Le Prix, d’Antoinette Rychner

Publié Par Francis Richard, le dans Lecture

Par Francis Richard.

Antoinette Rychner Le PrixDans son roman, Le Prix, Antoinette Rychner raconte l’histoire d’un sculpteur qui a besoin de solitude pour créer et qui a un besoin irrépressible de reconnaissance une fois qu’il a créé. La contradiction humaine est décidément de ne pas vouloir ressembler aux autres, d’être unique, et de n’en pas trop différer pour autant, de vouloir appartenir à une communauté, quelle qu’elle soit, de quelque taille qu’elle soit.

Comment une œuvre d’art peut-elle être reconnue, sinon par l’obtention d’un prix. C’est du moins ce que croit le sculpteur imaginé par Antoinette Rychner. Faire une œuvre pour obtenir un prix n’est cependant pas gage de qualité de cette œuvre, qu’elle l’obtienne ou non. La réciproque n’est pas plus vraie : qu’une œuvre soit de qualité ne garantit pas qu’elle obtienne un prix… Aussi, si un prix ne se refuse pas, n’y a-t-il pas de quoi s’en vanter non plus…

Le roman d’Antoinette Rychner se présente comme une fable surréaliste. Son sculpteur s’appelle Moi. Il sculpte une matière organique qui sort de son nombril et que l’auteur appelle un Ropf. Il faut des conditions particulières pour qu’un Ropf apparaisse : Appliquer les mains, bien chauffer la zone, et on inspire. Et aussitôt le miracle est là qui n’attendait que moi pour se produire, le splendide miracle de la sculpture !

La matière qui émerge est une pâte d’abord translucide et un peu liquide mais bientôt catalysent les sucs, ils densifient, viscosifient, si bien que la matière rosit, augmente, se raffermit, passe toute luisante le col de mon ventre et vient s’accoler à mes doigts, au début je dois pousser, encourager mais bientôt la substance se crée d’elle-même, ça pulse, tout sort en poussée phénoménale…

À plusieurs reprises Moi présente au Concours un Ropf, qu’il a sculpté et cousu avec des morceaux de Ropfs, mais ce n’est pas lui qui décroche le Prix. Pourquoi ? Parce que son Ropf n’a pas chanté… À chaque fois, en attendant la Lettre qui doit lui annoncer s’il est ou non le lauréat, il ne vit plus. La dernière fois, en ouvrant la foutue Lettre qui l’a informé de son éviction, il en est même devenu sourd, de déception…

Moi aimerait se consacrer exclusivement à son art. Au fond il n’est bon que pour ça. Mais il a une compagne, S, avec qui il a eu Mouflet. S travaille, Moi ne travaille pas, mais il rechigne pourtant à s’occuper de leur rejeton. Plus tard, pourtant, après la naissance du second, de Remouflet, l’occasion lui sera donnée de se rendre compte que la solitude peut peser… La suite de l’histoire dira, ou non, s’il saura concilier art et vie de famille.

Au cours de son récit, Moi dit que faire l’amour avec S, c’est entrer dans ses eaux sans que rien d’autre n’ait d’importance : À l’embouchure ? l’accès semble tout d’abord barré mais je passe le poulier, gagne un fond plus haut, recueillement, commencement des vagues, je suis dans les remous, je travaille sans hélices, je te laisse t’agiter, je te laisse agitée, maintenant je reviens et je pousse à fond, loin, très loin sur toi je vais de crête en crête jusqu’à en oublier la terre ferme...

Quand S met au monde Remouflet, Moi raconte son sentiment de perdition au milieu de la tempête : Une brusque déchirure dans le ciel : tombent sur nous les rayons du couchant, des bouillons secs se forment dans ma gorge et je laisse sortir de drôles de hoquets. Il y a de la fatigue nerveuse – voilà des heures que personne n’a dormi – les sages-femmes qui écopent aux alentours échangent un coup de coude mi-amusé, mi-agacé : il ne manquait plus que cette chochotte-là se mette à pleurer…

Le Prix n’est donc pas seulement une fable surréaliste, c’est un roman poétique, où l’auteur file des métaphores. C’est aussi un roman où la vie de couple, bien observée, est décrite dans ses grands moments et ses servitudes, et où l’artiste, narcissique, tente d’échapper à la seule satisfaction de son ego, en s’occupant de moufletterie, et à la vanité des honneurs, en persévérant dans l’accomplissement d’un grand Œuvre.

  • Antoinette Rychner, Le Prix, Buchet-Castel, 288 pages.

Sur le web