« Les désengagés » de Frédéric Vitoux

Publié Par Francis Richard, le dans Lecture

Par Francis Richard.

desengagés (Francis richard recension TDR)Existe-t-il de grands romans sans qu’il n’y soit question d’amour ? Il ne semble pas. L’amour est à la fois un sujet épuisé et inépuisable. Peut-être est-ce même, avec quelques autres traits distinctifs, ce qui caractérise l’être humain parmi les êtres vivants. Dans son dernier roman, Les désengagés, Frédéric Vitoux remonte le temps de quelques décennies pour parler de ce thème éternel, intemporel, en faisant le tour, avec esprit et pertinence, des facettes qu’il peut revêtir.

Fin 1967, début 1968, quatre personnages apparaissent ainsi sous la plume du narrateur, qui se prénomme Pierre, mais qui pourrait tout aussi bien se prénommer Frédéric, puisqu’il a vingt-quatre ans et qu’il fait une thèse sur Louis-Ferdinand Céline, cantonnée à ses deux premiers romans, Voyage et Mort à crédit, car après eux cet auteur n’était « plus digne d’intérêt ni crédité du moindre talent », comme on le lui avait fait comprendre…

Marie-Thérèse Werdenberg a la quarantaine. Elle est mariée à un notaire de province, bien plus âgé qu’elle, et vit, la plupart du temps, seule à Paris, où elle est directrice littéraire des Éditions de l’Abbaye. Comme il faut bien que son corps exulte, il le fait avec des jeunes gens, sans que son sentiment pour son mari n’en soit pour autant altéré.

Octave Dunoyer est un jeune homme de vingt-deux ans. Il vient d’écrire un roman Le Quarante et Unième Mouton. Il ne se prend pas au sérieux. Ce livre ? « Un jeu littéraire, des cabrioles de jeune fou, un déguisement, un sursis, en somme, avant d’aborder l’âge d’homme ». Le titre le confirme : « Mon… mon héros est, si vous voulez, insomniaque. Il compte les moutons pour s’endormir, comme on disait autrefois, comme on le faisait peut-être, je ne sais pas, je n’ai jamais essayé. »

Robert Le Chesneau a la cinquantaine. Il est inculte mais dirige d’une main de maître les Éditions de l’Abbaye, même si les temps sont difficiles. Sa maison d’édition aurait bien besoin d’argent frais pour traverser les écueils. Un de ses amis, Pierre Faninal, qui a fait fortune à Marseille dans les canapés-lits pourrait bien lui apporter son soutien pour les surmonter.

Sophie, la fille de cet ami, a vingt ans. Elle est belle, « le visage un peu rond des adolescentes, que la vie ou l’expérience n’ont pas encore creusé, les joues rosies par le grand air, des yeux bleu-gris sous ses cheveux blonds coupés à la garçonne ». Elle fait des études de lettres et Robert Le Chesneau l’engage comme stagiaire pour remplacer la responsable du service de presse de sa maison d’édition pendant son congé maternité.

Marie-Thérèse et Octave se sont rencontrés chez un disquaire en octobre 1967 et sont devenus amants. Marie-Thérèse, qui sait déceler le talent littéraire, a décidé d’éditer son premier roman, qui va paraître au printemps 68. Bien que Marie-Thérèse aime Octave, elle sait qu’il ne faut pas qu’elle le retienne, en raison de leur différence d’âge. Elle se trouve dans la position de la Maréchale du Chevalier à la rose de Richard Strauss, son opéra préféré, qui dit à son jeune amant : « Va vite et fais ce que ton cœur te dit. » Elle sait que « la vie punit ceux qui n’ont pas l’élégance de se retirer quand il est encore temps ».

Octave n’est pas homme à s’engager en politique : « Il affichait un scepticisme désabusé face à toutes les formes d’engagement possible ». Il n’est pas davantage homme à s’engager en littérature : « L’écrivain prometteur, ce n’était pas lui. Une promesse, par définition, engage l’avenir. Il ne voulait pas s’engager. Il voulait se désengager. » Est-il prêt seulement à s’engager en amour ? En tout cas, sa dilection va aux désengagés, aux « démiurges habités par leur monde, leur œuvre, devenus étrangers à leur temps, à tout ce qui se passe autour d’eux ».

Robert a des vues matrimoniales sur la belle Sophie. Il l’aime, mais en même temps, cette jeune fille fait peur à cet homme plus âgé. Il s’illusionne complètement sur elle. Pourtant il aurait bien voulu, en l’épousant, faire d’une pierre plusieurs coups : tranquilliser le père de Sophie, qui, malade, s’inquiète pour l’avenir de sa fille et aimerait la protéger, rétablir les finances des Éditions de l’Abbaye et convoler en justes noces. Cet homme mûr se révèlera petit garçon, comme tous les hommes « amoureux d’une femme qui les néglige ou les congédie ».

Sophie est attirée par Octave, et lui par elle. Mais entre eux deux les choses ne se passent pas facilement : « C’est toujours la même histoire, la vieille et lamentable histoire des malentendus, des susceptibilités, des impatiences et de l’amour-propre imbécile. Qui dira jamais à quel point l’amour-propre est l’antithèse absolue de l’amour ? ». Aussi le lecteur se demande-t-il s’ils finiront un jour par se désengager des Robert et Marie-Thérèse et s’ils exerceront alors leur droit de jeunes à s’aimer sans se soucier du reste du monde.

Les « événements » de mai 1968 surviennent à ce moment-là. Qui n’est pas vraiment celui de faire paraître un premier roman. Car les Français sont plus occupés à river leurs oreilles à leurs transistors qu’à lire des livres. Ce n’est pas pour eux la révolution au sens classique du terme : « À Paris, l’encre coula beaucoup plus que le sang ».

Les Français ne remettront pas en cause leurs institutions ni leurs habitudes de consommation. Au contraire. Mais leurs mentalités et leurs préjugés en seront fortement bousculés. Le dénouement du roman de Frédéric Vitoux en est favorisé. Quant à l’épilogue, écrit par le narrateur près de cinquante ans plus tard, il ne dit pas tout. Pourquoi ? « Ce vieux fond de pudeur qui me paralyse si souvent quand il ne me conduit pas à inventer ce que je ne peux révéler. »

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