Ukraine, ma petite retraite de Russie

Publié Par Alexandre et Grégory, le dans Culture

Parce qu’un con qui marche va toujours plus loin qu’un intellectuel assis, deux frères sont partis sur les routes depuis de longs mois, traversent les frontières, les villes et les campagnes à l’occasion d’un tour du monde à durée indéterminée, sans casques ni golden-parachutes. Au fil de leur voyage, ils livrent leurs impressions sur des expériences qui les ont marqués.

Par Grégory.

Je passais la nouvelle année à Kiev, toujours accompagné de Florian pour sa dernière semaine de voyage, et de John, un ami venu me rendre visite pour l’occasion. Comme pour nous il y a quatre ans, ses pupilles se dilatent à chaque fois qu’il croise une Ukrainienne, surtout quand celle-ci le dévisage sans vergogne en retour. Lui non plus n’avait pas voulu nous croire avant de venir, je le comprends. Et puis Kiev est une jolie ville. Je l’ai redécouverte avec plaisir sous la neige, je m’en souvenais finalement très peu.

Comme il y a 4 ans, j’ai de nouveau été surpris par l’hospitalité à deux vitesses des locaux, capables de vous ignorer honteusement dans les moments les plus difficiles (j’avais d’abord mis ça sur la situation un peu tendue du pays mais ça n’a pourtant pas l’air de les préoccuper outre mesure) et de vous couvrir de nourriture dès qu’on a brisé la glace avec une conversation lambda. Un peu troublant.

La situation politique mérite d’ailleurs un petit détour par la Crimée, point sensible sur lequel les partisans des deux camps ont plaisir à nous aveugler de leur point de vue sans qu’on leur demande leur avis. Je dois dire que mon opinion penche plus côté russe car les Criméens rencontrés se positionnent ouvertement pour l’affiliation avec la mère Russie et ne comprennent pas comment on a pu les rattacher à l’Ukraine.

Autre lieu célèbre de la région mais pour d’autres raisons non moins sordides : Tchernobyl. Une amie m’avait dissuadé d’y aller en 2011 et j’y repensais depuis à chaque fois que je voyais des photos de Pripyat (la ville fantôme située à côté de la centrale) traîner sur internet. Cette fois, je me suis payé le tour, car il est bien sûr hors de question de s’y rendre en vélo, il faut de l’autorisation et du laisser-passer officiel.

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Évidemment, le point qui rebute le plus est le risque d’exposition à des taux élevés de radioactivité et j’ai donc recherché un peu sur internet sur ce qui s’en disait : dans la nature nous sommes exposés à des taux de l’ordre de 0 à 1µSv/h (microsiverts). En général, ça tourne dans les 0,10-0,20, Kiev est à 0,13. J’avais un compteur Geiger en permanence avec moi pendant toute la visite et 99% du temps à l’intérieur de la ville fantôme de Pripyat on est sur du 0,10-0,25. On est monté à 1,2 juste à l’extérieur d’un jardin d’enfants, à 2,5 à deux cents mètres du réacteur qui a explosé en 1986 et le guide nous a montré UN coin à 9µSv vers une racine d’arbre près du jardin d’enfants. Dans tous les bâtiments, le taux est normal car le plus fort des radiations n’est pas entré. Et dans un avion de ligne à 10 000m d’altitude, ça monte à 8-9µSv par heure et fumer cinq paquets de cigarettes est équivalent à recevoir une dose de 1 mSv, c’est-à-dire que la dose maximale admissible pour le public en une année, ça calme non ? Le guide vient là quasi quotidiennement, il y a des gens qui travaillent à Tchernobyl sur des durées de 15 jours, et certains habitants sont même revenus vivre dans les villages aux alentours sans qu’ils n’aient pour le moment plus de problèmes que les autres. Bref, les cinq heures sur place ne présentent donc pas un danger exceptionnel, Canal+ y a même envoyé un de ses journalistes qui nous accompagnait pour l’occasion.

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Et ça vaut franchement le coup. La ville fantôme de Pripyat fait partie de ces lieux dont on ne peut se rendre compte de l’ampleur de la situation qu’une fois sur place. Un peu comme la frontière Nord-Coréenne, l’immensité d’un désert ou la muraille de Chine pour ce que je connais. Entre les immeubles totalement abandonnés, l’ancien supermarché, les gymnases, les écoles, la bibliothèque, la piscine (où des scientifiques se sont baignés jusqu’en 1998 car protégée de l’intérieur), la grande roue et la piste d’auto-tamponneuses (qui devaient entrer en service le 1er mai 1986, soit cinq jours après l’explosion), on imagine très bien le drame des habitants qui ont dû tout abandonner derrière eux du jour au lendemain.

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Comme les autorités n’envisageaient à aucun moment que des touristes puissent venir visiter une ville abandonnée, il avait été ordonné de récupérer toute la ferraille des bâtiments et les dégradations visibles sont donc à 90% du fait du gouvernement.
C’est évidemment le seul musée où les écriteaux n’ont pas besoin de préciser « on touche avec les yeux » car personne n’a envie de laisser traîner ses paluches n’importe où, ou de ramener un petit souvenir. Pour les intéressés, je recommande de s’y rendre en hiver car les groupes sont plus petits et le guide beaucoup plus souple avec les règles.

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Puis les fêtes sont passées et il m’a fallu quelques jours pour reprendre le rythme au moment d’entamer mon dernier mois de voyage, seul cette fois puisque tous mes partenaires ont préféré rentrer au bercail avant l’heure. Le moral était bon car je sais que je reverrai tout le monde d’ici peu et que je veux désormais profiter un maximum des derniers jours sur la route mais les jambes faisaient défaut et le temps s’arrangeait pour rejouer la grande retraite de Russie 200 ans plus tard.

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La route entre Kiev et Lviv n’a aucun intérêt et il me faut bien tous les podcasts des grosses têtes version Bouvard et Jacques Martin pour me fendre la poire au milieu des paysages gris et des visages fermés. En arrivant à Lviv et pour aller à Vienne, il fallut prendre une décision : la Pologne, la Slovaquie ou la Hongrie ? Ça faisait 500km que je me posais la question et j’ai fini par choisir la route la plus au sud en espérant une petite vague de chaleur revigorante. Au sud justement, les Carpates s’annonçaient sur mon chemin et c’est au cœur de la montagne que les choses se gâtaient définitivement : la neige a commencé les hostilités alors que je grimpais les cols entre deux stations de ski, avant que mon porte-bagages ne cède définitivement à la tombée de la nuit.

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Pas de quoi freiner mes ambitions et je réparais tout ça avec les moyens du bord qui se composaient d’une fourchette, un boulon et deux colliers de serrage. Ce montage m’a permis de tenir presqu’une journée avant que ma pédale droite ne s’écrase au sol à vingt kilomètres de Mukachevo, l’axe du pédalier avait cédé !

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La loi des séries, mais cette fois je ne sais ni réparer, ni faire de vélo avec une seule pédale… La perspective de faire du stop avec tout mon fourbi me déprime d’avance. C’est le moment où il ne faut surtout pas trop cogiter à la situation, agir très vite à l’instinct et avancer si on ne veut pas tomber dans une spirale négative. Je plie tout à la va-vite et tends le pouce avec mon plus beau rictus, surmontant de vieilles fripes sales et malodorantes. Une famille s’arrête dans une voiture neuve, et après un gros quart d’heure et à force de bonne volonté de leur part, tout entre sans trop dégueulasser l’intérieur. Ils font le tour de la ville pour trouver un magasin de vélo ouvert, il est 17h, samedi, c’est mort jusqu’à lundi. L’instinct me dit de poursuivre plus loin et ils m’accompagnent jusqu’à la gare acheter un billet pour Budapest le lendemain matin car il était bien entendu hors de question de partir sans m’avoir hébergé, nourri et blanchi.

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Sur le web

  1. À propos de Tchernobyl… Une suggestion de lecture :

    « La Supplication. Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse », pp. 558-777.
    in Svetlana Alexievitch. — Œuvres, Actes Sud, 2015,

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