Cet inconnu qui popularisa Bastiat et le libéralisme au XIXe siècle

Publié Par Damien Theillier, le dans Histoire du libéralisme

Par Damien Theillier
Un article de l’Institut Coppet

Frédéric Bastiat (image libre de droits)

Frédéric Bastiat (image libre de droits)

Urbain Gilbert Guillaumin fut le fondateur en 1835 de la librairie d’économie politique Guillaumin et Cie., qui fut la grande maison d’édition des idées économiques au XIXe siècle en France. Sa revue mensuelle, le Journal des Économistes, fut le point de rencontre des esprits les plus brillants de cette période. Elle est le symbole d’une période particulièrement prolifique en termes de débats d’idées.

Gilbert-Urbain Guillaumin est né au village de Couleuvre, près de Moulins, dans le département de l’Allier, le 14 août 1801. Orphelin de père et de mère dès l’âge de cinq ans, il fut élevé, ainsi qu’un frère mort à l’âge de trente ans, par un frère de son père. Le futur éditeur passa son enfance et son adolescence, en faisant un rude apprentissage de la vie, auprès d’un oncle marchand de bois, dont il se rappelait la sévérité avec un sentiment pénible mêlé toutefois de respect pour l’énergie laborieuse de son parent.

Il sortit, aussitôt qu’il le put, d’une condition si peu attrayante et vint chercher fortune à Paris dans le commerce. D’abord employé dans une maison de quincaillerie, puis dans une maison de commission, il eut occasion de faire connaissance avec le jeune libraire Brissot-Thivars, qui avait pris une certaine part aux luttes de la Restauration. Attiré par l’amour des livres, Guillaumin se fit libraire, et ensuite éditeur.

Découverte de l’économie politique

Il n’était pas écrivain et s’était consacré à l’économie politique, non à la suite d’études approfondies, mais par l’effet d’une passion soudaine. Il était jeune et il cherchait sa voie dans le métier de producteur de livres. Sous l’influence de ses idées et de ses jeunes amis, il fit quelques publications politiques. C’est alors qu’il conçut l’idée d’éditer en français le Dictionnaire du commerce que MacCulloch venait de publier avec succès en Angleterre. Il forma une société commerciale pour la publication de cet ouvrage, dont il ne tarda pas à remarquer les lacunes et qu’il voulut refaire à nouveau, en groupant une série de coopérateurs capables de le seconder.

Il suivit les premières leçons du cours d’économie politique d’Adolphe Blanqui au Conservatoire des Arts et Métiers (1833-1834) le successeur de Jean-Baptiste Say, mort en 1832. Blanqui était un des plus brillants orateurs de son temps et sa verve intarissable donnait un charme extrême à ses leçons d’économie politique. Guillaumin sortit des leçons de Blanqui enchanté, séduit, convaincu.

Il avait trouvé sa voie, et était décidé à ouvrir une librairie spéciale d’économie politique. Il s’en occupa aussitôt et, pour son financement, fit appel à des personnes qui avaient du goût pour la science économique, en particulier Horace Say, fils de Jean-Baptiste. C’est à cette occasion qu’il obtint la collaboration d’Adolphe Blanqui, directeur de l’École supérieure de commerce, dont il devait peu d’années après éditer l’Histoire de l’économie politique. Celui-ci lui présenta un apprenti économiste, qui devint un de ses plus constants collaborateurs dans ses diverses publications, Henri Baudrillart.

Citons ici Gérard Minart, dans sa précieuse biographie intellectuelle de Gustave de Molinari :

« Le Dictionnaire du commerce et des marchandises, première grande réalisation du libraire-éditeur Guillaumin, paraît de 1835 à 1839. C’est le début d’une exceptionnelle, originale et passionnante aventure intellectuelle. Le meilleur jugement porté sur ce personnage remarquable l’a été par l’historienne Lucette Le Van-Lemesle : « Guillaumin fait partie de ces inconnus qui font l’histoire ». […] Cet inconnu possède trois grandes qualités : le dévouement, la rigueur, le flair. Dévouement à ses amis libéraux, rigueur dans la gestion de ses affaires, flair qui lui permet de saisir au bon moment les attentes de l’opinion et d’y répondre par une grande variété d’initiatives éditoriales. »

À partir de ce moment, Guillaumin avait trouvé sa voie. Il pressentit le rôle que l’avenir réservait à cette science, et sa librairie ne tarda pas à devenir le centre de ralliement des économistes. « Célèbres ou inconnus, dit G. de Molinari, il les accueillait avec une égale affabilité, et l’éditeur se doublait pour eux d’un conseiller plein de tact et d’un ami au cœur chaud. »

La librairie d’économie politique

Le Dictionnaire du commerce et des marchandises, publié de 1835 à 1839, fonda la Librairie d’économie politique et de commerce. Bientôt Guillaumin entreprit la publication de l’Histoire de l’économie politique de Blanqui, puis celle du Traité et du Cours de J.-B. Say, dont le fils, Horace Say, était devenu un des notables collaborateurs du Dictionnaire. Il avait d’abord songé à publier un recueil périodique qui serait la continuation de son dictionnaire ; mais ce projet se modifia, et il résolut de tenter à son tour la publication d’une revue mensuelle d’économie politique. À cet effet, Guillaumin forma une petite société spéciale pour le nouveau journal, et grâce au concours de quelques amis de la science, il s’engagea, avec Blanqui pour rédacteur en chef, dans une entreprise exclusivement consacrée à la diffusion de la science économique.

Le premier numéro du Journal des Économistes parut le 15 décembre 1841, et, dès la première année, il reçut plus de quatre cents abonnements.

C’était un très grand succès de librairie, pour l’époque surtout ; car l’économie politique n’était alors en faveur ni au sein des pouvoirs publics, ni dans l’opinion. C’était aussi un très grand succès scientifique, un trait d’union entre les économistes du monde entier, et une œuvre durable.

En même temps qu’il créait le Journal des Économistes, Guillaumin commençait la Collection des principaux économistes, c’est-à-dire des précurseurs et des fondateurs de la science : Quesnay et les Physiocrates, Turgot, Adam Smith, Malthus, J.-B. Say, Ricardo.

De 1840 à 1847, il publie quinze volumes. Les textes étaient accompagnés de notices et de notes rédigées par Gustave de Molinari et Eugène Daire. Ensemble, ils remirent en lumière des écrits pleins d’intérêt pour la science économique et pour l’histoire : la Dîme de Vauban, le Factum et le Détail de la France de Boisguillebert, les écrits de la brillante pléiade des Physiocrates, y compris des traductions des œuvres de Hugo Grotius, Adam Smith, Jeremy Bentham, Benjamin Franklin, John Stuart Mill et Charles Darwin.

La librairie Guillaumin et Cie était située au 14 de la rue de Richelieu, non loin de la Seine, au carrefour du musée du Louvre, du Palais Royal, de la Comédie Française et de la Bibliothèque Nationale de France. C’est là qu’en 1842, avec Joseph Garnier, professeur d’économie à l’École des Ponts et Chaussées, l’éditeur crée la Société des Économistes, qui deviendra en 1847 la Société d’Économie Politique. Elle est constituée, à l’origine, d’un groupe d’amis qui se réunissent une fois par mois lors d’un dîner. Ils sont 5 en 1842, 80 en 1849, 117 en 1859. Devant ce succès, il faudra alors limiter le nombre à 200.

Ensemble, ils débattent des causes qui menacent la liberté en France : l’étatisme, le protectionnisme, le socialisme, le militarisme et le colonialisme. Les débats donnaient souvent lieu ensuite à des publications.

L’année d’après, il créait l’Annuaire de l’économie politique et de la statistique, qui a mis à la portée de tous les amis de la science les documents jusqu’alors perdus dans les in-folio administratifs ou dans les recueils étrangers tout à fait ignorés ou impossibles à obtenir.

La lutte du libre-échange

Lorsque se produisit, en 1846, la lutte du libre-échange, après le triomphe de la Ligue en Angleterre, le Journal des Économistes fut en première ligne dans la mêlée, et la librairie seconda le mouvement par diverses publications. De même, après la révolution de 1848, quand il fallut tenir tête au socialisme, à la réaction et au réglementarisme sous toutes les formes. La table du journal et le catalogue de la librairie témoignent du concours que l’œuvre de Guillaumin a apporté au succès des idées qu’il servait avec dévouement. De même, il fut le premier à accueillir, à encourager, à produire cet inconnu que Paris vit surgir un beau matin du département des Landes et qui avait nom Bastiat.

Au sein de ce qu’il faut appeler le « réseau Guillaumin », on trouve toute sorte de professions : des hommes d’État, des administrateurs, des journalistes, des professeurs, des négociants. Tous ne partagent pas les mêmes opinions politiques mais ils s’accordent sur un ensemble de vérités communes. À tel point qu’on peut parler d’une véritable école d’économie politique, l’École de Paris.

Vers 1850, il commença à s’occuper activement de la publication du Dictionnaire de l’économie politique, véritable encyclopédie de l’école économique. Gustave de Molinari s’exprime ainsi dans un texte de présentation du Dictionnaire, le 15 décembre 1853, dans Le Journal des Économistes, p. 425 :

« Ils n’étaient pas d’accord, sans doute, sur tous les points de la science ; mais leurs divergences d’opinion, qui servaient d’ailleurs à alimenter leurs discussions périodiques, ne pouvaient manquer à la longue de s’affaiblir, sinon de s’effacer. Des hommes intelligents qui poursuivent une œuvre commune et qui se trouvent fréquemment en contact ne finissent-ils pas toujours par éclaircir mutuellement leurs doutes et par contracter, presqu’en dépit d’eux-mêmes, l’habitude de penser de la même manière ? En science comme en religion, l’association des efforts n’est-elle pas souverainement efficace pour amener l’unité dans les doctrines ? C’est ainsi que l’économie politique a fini par posséder en France une école dont tous les membres s’accordent sur les points fondamentaux de la science, et qui présentent à leurs adversaires, protectionnistes ou communistes, un bataillon peu nombreux, mais uni, serré, compacte. »

En 1852, Guillaumin compile et publie donc le Dictionnaire, coédité avec Charles Coquelin. L’ensemble s’étend sur deux forts volumes de deux mille pages. Il contenait nombre d’articles écrits par Frédéric Bastiat, dont les idées imprégnaient l’ensemble de l’œuvre. En 1866, le catalogue général de la librairie recensait déjà 166 titres de livres distincts, sans compter les revues et autres périodiques.

La librairie Guillaumin est arrivée par l’initiative énergique de son fondateur, par le soin apporté à ses publications, et par la régularité de ses opérations, à être une des premières dans la librairie française au XIXe siècle. C’est chez elle que la plupart des ouvrages et collections d’économie politique ont été publiés. Citons notamment la Collection des économistes et publicistes contemporains, la Bibliothèque des sciences morales et politiques, faisant suite, avec des formats différents, à la Collection des principaux économistes ou des fondateurs de la science, par laquelle l’infatigable éditeur avait inauguré la remarquable et innombrable série de ses publications et, d’autre part, le nouveau Dictionnaire universel du commerce et de la navigation, dont il commença à s’occuper en 1855, dont il fut l’éditeur scrupuleux et le rédacteur en chef principal. Guillaumin ne se chargea pas seulement de réunir, de trier, de classer les matériaux, il eut à obtenir la collaboration des hommes les plus aptes à seconder ses efforts. Il fallait assigner à chacun sa tâche, et, cela, sans blesser les susceptibilités, sans heurter les amours-propres.

Victime d’une crise cardiaque en pleine rue, Guillaumin est mort à 63 ans, le 15 décembre 1864, soit deux ans après la publication des œuvres complètes de Frédéric Bastiat. Il avait été le premier à découvrir et encourager cet auteur au talent unique. L’entreprise Guillaumin et Cie fut reprise par ses filles qui continuèrent brillamment l’œuvre de leur père jusqu’à sa fusion avec la librairie Felix Alcan en 1910. Après Joseph Garnier et Henri Baudrillart, Gustave de Molinari fut le rédacteur en chef du Journal des Économistes de 1881 à 1909 et Yves Guyot de 1910 à 1913. La revue cessera de paraître avec la guerre en mars-avril 1940.

Grâce au dynamisme et à la vision de Guillaumin, nous sommes aujourd’hui les détenteurs d’un précieux patrimoine intellectuel qui peut nourrir les débats actuels, qu’il s’agisse de questions économiques, politiques, juridiques ou philosophiques.

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