« La Loi du genre » par Drieu Godefridi

Publié Par Sophie Heine, le dans Lecture

Par Sophie Heine.

Cet ouvrage à l’écriture belle et claire est incisif, succinct et globalement bien construit. Il appréhende de façon sceptique les études de genre, qu’il présente comme composées de deux sous-branches : « homosexualiste » et « féministe ». Même si elle est souvent superficielle et schématique, la critique lancée par Drieu Godefridi à ses adversaires, partiellement fondée, pourrait les inciter à remédier à leurs propres failles.

Réduction, simplification et idéologie

La loi du genreL’auteur commence par affirmer que ces deux courants sont unis par une même perception des catégories de « masculin » et de « féminin » comme relevant avant tout de la construction sociale et culturelle, à l’opposé des approches insistant sur leur origine essentiellement biologique. Mais assez vite son analyse montre aussi ce qui les distingue – notons que cette approche plus nuancée constitue un progrès certain par rapport à son essai De la violence de genre à la négation du droit.

La partie consacrée au « genre homosexualiste » n’est pas dénuée d’approximations. Ainsi, l’idéalisme est défini, chez Judith Butler et en général, comme une approche conférant au langage une capacité d’engendrement du réel, alors qu’il s’agit beaucoup plus largement d’une philosophie accordant aux facteurs idéels un rôle déterminant dans l’explication de la réalité. On y lit aussi qu’idéalisme rime avec relativisme : une aberration, même si l’on se contente d’évoquer l’approche hégélienne. Pour saisir les ressorts théoriques de la vision butlérienne, Godefridi aurait pu aller voir du côté du post-structuralisme, sans doute une référence bien plus fondamentale pour la philosophe de Berkeley. Malgré tout, l’auteur exprime des doutes justifiés à l’encontre de la déconstruction radicale du sexe autant que du genre effectuée par Butler et pousse, au fond, à se poser une question pertinente : les rapprochements des combats pour les droits des femmes et des homosexuels ne constituent-ils pas une impasse sur le plan stratégique comme intellectuel ?

Une évaluation tout aussi contrastée peut être faite de la partie de l’essai consacrée aux « féministes du genre ». L’analyse proposée ici par Godefridi est foncièrement réductrice en plus d’être imprégnée de nombreux soubassements idéologiques non assumés. La principale critique assénée à ses adversaires, à savoir leur fond idéologique masqué par un vernis pseudo-scientifique, pourrait ainsi facilement lui être retournée. Autrement dit : à prétention analytique, cet ouvrage est sans doute davantage un pamphlet, dans lequel l’auteur sélectionne habilement les aspects des pensées qu’il veut détruire, et ce sans grand souci ni de rigueur ni de nuance.

De l’égalité à l’identité

Dans la suite du livre, Godefridi résume correctement les principales cibles des « féministes du genre » : l’inégalité dans la sphère domestique, le cantonnement des femmes à certains rôles professionnels, de moindres rémunérations, et la violence faite aux femmes. Mais s’attaquant ensuite à l’usage de la notion de stéréotypes comme facteur causal de ces injustices, il subsume soudain ces différents combats sous une simple lutte contre les « inégalités matérielles ». Ce glissement est évidemment trompeur et problématique, tant il serait ardu de ramener ces différents aspects de la critique féministe aux simples inégalités matérielles.

Par ailleurs, l’insistance de l’auteur sur la supposée volonté des « féministes du genre » d’imposer une « identité » des rôles masculins et féminins repose sur un prisme singulièrement réducteur. Cette saisie identitaire ou « culturelle » du genre – frappante dans les débats militants sur le sujet – est précisément ce qui a contribué à en faire oublier la nature avant tout sociale et politique. En effet, l’ambition d’amoindrir ou d’abolir des inégalités, dominations et autres discriminations n’a pas forcément pour objectif de rendre les hommes et les femmes identiques. Si un tel biais existe probablement dans une frange radicale des études des genres, cette tendance est loin d’en constituer un trait intrinsèque.

Violences et stéréotypes : l’esquisse de réflexions utiles

Malgré ses raccourcis et simplifications, l’essai constitue néanmoins une contribution utile au débat sur le genre. C’est le cas de son traitement – malheureusement trop rapide – de la question de la violence, déjà entamé par l’auteur dans un autre essai précédemment cité. Certes, Godefridi élude le progrès objectif que constitue la pénalisation de la violence psychologique et émotionnelle en tant que ressource symbolique et politique – autant que juridique – dans le combat plus large contre les violences. Nonobstant, il faut bien admettre que certains de ses avertissements sont pertinents, en particulier, concernant le flou de la définition formelle de ces formes particulières d’abus ou les risques d’arbitraire inclus dans leur pénalisation.

On peut émettre le même jugement en deux temps quand Godefridi attaque la thèse du « continuum » entre stéréotypes et violence avancée par plusieurs auteurs : d’une part, établir ce lien ne revient nullement à postuler que la violence psychologique est exclusivement masculine, comme il semble l’affirmer. Il s’agit plutôt de montrer que le contenu « genré » des stéréotypes influence la forme et l’impact plus ou moins délétère des abus. Mais, d’autre part, il peut être utile de réfléchir à la remarque faite – trop rapidement – par Godefridi selon laquelle saisir les stéréotypes de manière détachée de toute différence biologique peut être lourd de certaines conséquences peu perçues par les experts concernés. Ainsi, selon une approche radicalement constructiviste, une socialisation distincte pourrait conduire à une situation dans laquelle le degré et l’impact de la violence n’auraient plus rien à voir avec le sexe. Pour éviter une telle conclusion a priori contre-intuitive, il n’est pas nécessaire d’avoir recours au présupposé essentialiste selon lequel les hommes seraient naturellement plus violents que les femmes. Il suffit d’admettre l’existence de distinctions physiques circonscrites et difficilement contestables, telles que la différence moyenne de force, de taille et de poids entre hommes et femmes. Sur ce point comme sur d’autres, Godefridi esquisse une critique intéressante qui, si elle était approfondie, pourrait se révéler féconde pour les études de genre elles-mêmes.

De même, il est judicieux de mettre en avant les limites d’une référence « scientifique » aux stéréotypes comme facteurs explicatifs des injustices de genre. Comme le remarque l’auteur, l’incapacité à identifier une liste précise de stéréotypes rend ce raisonnement éminemment équivoque. Dans la même veine, la difficulté à distinguer la part de construction et de naturalité dans l’origine de ces stéréotypes les rend peu opérants comme variables indépendantes. Il y a bien longtemps, John Stuart Mill avait d’ailleurs déjà – dans son essai sur « l’assujettissement des femmes » – souligné une telle difficulté. Et il est vrai que l’enlisement d’une partie des études de genre dans des querelles pseudo-scientifiques pour s’opposer aux courants naturalistes et essentialistes s’est révélé peu efficace. Une approche plus souple des stéréotypes serait nettement plus fructueuse : il s’agirait avant tout de dénoncer les idées reçues sur le « masculin » et le « féminin » en tant qu’elles sont contraires à la liberté individuelle et de construire une approche alternative faisant droit aux notions de différence et de liberté, sans même rentrer dans le débat, insoluble en l’état, entre déterminants naturels et construction sociale.

La nécessité de projets positifs

Il est également nécessaire de combler une autre lacune profonde des études de genre, à savoir : une terrible faiblesse de réflexion sur les objectifs à long terme d’une société plus juste. Loin d’être forcément toutes rivées sur l’égalité matérielle, comme le prétend à plusieurs reprises Godefridi, ces approches omettent tout simplement la dimension prescriptive et propositionnelle inhérente à toute construction intellectuelle de qualité. Ainsi, elles négligent l’élaboration d’un discours positif sur la différence qui soit compatible avec l’émancipation de chacun.

Un tel défaut caractérise également le travail de Drieu Godefridi. Au-delà de la déconstruction critique des pensées adverses, l’intellectuel se doit d’avoir le courage et l’énergie, d’une part, d’élucider ses propres référents normatifs, idéologiques et axiologiques et, d’autre part, de mettre en avant un projet alternatif. C’est là une véritable pré-condition à l’émergence d’une réflexion non seulement rationnellement convaincante mais aussi socialement transformatrice.

  • Drieu Godefridi, La loi du genre, Les Belles Lettres, août 2015, 80 pages.


Lire aussi : La loi du genre : interview de Drieu Godefridi

  1. à mon avis, par « superficielle » elle veut dire qu’il n’a pas analysé encore tous les ressorts du « féminisme »…
    http://www.slate.fr/story/104952/barbecue

  2. Le féminisme tout comme « l’homosexualisme » sont des socialisme et n’ont rien à voir avec le libéralisme, jamais.

    Penser les gens comme membres de groupes (« femmes », « homosexuels », « hétérosexuels », etc.) et pire encore penser des rapports de domination entre groupes, c’est du socialisme pur et dur, assez proche de la pensée de Marx.

    Lutter contre les « stéréotypes », c’est du constructivisme, c’est de l’ingérence dans le droit de chacun de penser ce qu’il veut (on punit des actes indépendamment de leurs « raisons intimes », pas l’inverse, et réciproquement). Qu’individuellement on pense que « les hommes (resp. les hétéros) » sont méchants envers « les femmes (esp. les homos/trans/…) » n’est pas un problème, qu’on essaye d’agir pour remédier à ça très bien, tant qu’il n’y a pas l’ombre du commencement de « désir de pénal » qui semble être pour ces gens le manifestation du supposé « désir de pénis » freudien. Tout ce qui va plus loin est une abomination socialiste.

    Je commence à en avoir un poil ras le bol des « libéraux » qui se ruent sur tous les délires « sociétaux » de la gauche socialiste (immigrationisme, féminisme, homosexualisme, etc.) que croient il y trouver ? Un brevet de bienpensance qui rachèterait aux yeux du peuple, des médias, de l’élite politique leur préférence pour la liberté ? La chance d’être enfin du bon coté avec des trucs qui en première analyse rapide, superficielle et biaisée semblent proches de la liberté (oui, chacun devrait pouvoir faire ce qu’il veut… mais dans la limite de la liberté des autres, et sans jamais utiliser la contrainte étatique pour arriver à leurs fins !)

    Le détecteur à bulshit socialiste devrait être « voulez vous utiliser une contrainte quelconque pour pousser les gens à agir ou penser d’une façon qui vous semble bonne ? Considérez vous des groupes au lieu d’individus » si oui à l’une des deux questions ou pire aux deux, c’est du bullshit socialiste. Si non vous pouvez continuer à creuser l’idée.

  3. Bonjour Mme Heine.

    Le Genre n’est pas une science parce entièrement basé sur un postulat, l’oppression supposée des femmes, les injustices supposées envers les femmes.

    Quand la conclusion d’une étude est décidée avant d’entamer cette étude, on n’est pas dans une démarche scientifique.

    C’est assez facile à montrer. Les exemples de ce parti-pris sont très, très nombreux.

    Le concept du genre n’est qu’un moyen qui permet de systématiser les revendications politiques dont ces études « scientifiques » sont le support. Si la cause des problèmes supposés se situe au coeur de la société et de la culture (définition supposée sociale du sexe), il faut tout déconstruire. Tout revoir. Rééduquer. Traquer le sexisme. Le purger. A l’infini.

    Pour cette raison je pense qu’il s’agit d’une idéologie totalitaire, extrêmement dangereuse. Il faudra maintenant essayer de la démasquer comme un « mouvement politique qui s’est déguisée en science », et la chasser des universités. L’irruption du politique au coeur du savoir représente un danger énorme de subversion de la science.

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