La création de nouveaux marchés : conséquence involontaire de l’action des entrepreneurs

Publié Par Philippe Silberzahn, le dans Entrepreneuriat

Par Philippe Silberzahn.

Croissance entrepreneurs écologie (Crédits davetoaster, licence Creative Commons)

Croissance entrepreneurs écologie (Crédits davetoaster, licence Creative Commons)

 

L’effectuation, logique des entrepreneurs, explique que ceux-ci ne démarrent en général pas avec une vision claire de leur futur marché, ou que s’ils le font, celle-ci change considérablement au cours du processus de développement du projet. Autrement dit, et pour reprendre l’expression de l’économiste Friedrich Hayek, le marché final, ainsi que l’entreprise et le produit créés, sont la conséquence de l’action humaine, mais pas de son intention. Examinons cette question plus en détail.

L’idée selon laquelle le marché final, l’entreprise et le produit créés – et plus généralement les artefacts sociaux produits par le processus entrepreneurial – sont la conséquence de l’action humaine repose sur le postulat qu’un marché n’existe pas a priori, attendant d’être « découvert » par un entrepreneur. On est loin de la vision des économistes selon laquelle les marchés émergent spontanément comme simple support de la rencontre entre l’offre et la demande. Un marché est une institution qui doit être créée pour exister. Et celui qui le crée, c’est l’entrepreneur (au sens le plus large). Sans lui, pas de marché. L’automobile a été inventée en 1765 et pourtant il a fallu attendre 150 ans pour qu’elle devienne un marché. Cela ne s’est fait que lorsque les inventeurs (comme Cugnot) ont cédé la place aux entrepreneurs (comme Henry Ford). Il en va de même pour le produit et l’entreprise. Ces artefacts sont donc bien le résultat, la conséquence, de l’action entrepreneuriale.

Là où ça devient intéressant c’est lorsque l’effectuation observe que ces artefacts dans leur forme aboutie ne sont que très rarement envisagés, imaginés, voire voulus comme tels au départ. Par exemple, Lisa Schoen, qui a fondé avec son mari la première entreprise de location de véhicules utilitaires aux États-Unis et qui, 70 après, est toujours leader de son marché, remarquait : « Les premières semaines, nous n’avions même pas conscience d’avoir démarré un business. » Ils prêtaient des remorques à leurs amis, puis aux amis de leurs amis, et c’est seulement au bout d’un moment qu’ils se sont dit : « Eh, mais nous pourrions être payés pour faire ça ! » De même, on peut multiplier les exemples d’entrepreneurs ayant commencé avec une idée parfaitement banale avant d’aboutir, parfois longtemps après, à la formule qui a fait leur succès. Dit autrement, il n’y a souvent pas au début d’intention de concevoir les artefacts auxquels les entrepreneurs aboutiront au final. Ils sont donc la conséquence involontaire de l’action de ces derniers.

Cet aspect involontaire et cette incapacité d’exprimer une vision correcte de l’état final s’expliquent par la rationalité limitée de l’être humain, un concept développé par Herbert Simon. Compte tenu de la complexité de l’environnement, il est impossible d’imaginer toutes les solutions possibles à un problème donné.

Toutefois, cela ne signifie pas que les entrepreneurs agissent sans but et que leur action soit simplement chaotique et purement spontanée. La vision de Hayek a été critiquée par Murray Rothbard, un autre économiste de l’école autrichienne, selon lequel il ne peut y avoir d’action sans intention. L’effectuation offre une réconciliation possible de ces deux visions dans la mesure où elle montre que l’entrepreneur développe son projet en suscitant l’engagement d’un nombre croissant de parties prenantes dans celui-ci. Cet engagement, surtout au début, prend la forme d’une co-création de l’artefact. L’exemple le plus simple de cette co-création est le travail avec un des premiers clients. L’entrepreneur vient voir un client potentiel avec un prototype A1 de son produit. Le client lui dit : « Ça me paraît bien, mais j’aimerais que vous changiez les caractéristiques x, y et z. » Ce à quoi l’entrepreneur répond : « OK, mais si vous m’en prenez dix. » Une fois l’accord passé, l’entrepreneur se met au travail et aboutit au produit A2. Dit autrement, l’entrepreneur et le client se sont mis d’accord pour produire A2, qui n’a pu exister que grâce à cette co-création. Il n’existait auparavant ni dans l’esprit de l’entrepreneur (puisqu’il était parti sur A1), ni dans celui du client (qui ne savait pas ce qu’il était possible de faire). On voit comment l’intention (c’est-à-dire le but) émerge de l’engagement réciproque des deux parties, entrepreneur et client. Mais cette intention se rapporte non pas à un problème global, une vision (comme « créer le premier loueur de remorque américain »), mais plutôt à un problème local, qui peut être tout à fait mineur et ponctuel (par exemple, pour Schoen, c’était de trouver une remorque pour son déménagement). En outre, contrairement à la vision telle qu’elle est habituellement présentée, cette intention est ancrée dans la réalité ; en l’occurrence elle est seulement partagée par l’entrepreneur et son client.

Ensuite, l’entrepreneur répète l’opération avec d’autres clients et parties prenantes (par exemple, obtenir d’un distributeur qu’il mette son produit à son catalogue). Chacune de ces actions unitaires procède évidemment d’une intention et poursuit un objectif donné, mais limité à l’environnement « local » de l’entrepreneur (dans le temps et dans l’espace). Leur accumulation donne, via une série d’artefacts intermédiaires, les artefacts finaux et résout un problème global (impact social). Il y a réconciliation progressive, via ce phénomène, entre l’approche locale et la conclusion globale.

On peut résumer la problématique comme suit :

  • L’artefact final (produit, entreprise, marché) est la conséquence de l’action entrepreneuriale (c’est-à-dire de l’entrepreneur et des parties prenantes à son projet).
  • Il ne résulte pas d’une intention initiale globale.
  • Il est le produit d’une série d’actions ayant, chacune d’elles, une intention locale.

On comprend ainsi pourquoi on peut écrire que les artefacts entrepreneuriaux sont la conséquence de l’action des entrepreneurs, mais pas de leur intention, sans pour autant accréditer l’idée d’une marche au hasard.


Sur le web.

  1. « Compte tenu de la complexité de l’environnement, il est impossible d’imaginer toutes les solutions possibles à un problème donné. » Et c’est là qu’intervient le socialisme qui rend impossible toute solution imaginable à un problème donné.

    Quelle que soit l’imagination de l’entrepreneur ou les besoins de ses clients potentiels, il y aura toujours une taxe nouvelle, un monopole, une norme opportune ou un fonctionnaire affirmant arbitrairement « désolé, ce n’est pas possible ». Les socialistes ne peuvent pas comprendre l’intérêt social éminent des entrepreneurs puisqu’ils prétendent se substituer à eux pour satisfaire l’ensemble des besoins de la population. « A chacun selon ses besoins », qu’ils disaient.

    Il ne faut pas être surpris que, les entrepreneurs les concurrençant directement, les socialistes éprouvent une haine sans borne à leur égard.

    1. C’est bien pour cela que de grands programmes étatiques comme les plans calculs, jeux videos etc… ne peuvent pas fonctionner. Ils ne vont pas attirer des entrepreneurs mais des personnes attirées par les subventions. Et au hasard de leur recherche-développement ils ne se risqueront pas à sortir du sentier battu, déjà parce que ce n’est pas leurs gènes mais aussi ça sortirait de l’objet social.

  2. je crois que vous n’avez jamais lu de livre d’aventures pour vous pencher maladroitement sur un cas particulier .
    un aventurier et un entrepreneur ne font qu’un , si ils ont une motivation elle n’est qu’un leurre pour leur entourage . d’ailleurs, eux seuls réussissent et si au bout du chemin il n’y a plus rien à découvrir , ils en changent pour de nouvelles aventures .

    1. Il semble que vous n’ayez pas compris l’article qui montre le cheminement chaotique de l’entrepreneur entre l’intention et le résultat. Les motivations c’est un autre sujet.

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