La Loi de Bastiat en 5 thèses fondamentales (4/5)

Publié Par Damien Theillier, le dans Histoire du libéralisme

Damien Theillier explicite les thèses fondamentales de Frédéric Bastiat dans l’introduction de la réédition de La Loi. Quatrième thèse : La spoliation légale engendre les luttes de classes et les crises politiques.

Par Damien Theillier.
Un article de l’Institut Coppet

USSR -happy march credits John Vaughan (CC BY-NC-SA 2.0)

USSR -happy march credits John Vaughan (CC BY-NC-SA 2.0)

« Un autre effet de cette déplorable perversion de la Loi, c’est de donner aux passions et aux luttes politiques, et, en général, à la politique proprement dite, une prépondérance exagérée ».

L’égalisation ou la fraternisation de la société par la spoliation et l’augmentation massive de la dépense publique aboutissent selon Bastiat à deux phénomènes remarquables par leur actualité : la montée des groupes de pression et le climat de révolution permanente qui règne dans les démocraties modernes.

Charles Comte et Charles Dunoyer, précurseurs de Bastiat

Charles Comte et Charles Dunoyer sont deux disciples de Benjamin Constant, de Destutt de Tracy et surtout de Jean-Baptiste Say (dont Charles Comte deviendra le gendre). Ils sont nés juste avant la Révolution française et ont autour de 30 ans en 1814, lorsqu’ils créent ensemble le journal Le Censeur qui deviendra Le Censeur européen en 1816.

Ce sont avant tout des philosophes de la société. À la différence des économistes classiques, leur problème n’est pas seulement de comprendre comment une société crée de la richesse, mais aussi de comprendre comment faire bénéficier le plus grand nombre des bienfaits de l’industrie et du commerce. En cela, ils sont les véritables précurseurs de Bastiat. « Je ne connais, disait Bastiat, en parlant du Traité de législation de Charles Comte, aucun livre qui fasse plus penser, qui jette sur l’homme et la société des aperçus plus neufs et plus féconds. »

Charles Comte et Charles Dunoyer sont à l’origine de la première théorie libérale de la lutte des classes, fondée sur une analyse critique radicale de l’État (Karl Marx reconnaîtra s’en être inspiré en la détournant). Selon eux, les gouvernants, l’administration et leurs nombreux clients, forment une « classe parasitaire ». Cette classe s’enrichit aux dépens de la classe productive aux moyens d’instruments coercitifs tels que l’impôt, le monopole public, la réglementation, etc.

C’est pourquoi, la seule manière de débarrasser le monde de l’exploitation d’une classe par une autre consiste à détruire le mécanisme même qui rend cette exploitation possible : le pouvoir de l’État de distribuer et de contrôler la propriété et la répartition des avantages qui y sont liés. Comte et Dunoyer considèrent l’État, à la différence des socialistes, comme la source même des privilèges et des injustices, plutôt que comme l’instrument par lequel ces problèmes peuvent être résolus.

L’État n’en reste pas moins utile. Dans son article « Gouvernement » du Dictionnaire de l’économie politique, Dunoyer écrit que « la tâche particulière de l’État est d’apprendre aux hommes à bien vivre entre eux ; il est producteur de sociabilité, de bonnes habitudes civiles : c’est le fruit particulier de son art et de son travail ». Mais son rôle n’est pas de faire le bien, il est de corriger les penchants antisociaux. Autrement dit, l’État est avant tout un gendarme, son rôle est de produire de la sécurité pour les honnêtes gens et de nuire aux malhonnêtes.

Bastiat, théoricien des crises politiques

« Oui, tant qu’il sera admis en principe que la Loi peut être détournée de sa vraie mission, qu’elle peut violer les propriétés au lieu de les garantir, chaque classe voudra faire la Loi, soit pour se défendre contre la spoliation, soit pour l’organiser aussi à son profit. La question politique sera toujours préjudicielle, dominante, absorbante ; en un mot, on se battra à la porte du Palais législatif. La lutte ne sera pas moins acharnée au-dedans ».

Dans La Loi, Bastiat se révèle bien plus qu’économiste, comme on l’a souvent désigné. Il fait œuvre de philosophe du droit, de philosophe social et politique. Les écrits de Bastiat sur la loi et l’ordre social font de lui un important précurseur des économistes de l’école de Virginie, dite école des « Choix publics » au XXe siècle, qui ont associé le droit et l’économie dans une nouvelle discipline. En effet, Bastiat s’attache à montrer que le droit, en tant qu’institution humaine, peut également être perverti par ceux qui l’utilisent à d’autres fins que la défense de la liberté et de la propriété. Et quand la loi est pervertie, il s’ensuit une haine inexpiable entre les spoliés et les spoliateurs.

À Charles Comte et à Charles Dunoyer, Frédéric Bastiat a repris ce thème central de la spoliation et de la lutte des classes. C’est la spoliation qui permet de comprendre l’histoire humaine, c’est-à-dire toutes les formes de violence exercées dans la société par les forts sur les faibles, par les plus rusés, par les beaux parleurs.

Autrement dit, lorsque la loi, au nom d’une fausse philanthropie, se met à distribuer des avantages sociaux par la fiscalité, les prestations sociales et autres subventions, elle devient l’enjeu d’une lutte entre les groupes d’intérêts pour s’assurer un maximum de profits immérités. C’est alors un jeu à somme nulle. Ce que les uns gagnent, les autres le perdent. Le sentiment d’inégalité et d’injustice ne peut alors que s’accroître et générer des conflits.

« Vous ouvrez la porte à une série sans fin de plaintes, de haines, de troubles et de révolutions », écrit encore Bastiat. Si la loi promet de répondre à toutes les attentes, il est probable qu’elle échoue et qu’au bout de chaque déception, il y ait une révolution.

À l’inverse, écrit Bastiat : « je défie qu’on me dise d’où pourrait venir la pensée d’une révolution, d’une insurrection, d’une simple émeute contre une force publique bornée à réprimer l’injustice. Sous un tel régime, il y aurait plus de bien-être, le bien-être serait plus également réparti, et quant aux souffrances inséparables de l’humanité, nul ne songerait à en accuser le gouvernement, qui y serait aussi étranger qu’il l’est aux variations de la température. (…) Mais faites la Loi sur le principe fraternitaire, proclamez que c’est d’elle que découlent les biens et les maux, qu’elle est responsable de toute douleur individuelle, de toute inégalité sociale, et vous ouvrez la porte à une série sans fin de plaintes, de haines, de troubles et de révolutions ».

Certains groupes d’intérêts particuliers ont compris qu’il était plus facile de gagner de l’argent par l’engagement politique que par des comportements productifs. Ils cherchent alors à voler l’argent des autres sous l’égide de l’État, sapant la capacité de production du marché par la multiplication des lois, des taxes et des contraintes bureaucratiques. Ainsi, « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde », écrit Frédéric Bastiat dans un autre pamphlet bien connu et intitulé L’État.

« Il est dans la nature des hommes de réagir contre l’iniquité dont ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est organisée par la Loi, au profit des classes qui la font, toutes les classes spoliées tendent, par des voies pacifiques ou par des voies révolutionnaires, à entrer pour quelque chose dans la confection des Lois ».

Bastiat rejoint ici son collègue Alexis de Tocqueville qui avait analysé la relation entre le désir d’égalité et le changement social. C’est la thèse bien connue de la frustration relative. Selon Tocqueville, plus les inégalités se réduisent, plus on va vers l’égalité et plus les inégalités qui restent sont insupportables, d’où naissance des conflits sociaux. Donc plus on réduit les inégalités, plus il y a de conflits et de crises. Cette thèse s’oppose radicalement à celle de Karl Marx, qui soutient que plus les inégalités augmentent, plus il y a de conflits.

Et Frédéric Bastiat de conclure, à l’opposé de Marx, pour ainsi dire : « Sortez de là, faites la Loi religieuse, fraternitaire, égalitaire, philanthropique, industrielle, littéraire, artistique, aussitôt vous êtes dans l’infini, dans l’incertain, dans l’inconnu, dans l’utopie imposée, ou, qui pis est, dans la multitude des utopies combattant pour s’emparer de la Loi et s’imposer ; car la fraternité, la philanthropie n’ont pas comme la justice des limites fixes. Où vous arrêterez-vous? Où s’arrêtera la Loi ? (…) Vous serez conduits ainsi jusqu’au communisme, ou plutôt la législation sera… ce qu’elle est déjà : — le champ de bataille de toutes les rêveries et de toutes les cupidités ».

Frédéric Bastiat, La Loi (précédé d’une étude par Damien Theillier), Institut Coppet, 2015.

À suivre

Sur le web

 

  1. Merci Monsieur Theillier. Un retour aux sources bien éclairant

  2. « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».
    « Tout le monde », c’est heureusement faux. Quand on a encore un peu de dignité personnelle, on évite de faire partie de l’immense (surtout en France) cohorte des profiteurs. Mais être l’esclave des autres par l’intermédiaire des innombrables taxes n’est pas plaisant non plus.
    Quel choix reste-t-il ? Quitter le pays ou faire la révolution. C’est le super choix que nous laissent nos hommes et femmes politiques.

  3. #le climat de révolution permanent qui règne dans les démocraties modernes#
    Ouais bof !

    Quant à l’état qui dérive et qui crée des discordes sociales. Oui cependant qui fait l’état ? Tous ! En partant d’un état idéal, celui-ci finira par produire des contraintes qui lorsqu’elle deviendront insupportables pousseront le dit état à supprimer ces contraintes et ainsi de suite c’est dans l’ordre des choses (forces de division interne et concurrence avec d’autres états).

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