorsque la coalition du Fine Gael et du Parti travailliste s’est installée, mais à leur vie avant la crise » souligne John O’Hagan, professeur d’économie au Trinity College.

Vers de nouvelles élections ?

Le Fianna Fail ne proposait pas de politique alternative à celle menée par le Fine Gael et le Parti travailliste. Privée de véritable choix, une partie de l’électorat irlandais s’est déplacée vers la gauche de l’échiquier politique. Le Sinn Fein (SF), parti nationaliste d’extrême gauche, a ainsi recueilli le résultat le plus élevé de son histoire : 13,8% des voix et 23 sièges. De même, l’Alliance contre l’austérité-Le Peuple avant les profits (AAA-PBP) a obtenu 3,9% des suffrages et 6 sièges, les Sociaux-démocrates, 3% des voix et 3 sièges et le Parti vert, 2,72% des suffrages et 2 sièges. Enfin, les candidats indépendants ont recueilli 13% des voix et remporté 23 sièges, un résultat que l’on peut également analyser comme un rejet du système politique.

Enda Kenny a vu son rêve de devenir le premier Taoiseach issu du Fine Gael à être réélu s’éloigner quelque peu. À l’issue du scrutin du 26 février, trois scénarios peuvent être envisagés : la reconduction du gouvernement sortant composé du Fine Gael et du Parti travailliste et élargi à des personnalités indépendantes et à des membres de petits partis ; la formation d’une grande coalition entre le Fine Gael et le Fianna Fail et l’organisation de nouvelles élections législatives.

La grande coalition, a priori exclue par les dirigeants de chacune des deux formations, paraît difficile : le Fine Gael et le Fianna Fail sont à la fois proches, sur les plans idéologique et programmatique, et rivaux depuis la guerre civile de 1922-1923. En outre, ils pourraient hésiter à laisser, en s’alliant, le Sinn Fein devenir de facto le principal parti d’opposition du pays.

L’ancien Premier ministre irlandais (1997-2008) Bertie Ahern (FF) a récemment proposé une autre solution : la formation par le Fine Gael d’un gouvernement minoritaire qui serait soutenu par le Fianna Fail au parlement.

L’Irlande se retrouve aujourd’hui dans une situation comparable à celle de l’Espagne qui, plus de deux mois après ses élections parlementaires, n’est toujours pas parvenue à désigner un Premier ministre. Dans ces deux pays, l’organisation d’un nouveau scrutin semble l’hypothèse la plus vraisemblable mais rien ne prouve que celui-ci parviendra à débloquer la situation.

Les partis irlandais ont jusqu’au 10 mars, date où le nouveau Dail Eireann se réunira pour la première fois, pour former le prochain gouvernement.

Sur le web

  1. Les Irlandais désignent leurs députés au scrutin proportionnel selon le système du vote unique transférable.
  2. Rappelons que 158 députés ont été élus le 26 février, soit huit de moins que le parlement irlandais n’en comptait jusqu’à présent.
  1. Echangerais volontiers précédent gouvernement irlandais contre gouvernement français actuel !

  2. La solution sur le papier est assez simple: une alliance Fianna Fail et Fine Gael.
    En pratique, c’est plus dur à mettre en oeuvre étant donné la haine qu’il y a entre les deux partis.
    Cependant, il n’existe pas d’autres solutions. Donc, c’est sans doute cette solution qui va être mise en oeuvre.
    Je ne vois pas en quoi de nouvelles élections changeront la donne.

    La poussée de la gauche est à relativiser, il y a surtout eu un effondrement du parti travailliste (un parti de centre gauche ) qui a profité aux autres partis de gauche. Le Parti travailliste a fait 19,4 % en 2011 contre 6,6 % aujourd’hui.

    Quand aux candidats indépendants, ils ne sont pas spécialement de gauche (comme le laisse entendre cet article), c’est assez hétérogène (de gauche radicale à la droite radicale).

  3. la situation politique me parait bcp plus mauvaise et bcp plus instable en Espagne qu’en Irlande.
    Le score du Sinn Fein est à relativiser, il est moins fort que prévu par les sondages. De plus, ce parti est à la base une vitrine officiel de l’IRA ce qui fait qu’il suscite un vif rejet auprès de la grande majorité de la population (ainsi que des partis politiques) ce qui limite sa capacité à progresser électoralement ainsi que sa capacité à faire des alliances avec d’autres partis.
    Le Sinn Féin a certes amélioré son score mais ce n’est qu’ une progression que de 3,9 % par rapport à 2011.

  4. Pas de gouvernement en Espagne, c’est une excellente nouvelle, on ne voit plus venir une seule loi bidon.

    1. A partir du moment où le gouvernement sortant a fait le boulot, le fait qu’il n’y ait pas un nouveau gouvernement de gauche pour défaire les mesures passées, comme vous le dites Youpie, laissons-faire, laissons-passer.

      C’est comme l’Allemagne post-Schroder mais sans Merkel …

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