Comment Démosthène devint le plus grand orateur de son temps

Publié Par Vladimir Bressler, le dans Histoire

Le public se moqua de lui pendant des années. Lors de ses premiers discours, il fut chahuté et humilié… Puis les Athéniens se mirent à l’écouter, reconnurent en lui un véritable orateur… Et plus de 2000 après, il est toujours cité comme un modèle d’éloquence.

Démosthène (Image libre de droits)

Démosthène (Image libre de droits)

La vie des grands orateurs est une source riche d’enseignements et d’inspiration pour quiconque souhaite éprouver son leadership. Parlons du plus célèbre d’entre eux : Démosthène.

Démosthène vécut au IVe siècle av. J.-C., de -384 à -322. Souvent cité par Cicéron comme un modèle d’éloquence, il fut l’un des plus grands orateurs de la Grèce antique. Pourtant, ce n’était pas gagné…

À ses débuts, Démosthène était en effet peu doué. Son premier contact avec la tribune et le public fut un échec. On raconte que sa voix manquait de force, que son articulation était peu soutenue, et que sa prononciation était mauvaise (il avait notamment du mal avec les « R »)… En plus de cela, le trac et le trouble le paralysaient, ses gestes étaient maladroits, et il soulevait sans cesse une épaule, par une sorte de tic.

C’est ainsi que, lors de sa première intervention en public, il se fit carrément huer. Les gens se moquèrent de lui et critiquèrent violemment sa façon de s’exprimer. Malgré cela, il continua d’intervenir en public, entre autres pour défendre ses idées politiques. Et finit par devenir l’un des meilleurs et des plus célèbres orateurs de l’Antiquité. Voici comment Démosthène s’acharna à remédier à ses défauts…

Les fameux « cailloux de Démosthène »

Démosthène avait des soucis d’articulation et de prononciation. Pour délier sa langue, il s’entraîna à parler avec des galets dans la bouche. Cette technique, désormais appelée « les cailloux de Démosthène », est encore utilisée par certains orthophonistes pour améliorer la diction. En voici le principe :

En plaçant quelque chose dans votre bouche, vous gênez les mouvements de celle-ci ; et si vous voulez vous mettre à parler dans ces conditions, vous êtes alors obligé d’articuler exagérément pour que vos paroles soient un minimum compréhensibles. Ce travail d’articulation permet d’exercer les muscles buccaux, ce qui améliore nettement votre expression orale.

Faites le test ! En remplaçant les cailloux ramassés par terre par des bonbons au miel par exemple. Ou encore en vous coinçant simplement un léger cure-dent entre les dents de devant. Choisissez quelques formules et prononcez-les à voix haute deux ou trois fois en vous efforçant de parler de la façon la plus correcte possible malgré cette gène. Enlevez ensuite les bonbons ou le cure-dent, et reprenez vos formules : vous serez surpris de voir à quel point votre expression se révélera aussitôt bien meilleure, plus fluide et plus agréable…

Démosthène avait également une méthode originale pour travailler le volume de sa voix. C’est sur la plage qu’il ramassait les galets, qu’il mettait ensuite à la bouche. Et il profitait d’être face à la mer pour s’exercer à parler fort face au bruit des vagues (cf. le tableau de Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ, Démosthène s’exerçant à la parole, réalisé en 1870 – détail ci-dessus). De façon similaire, mettez votre radio à fond, et essayez de couvrir le bruit en haussant le ton !

La préparation physique

L’art oratoire est une discipline bien plus physique qu’on ne le pense. Le talent d’un orateur ne dépend pas seulement des mots qu’il emploie, de ses idées et de sa façon d’argumenter : encore doit-il exécuter les bons gestes, occuper l’espace, manier des objets, s’exprimer avec force et clarté sans s’essouffler, tenir dans la durée… Parler face à une assemblée devient vite un sport à part entière.

Pour jaillir avec énergie, la parole doit être soutenue par un corps solide et entraîné. La voix de Démosthène était faible, et seul un souffle puissant peut porter une voix forte. Pour cultiver son souffle, il se mit donc à faire de la course à pied…

Pour nous, le vélo est aussi un excellent moyen, plus contemporain. D’une façon générale, le sport permet d’améliorer notre posture et notre allure. Par exemple, un bon gainage au niveau abdominal, combiné à un fessier et des lombaires renforcés, permet de maintenir une posture bien droite et assurée. La pratique physique et sportive devrait être le complément indispensable des études en rhétorique !

L’épée sous l’épaule

Pour son tic à l’épaule, Démosthène se résolut à travailler devant un miroir. Il coinça une épée le long de son corps, la pointe sous l’aisselle : il était ainsi renseigné sur la discipline de son épaule par les piqûres douloureuses qu’elle lui occasionnait quand son tic le reprenait…

Bien sûr, vous n’avez peut-être pas d’épée chez vous, et vous ne voudriez de toute façon pas tenter une technique aussi violente. Voici donc un autre moyen, moins agressif, pour apprendre à contrôler votre gestuelle et limiter vos mouvements involontaires :

Remplissez un bol d’eau, à ras-bord, au point que la moindre secousse devrait le faire déborder ; prenez alors ce bol entre vos deux mains, en coupole, de telle façon que vous ne pouvez en détacher une pour tenir le bol avec l’autre seulement. Puis… commencez à parler, à raconter une histoire, ou à répéter un exposé ! En veillant bien sûr à ne pas tout renverser par terre ou sur vous.

Remarques : cet exercice est à faire debout, dans votre cuisine, ou un endroit avec du carrelage de préférence… Pour les plus entraînés, vous pouvez risquer quelques déplacements, pas trop brusques ni trop rapides : cela vous obligera à vous tenir bien droit même en marchant. Enfin, plutôt que de travailler devant un miroir, ce qui vous contraint à rester concentré sur votre reflet tout en parlant, il est préférable de se filmer ou se faire filmer, et découvrir ensuite son image.

L’isolement et l’entraînement

Comme tout processus d’apprentissage et de perfectionnement, devenir un bon orateur peut se révéler long et fastidieux. Il est donc important de rester concentré, et de garder intacte sa volonté. On raconte que Démosthène s’obstina à progresser en s’isolant dans un bâtiment souterrain pour mieux travailler. Il se rasa même le crâne et la barbe pour s’empêcher de sortir (ne voulant être vu de la sorte).

Dans votre cas, inutile d’aller vous enfermer dans la cave pour vous adonner à l’art oratoire… Mais il est important que vous ayez un lieu dédié à votre pratique. Pourquoi pas votre chambre, votre salon, où encore une salle de formation. L’espace doit vous être réservé, si possible spacieux et dégagé, et vous ne devez pas craindre de déranger qui que ce soit en élevant la voix.

Gardez également en tête que se former à l’éloquence exige du temps, et vous devez pour cela être prêt à y consacrer au moins une heure d’affilée, un ou plusieurs jours par semaine. Prenez cette activité au sérieux, au même titre que vos autres activités, professionnelles, sportives ou familiales, et réservez-vous un moment spécial pour cela. Travailler sa voix est un rendez-vous avec soi-même. Notez-le dans votre agenda comme tout autre rendez-vous important, et organisez votre emploi du temps en fonction.

Ce qu’il faut retenir de l’histoire de Démosthène, c’est que son talent en matière d’art oratoire ne tient pas à un quelconque « don », à une prédisposition ou à une qualité innée. Il était mauvais, et a travaillé dur pour devenir le meilleur. On s’est moqué de lui pendant des années, lors de ses premiers discours, il a été chahuté et humilié… Puis on s’est mis à l’écouter, on a reconnu en lui un véritable orateur… Et plus de 2000 après, on parle toujours de lui comme d’un modèle d’éloquence.

C’est en ce sens que Démosthène occupe une place à part parmi les grands orateurs de l’Antiquité. Il a marqué à jamais la rhétorique et l’art oratoire. Il nous a laissé de nombreux et ingénieux exercices de perfectionnement à l’oral, qui font encore leurs preuves aujourd’hui. Il demeure une source d’inspiration pour toutes celles et tous ceux qui souhaitent s’exprimer avec brio, porter leurs idées avec force et conviction, et remporter l’adhésion de leur public.

  1. Les énarques sont les dignes héritiers de Démosthène, connu d’après Plutarque pour ne guère attacher d’importance au fond et juger des discours sur la forme… On peut aussi noter la fin de sa carrière sur affaires de corruption, et qu’il ne dédaignait pas les pots de vin (« entendant un acteur se vanter d’avoir gagné un talent pour jouer la tragédie, Démosthène réplique qu’il vient d’en gagner cinq fois plus, simplement pour se taire »).

    Plutôt que d’entraîner les orateurs à l’éloquence, formons les auditeurs au discernement et à l’analyse !

    1. Je crois que malheureusement, si on peut séduire par une « forme » oratoire, il y a actuellement des techniques sophistiquées supplémentaires provenant des nombreux types de « coaching pour apprendre à parler en public » dont une nouvelle part des « trucs » proviennent directement des études de psycho-sociologie commanditées par des professionnels du maketing!

      La préparation de « l’épreuve » reste essentielle: connaissance profonde, fond et forme, du canevas et des « expressions mémorables », une parole éventuellement légèrement assourdie, au début, pour forcer à une plus grande attention, des illustrations bien clairement vues; un discours simple dont le message tient en 3 phrases, ne communiquer que sur ce dont on est soi-même persuadé, même si c’est un doute, etc …

      Si on réécoute A. Malraux à propos de Jean Moulin entrant au panthéon, il est difficile de garder son sérieux!
      Par contre, les conférences de presse de Ch. De Gaulle, restent des modèles d’habileté dans le discours puisdans les réponses (aidés par la sélection des questions, soyons justes!). Plus près de nous, un J.L.Mélenchon reste un tribun populaire « grand crû ». D. Cohn-Bendit se débrouillait bien au Parlement. Européen.

      Ce qui reste de Démosthène, en tout cas, c’est que le « talent » n’évite pas la soigneuse préparation.

      1. Dans les grand tribuns modernes je suis désolé mais Lepen Père surclasse la majorité, y compris Mélanchon. Le seul qui lui arrivait à hauteur reste Tapie.

    2. Jamais aucune preuve de la culpabilité de Démosthène n’a été produite dans l’affaire Harpale. Des suspitions voila tout ce qu’avaient ses accusateurs (en plus du besoin de se débarrasser de lui).

      1. Bon, alors le syndicat de la magistrature lui doit aussi beaucoup. 🙂 Ce qui me navre, c’est qu’on puisse rester dans l’histoire sur son éloquence même sans avoir derrière les idées importantes à défendre. On pourrait en conclure que l’éloquence, puisqu’elle permet de se passer de bonnes idées, est surtout utilisée à cela…

        1. Non mais oh Démosthène c’est aussi celui qui se bat contre l’impérialisme macédonien de ces despotes de Phil 2 et Alex 3, c’est celui qui s’éxile au lieu de céder à l’impérialisme, c’est celui qui s’oppose à la philosophie de Echine en dénonçant ce qu’elle a de pourri, c’est celui sait reconnaitre dans Phocion son adversaire en terme de politique étrangère, un homme exceptionnel et de grande valeur. C’est enfin celui qui va faire face à ses assassins commandités pour leur dire leur 4 vérités en s’étant empoisonné avant.

          J’ai longuement étudié les vies parallèles, Diodore de Sicile et tout ce que j’ai pu trouver sur Démosthène. Ce n’est pas du tout le cynique opportuniste que vous décrivez. On parlerait plutot de Cléon dans ce cas…

  2. Les cailloux cela me rappelle ce que disait Alain Mimoun de Zatopek ami et concurrent celui ci était arrivé pour un repas après une épreuve avec des charges aux pieds je ne sais si l’ anecdote est vrai en tout cas j’ y crois ….

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