Djihadisme : quand « Timbuktu » dit tout !

Publié Par Christophe de Voogd, le dans Cinéma

Par Harry Bos et Christophe de Voogd
Un article de Trop libre

Timbuktu film afficheJuste avant les fêtes de fin d’année 2014 est sorti Timbuktu, le dernier film du réalisateur mauritanien d’Abderrahmane Sissako, en compétition à Cannes mais ignoré lors du palmarès. Pourtant, il s’agit d’un film capital, dont l’importance s’est – malheureusement – encore accrue avec les événements tragiques du 7 au 9 janvier. Séance de rattrapage, donc !

De Bamako à Tombouctou

En 2006, Sissako surprend le monde du cinéma avec son film Bamako, où l’on suit un procès fictif de la société civile africaine contre les instances financières internationales, accusées de condamner tout le continent à la misère. Sissako situe son procès dans la cour intérieure d’une maison des quartiers populaires de Bamako. Autour et même parmi les avocats, juges et témoins, la vie quotidienne continue sa routine. Les femmes lavent et font sécher le linge, un mariage interrompt les délibérations et, dans la maison, une tragédie familiale est en train de se produire. Cette imbrication des plans et des récits veut évidemment renforcer la dimension politique du film mais montre surtout que Sissako est d’abord un conteur qui veut et sait parler des gens.

Le soir dans Bamako, une fois les tables et chaises du procès rangées, les habitants de la maison regardent la télévision dans la cour. Au programme, une parodie de western spaghetti, « Death in Timbuktu », où le justicier Danny Glover (également coproducteur de Bamako) poursuit une bande de truands quasi-burlesques (parmi lesquels Eliah Souleimane) qui assassinent au jugé les habitants de la ville. Aujourd’hui, impossible de regarder cette étrange séquence sans faire le lien direct avec Timbuktu – il faut d’ailleurs remarquer que le réalisateur centre son dernier film sur la même ville malienne de Tombouctou.

Ici encore, on voit débarquer des hommes armés dans la ville : mais il ne s’agit plus d’invasion de cowboys américains à cheval mais de djihadistes en pick-up. Ils ont l’air de déambuler maladroitement dans les rues étroites et sur les toits. Ils parlent de Zidane et de foot, fument en cachette – tout en décrétant en même temps l’interdiction… du foot et de la cigarette ! Dans la mosquée, ils se font rabrouer et congédier par le cheikh à cause de leur ignorance des préceptes de l’Islam. Certains parmi eux n’arrivent même pas à se faire comprendre en arabe et doivent communiquer en français ou en anglais avec leur co-djihadistes. On en rirait presque. Tout comme l’on a envie de rire de cette accumulation de téléphones portables, véritable objet fétiche des djihadistes comme de la population, toujours en quête, d’une dune à l’autre, du « réseau » providentiel !

Comme le spectateur du film, la population de Tombouctou hésite avant de prendre la mesure de la situation. Le foot est interdit ? Eh bien on jouera sans ballon ! Ce qui donne sans doute la plus belle et plus émouvante séquence d’un film qui en compte tant. La musique est prohibée ? On en fait derrière les portes fermées le soir, quand le son semble venir de partout et de nulle part.

Violence réelle et violence symbolique

Pourtant, quelque chose de très inquiétant est en train de se passer. Au début du film, le réalisateur nous avait déjà avertis, à travers métaphores et métonymies qu’il manie avec autant de maîtrise que l’art du récit : une gazelle qui fuit devant un pick-up plein de djihadistes hilares en train de lui tirer dessus, des masques traditionnels africains réduits en miettes par des salves de kalachnikov – cocktail de violence réelle et de violence symbolique, qui donne déjà la tonalité et le message du film.

Kidana et Satima, jeune couple Touareg vivent quant à eux dans le désert, pas loin de la ville. Contrairement aux autres, ils sont restés, avec leur fille Toya, bercés dans l’illusion de « vivre comme avant ». Leur plus grande richesse ? Une vache nommé GPS (!), gardée par le petit berger Issan. Tout bascule lorsque GPS se coince dans les filets du pêcheur Amadou, qui l’abat. Kidane doit venger GPS et son honneur, autre scène inoubliable dont la beauté n’est surpassée que par le tragique.

Mais, comme les habitants de la ville, Kidane finit par tomber, lui aussi, dans d’autres filets : ceux des djihadistes. Son destin est doublement funeste, car il est également victime d’un règlement de compte entre nomades et sédentaires du Sahel. Il devient ainsi le symbole de toute la perversité des nouveaux maîtres qui profitent des rivalités ancestrales pour régner.

Conte moral et politique

On a reproché au réalisateur un regard à la limite de la bienveillance vis-à-vis des djihadistes au début de son film, alors que dans la seconde partie, toutes leurs horreurs sont exposées sans ménagement. Il est vrai qu’au départ, la subtilité de la narration, qui avance à pas feutrés, comme les personnages du film, peut tromper. Sissako tisse soigneusement sa toile par petites séquences, comme autant de fragments d’un conte moral et politique, où le magnifique paysage de l’Afrique sahélienne le dispute à la beauté des visages et des postures.

Mais il ne s’agit nullement d’un leurre, encore moins d’une contradiction. Sissako témoigne de sa parfaite compréhension de la véritable nature de l’islamisme djihadiste. Un islamisme qui prend son temps avant d’exercer sa véritable terreur ; qui recrute des « paumés » de toutes origines (y compris française, dans le film comme dans la réalité) ; qui prône le littéralisme coranique mais adore les derniers gadgets de la postmodernité ; qui s’accompagne de pur et simple gangstérisme et notamment de la prédation des femmes ; qui masque ses méfaits sous la Loi prétendue d’une religion dont il ignore le B.A-BA ; des djihadistes qui sont, en somme, des humains ordinaires – Sissako insiste à juste titre sur ce point – mais qui ont décidé d’éteindre, en eux et dans les autres, la part solaire de l’humain. « La banalité du mal », ou Hannah Arendt à Tombouctou !

Le totalitarisme de notre temps

En ce sens, et c’est le message centrale du film, un message que seul un musulman peut délivrer sans être accusé de « stigmatisation » : le djihadisme d’aujourd’hui n’est ni plus ni moins qu’une forme nouvelle du totalitarisme. Timbuktu résonne aussi, à travers le parallélisme des scènes de tueries, comme un repentir de Sissako par rapport à Bamako. Non, ce n’est  pas – ou ce n’est plus – le FMI ou le capitalisme mondial qui frappe l’Afrique au cœur et à l’âme, mais la terreur islamiste.

De même que l’histoire militaire est remplie d’états-majors en retard d’une guerre, de même l’histoire politique est pleine de responsables et de commentateurs en retard d’une menace. Alors que tant d’entre eux sont obsédés par une possible résurrection du  fascisme des années 30, des loups, d’une autre engeance mais d’un même appétit, sont entrés dans la ville. À Tombouctou comme à Paris.

Et c’est aussi pour cette raison et pour cette mise en garde qu’il faut voir Timbuktu. De toute urgence.

  • Timbuktu, drame franco-mauritanien d’Abderrahmane Sissako (sortie le 10 décembre 2014), avec Pino Desperado, Toulou Kiki, Abel Jafri et Fatoumata Diawara, durée 97 mn.


Sur le web.

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  1. Film, certainement, d’une grande lucidite. Avec la volonte de regarder les choses en face – toutes les choses en face – tout comme votre excellent article, qui decrit bien la necessite d’aller voir le film afin de pouvoir s’imbiber du sujet, et en tirer les conclusions necessaires vis a vis des problemes decrits dans l’oeuvre, qui sont aussi necessairement les notres.

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