S’expatrier pour s’accomplir

Publié Par Thierry Godefridi, le dans Lecture, Travail & emploi

Par Thierry Godefridi

 

Un million sept cent mille Français vivaient à l’étranger en 2014, un nombre en croissance régulière, selon Le Monde, citant le ministère des Affaires étrangères qui constatait un glissement de profil de l’expatrié classique transféré à l’étranger par son entreprise pour une durée déterminée, vers l’aventurier parti tenter sa chance par lui-même dans des zones au dynamisme économique fort.

C’est ce dernier phénomène qu’étudie Catharine Patha dans Roaming – Living and Working Abroad in the 21st Century, une enquête publiée en janvier et basée sur l’interview d’un demi-millier de ces nouveaux citoyens du monde d’aujourd’hui qui ne correspondent à aucun autre profil conventionnel, ni expatriés, ni immigrants, ni migrants, ni nomades. Car, dans ce dernier cas, dit-elle, ils se déplaceraient en groupe et garderaient leurs points de référence, or l’enquête porte bien sur ces itinérants individuels au projet desquels ne sont éventuellement associés que les membres de leur entourage direct, femme et enfants.

Dans The World is Flat, Thomas Friedman parle de Globalization 3.0 : ce ne sont ni des pays, ni des entreprises qui en sont à la base, mais bien des individus qui tiennent le premier rôle comme c’est aussi le cas pour d’autres phénomènes globaux comme Wikipedia ou le crowdfunding. Il existe toutefois une corrélation entre les roamers, comme C.M. Patha appelle ces itinérants planétaires : 80% d’entre eux ont étudié dans un pays occidental et, en plus d’un master ou d’un doctorat, ils disposent d’un « bon passeport » et d’une éducation solide.

Les progrès d’ordre social, technologique et politique des 25 dernières années ont favorisé le phénomène d’itinérance globale sur arrière-plan économique et expliquent que dans ce laps de temps, les États-Unis, la France et l’Allemagne ont été délogés des premières places de l’indice de qualité de vie de l’hebdomadaire The Economist. Singapour y précède désormais la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas et le Canada, Hong Kong s’y classe avant la Finlande, l’Irlande et l’Autriche, Taiwan y est préféré à la Belgique, à l’Allemagne et aux États-Unis.

Le mantra d’aujourd’hui est d’inspiration nietzschéenne : « deviens qui tu veux être » et jamais les circonstances n’ont autant facilité le wanderlust qui touche des occupations professionnelles aussi différentes que la banque (18% des participants à l’enquête), l’enseignement (12%), les télécommunications et l’informatique (11%) et plusieurs catégories à 5% (comme les agences gouvernementales, le marketing, les ONG…). Partageant un sentiment de supranationalité (d’appartenance à un contexte dépassant les frontières d’un État) et des facultés de mobilité extérieure et de créativité, certains n’hésitent pas en fin de contrat à prendre complètement les rênes de leur destinée et à créer leur propre entreprise.

Elle-même citoyenne du monde, C. M. Patha ne verse pas pour autant dans l’onirisme de la transmigration globalitaire. En effet, bien que la plupart des roamers le conçoivent autrement, aucun gouvernement au monde ne considère la liberté de travailler là où on le choisit comme un droit fondamental, écrit-elle. Si la Nouvelle Zélande et le Chili cherchent à attirer les travailleurs qualifiés, Singapour et Hong Kong découragent spéculation immobilière et immigration en levant des taxes supplémentaires sur les non-résidents et les étrangers lors de l’achat d’une habitation, tandis que les États-Unis, d’une part, poussent souvent vers la sortie des étudiants étrangers y ayant pourtant accompli de brillantes études et, d’autre part, envisagent de dresser d’énormes barrières à la sortie de ceux de leurs ressortissants qui entendent renoncer à la nationalité américaine et quitter le territoire.

Selon l’écrivain irlandais Oscar Wilde, « la société est un concept mental, en réalité, il n’existe que des individus ». La politique reste toutefois affaire locale, fait remarquer l’auteur de Roaming qui voit dans la fracture entre repli national et aspirations globales l’un des principaux défis sociaux de ce siècle. À l’heure où plus de la moitié de la population du monde vit dans des villes, où les trente plus grandes d’entre elles représentent 18% du produit mondial brut et où certaines d’entre elles ont un PIB qui dépasse celui de certaines économies nationales (Tokyo par rapport à l’Espagne, New York City par rapport au Canada), il reste aux itinérants cosmopolites à inventer une nouvelle citoyenneté s’inspirant de l’étymologie de ces mots qui définissent leur trajectoire unique (kosmospolitès, polis en grec et civis, civitas en latin).

C.M. Patha se dit convaincue que ce phénomène d’itinérance personnelle et professionnelle n’est pas passager. En attestent les centaines de milliers de Français et nombreux autres étrangers qui vivent en Grande-Bretagne et la voient comme une simple étape obligatoire d’apprentissage de la langue globale avant de prendre le large vers des destinations plus exotiques. Dans un monde globalisant caractérisé par la vitesse et l’agilité, les plus flexibles sont assurés de la réussite. S’appuyant sur les témoignages du demi-millier d’itinérants globaux qui ont participé à l’enquête et n’escamotant aucun aspect de cette nouvelle odyssée, Roaming – Living and Working Abroad in the 21st Century servira de guide avisé à tous ceux qui refusent de se laisser enfermer dans le carcan de la morosité et de la médiocrité.

Découvrez aussi sur Contrepoints nos portraits d’expatriés, en Suisse, au Bénin, au Texas, en Allemagne ou aux Pays-Bas

Sur le web

  1. « Une émigration française existe donc bel et bien, et doit être appréhendée par les pouvoirs publics dans sa globalité, en tant que phénomène recouvrant divers profils ». Pour en apprendre davantage sur les raisons et sur les coûts de l’émigration des français, la Fondation pour l’innovation politique vous invite à lire la note de Julien Gonzalez « Trop d’émigrés ? Regard sur ceux qui partent » (https://lc.cx/4d2Z)

  2. Moi qui vit une bonne partie de l’année en Amérique du Sud, j’y rencontre de plus en plus de Français, et pas des touristes, mais des migrants qui viennent y faire une nouvelle vie. Dans 80 % des cas, leur raison à l’expatriation tourne autour de ces points : 1. La France va dans le mur, son déclin est permanent et le redressement est peu probable dans les prochains vingt ans. 2. Le climat social et politique devient étouffant, les libertés s’amenuisent, la qualité de vie se dégrade, le niveau de vie descend doucement. 3. Au contraire, bien des pays s’améliorent, conservent la liberté et maintiennent les responsabilités individuelles pour offrir des opportunités intéressantes.

    Ceux qui veulent fuir le carcan administratif et liberticide qui s’installe doucement en France y trouvent leur bonheur ou tout au moins un espace de liberté qui leur offre un vrai challenge.

    Un exemple : je discutais avec un entrepreneur qui a fondé une société d’installation de matériel d’irrigation ; ses vrais challenges sont : la concurrence, la qualité des matériels proposés, l’offre qu’il doit adapter et améliorer, la formation de son personnel. En France, ses vrais challenges auraient été : les impôts, les normes, la paperasse de l’état, le code du travail. Cherchez l’erreur…

    1. Cene sont pas des « migrants » ni des « expatriés » mais bien des émigrés: même dans ces termes on porte une attention particulière à ne pas confondre un Français avec un un « individu banal » (venu d’Afrique, d’Fganistan, de Syrie ou d’ailleurs).

      Quand cette ségrégation qui vous est tellement intrinsèque, périra, peut-être commencerez-vous à comprendre quelque chose! Mais ce n’est pas demain, la veille!

      1. Pierre Kirool (futur émigré)

        Pour moi, le Français vit dans le déni pur et simple. Ça fait deux ans maintenant que je prépare mon ÉMIGRATION, je pars bientôt et dans mon cercle d’amis, ils sont de plus en plus nombreux à parler d’en faire autant. Certains ont déjà franchi le pas. C’est une véritable lame de fond.

        Ce qui est proprement effarant est que le Français envisage sans mal que les jeunes Grecs, Portugais, Espagnols, Irlandais et Italiens puissent émigrer de leur pays mais PAS la jeunesse française. La jeunesse française, elle, part en voyage, elle est citoyenne du monde (j’ai horreur de cette expression, concept creux qui n’est qu’une tentative de cacher la vacuité des propos tenus).

        Le fait que sa jeunesse puisse fuir un contexte économique, social et politique dégradé pour chercher à se construire en vie meilleure à l’étranger (ne parlons pas de démocratie et de libertés, les héritiers de la Révolution ne sont pas encore prêt à ouvrir les yeux) est complètement occulté par le Français qui dans le meilleur des cas va le reconnaitre du bouts des lèvres comme dernière raison et encore, pour tout de suite ajouter, en se berçant d’illusion, que de toute façon, elle reviendra (l’espoir fait vivre parait-il).

        C’est une énième preuve, s’il en fallait encore une, de la cécité française quant à la réalité de sa situation et de son complexe de supériorité (comment pourrait-on vouloir quitter ce modèle que le monde nous envie).
        Et pourtant, je pars avec un visa, un passeport et une valise mais SANS contrat de travail et par mes propres moyens pas en étant détaché d’une entreprise française. Je me considère donc comme un futur émigré pas comme un futur expatrié.

        Il parait même qu’il y a de plus en plus de jeunes qui sont prêt à vivre à l’étranger en toute illégalité plutôt que de revenir en France et même certains ont des enfants dans leur pays de résidence pour échapper à l’expulsion (j’ai lu ça dans un article qui parlait de ces jeunes Français qui tentent leur chance en Australie, sidérant). Incroyable! À l’heure ou la France se focalise sur les migrants de Calais (qui soit dit en passant ne rêvent que du R.U pas de la France hein) et bien des jeunes Français sont eux déterminés à la quitter!

  3. Ayant fini mes études dans un mois je suis prêt à tenter l’expérience cet été, c’est à la fois excitant et effrayant, mais la vie est trop courte pour avoir des regrets. 😀

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