Dépenses de santé en France : 100% du PIB dans un siècle !

Publié Par Patrick Aulnas, le dans Social

Si les dépenses de santé ne sont pas maîtrisées par des décisions publiques, le système actuel de financement collectif explosera tôt ou tard. Petite démonstration mathématique.

Par Patrick Aulnas.

cul de sac credits MPD01605 (licence creative commons)

La croissance des dépenses publiques est une tendance historique qui commence au moins au 19e siècle et qui concerne tous les pays à partir d’un certain niveau de développement économique. Mais certaines dépenses croissent nettement plus vite que le PIB lui-même : elles absorbent donc une part croissante du PIB. Une telle tendance ne peut jamais être durable sur le long terme. L’exemple des dépenses de santé en France est à cet égard éloquent. Une vérité mathématique s’impose : qu’elles soient publiques ou privées, elles ne continueront pas à croître au même rythme au 21e siècle. Démonstration.

Croissance du PIB et croissance des dépenses de santé en France.

Le ministère de la Santé, dans une étude de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), a fourni les chiffres suivants concernant l’évolution des dépenses de santé en France depuis 1950 :

  • en 60 ans, sur la période 1950-2010, elles sont passées de 2,6% à 9,1% du PIB ;
  • sur cette période, elles ont cru à un rythme moyen annuel supérieur de 2,4 points à celui du PIB.

Il est donc assez banal de se poser la question suivante : si le phénomène se poursuit, quand les dépenses de santé représenteront-elles 50% puis 100% du PIB ? Évidemment, il est impossible que le PIB ne soit constitué que de la production de type santé. Mais il s’agit simplement de confirmer une intuition : une rupture de la tendance aura nécessairement lieu dans un avenir à déterminer. Ce n’est pas un choix mais une réalité économique soumise à contrainte mathématique. Cet avenir est-il proche ou lointain ?

Au rythme constaté depuis 1950, les dépenses de santé seront de 100% du PIB dans moins d’un siècle.

Les chiffres de base sont les suivants :

  • PIB de la France en 2012 : 2 032 milliards d’€, selon l’INSEE ;
  • Total des dépenses de santé en 2012 : 240 milliards d’€ environ selon l’IRDES ;
  • Croissance annuelle moyenne du PIB dans les décennies futures (hypothèse) : 1,5%
  • Différentiel de croissance entre PIB et dépenses de santé : 2,4 points ;
  • Soit croissance annuelle moyenne des dépenses de santé : 1,5 + 2,4 = 3,9%

En prolongeant la tendance observée de 1950 à 2010, il faut 62 ans pour que les dépenses de santé représentent 50% du PIB et 92 ans pour qu’elles représentent 100% du PIB. Les dépenses de santé représenteraient donc 50% du PIB en 2074 et 100% du PIB en 2104.

Lecture : en prenant pour base les évolutions constatées de 1950 à 2010 et en prolongeant la tendance, les dépenses de santé deviennent égales au PIB au bout de 92 ans (soit année 2104), le point de départ étant 2012.

aulnas

L’importance du dynamisme économique général

On peut penser, assez raisonnablement1, que les dépenses de santé ne pourront jamais atteindre 50% du PIB. Dès la première moitié du 21e siècle, elles ne pourront donc plus croître à un rythme très supérieur au taux de croissance du PIB comme elles l’ont fait par le passé.

Tout dépend donc du taux de croissance économique. Beaucoup d’économistes pensent que nous sommes entrés dans une phase durable de croissance lente. Si cela se vérifie, les dépenses de santé ne pourront croître que modestement, à un rythme égal ou très légèrement supérieur au taux de croissance économique. Si elles ne sont pas maîtrisées par des décisions publiques, le système actuel de financement collectif explosera tôt ou tard. C’est une certitude économique basée sur un raisonnement mathématique simple.

En faisant l’hypothèse d’une croissance économique forte de 4% par an sur longue durée, donc presque inenvisageable, les résultats sont à peine modifiés. Les dépenses de santé représentent alors 50% du PIB en 2077 et 100% en 2106. Mais dans un tel cas, évidemment, les dépenses de santé peuvent croître généreusement en valeur absolue sans pour autant dépasser un rythme annuel moyen de 4%. Et cela change tout.

Comme on pouvait en avoir l’intuition, tout est donc fonction du dynamisme économique général. Mais les certitudes mathématiques ne sont pas inutiles. Elles conduisent à penser, sans presque aucun risque d’erreur, que des modifications profondes auront lieu dans les décennies futures. Il ne s‘agira pas d’un rationnement des prestations de santé mais d’un retour à la raison après 60 années de dépenses très élevées.

L’avenir : plus de liberté ou plus d’égalité ?

santé dans un siècle rené le honzecL’échec de la maîtrise des dépenses dans le cadre d’un système piloté par des élus (syndicalistes ou politiques) conduira tôt ou tard à remettre en cause ce mode de gestion. L’objectif affiché d’égalité d’accès aux soins constitue sans doute un facteur de dérive potentielle. L’importance croissante des complémentaires santé (mutualistes ou capitalistes) représente d’ailleurs un début d’évolution vers la liberté de choix. La problématique liberté-égalité est ainsi, une fois encore, sous-jacente. Trop d’égalitarisme aboutit à des dérives de gestion. L’avenir verra donc probablement un accroissement de la liberté individuelle en matière de protection santé de façon à alléger les prélèvements obligatoires (cotisations). Si cette voie n’était pas suivie, il faudrait une accentuation considérable des contraintes pour obtenir la maîtrise des dépenses et nous quitterions l’univers démocratique.

Comme dans le domaine des retraites, la population n’a aucune conscience de la situation gravissime des systèmes collectifs de financement de la santé. Des ajustements, encore insuffisants, ont eu lieu pour les retraites mais presque rien n’a été entrepris pour mieux maîtriser les dépenses de santé car il s’agit d’un sujet politiquement sensible. Le réveil risque d’être particulièrement douloureux.

Annexe :

Calculs effectués par l’auteur à partir des statistiques officielles

Quand les dépenses de santé absorbent-elles un certain % du PIB ?

1. Principe
Le calcul est simple. Il suffit d’utiliser la méthode des intérêts composés : Cn = C0 (1+t)n
– Cn = valeur acquise à l’issue de n périodes
– C0 = valeur initiale à l’époque 0
– t = taux d’intérêt (ou taux de croissance)
– n = nombre de périodes de placement

2. Taux de croissance moyen annuel du PIB = 1,5%
Évolution du PIB : Pn = 2032 × 1,015n
Évolution des dépenses de santé : Dn = 240 × 1,039n

Quand les dépenses de santé absorbent-elles 100% du PIB ?
Pn = Dn
Soit 2032 × 1,015n = 240 × 1,039n
240/2032 = 1,015n / 1,039n
Logarithmes népériens (ln) :
ln (240/2032) = n × ln 1,015 – n × ln 1,039
n = ln (240/2032) / ln 1,015 – ln 1,039
n = 91,4 années

Quand les dépenses de santé absorbent-elles 50% du PIB ?
0,5 Pn = Dn
Soit 1016 × 1,015n = 240 × 1,039n
240/1016 = 1,015n / 1,039n
Logarithmes népériens (ln) :
ln (240/1016) = n × ln 1,015 – n × ln 1,039
n = ln (240/1016) / ln 1,015 – ln 1,039
n = 61,7 années

3. Taux de croissance moyen annuel du PIB = 4%
Évolution du PIB : Pn = 2032 × 1,04n
Évolution des dépenses de santé : Dn = 240 × 1,064n

Quand les dépenses de santé absorbent-elles 100% du PIB ?
Pn = Dn
Soit 2032 × 1,04n = 240 × 1,064n
240/2032 = 1,04n / 1,064n
Logarithmes népériens (ln) :
ln (240/2032) = n × ln 1,04 – n × ln 1,064
n = ln (240/2032) / ln 1,04 – ln 1,064
n = 93,6 années

Quand les dépenses de santé absorbent-elles 50% du PIB ?
0,5 Pn = Dn
Soit 1016 × 1,04n = 240 × 1,064n
240/1016 = 1,04n / 1,064n
Logarithmes népériens (ln) :
ln (240/1016) = n × ln 1,04 – n × ln 1,064
n = ln (240/1016) / ln 1,04 – ln 1,064
n = 63,2 années

  1. Mais la prudence s’impose. Qui aurait pu penser au début du 20e siècle que le secteur tertiaire représenterait un siècle plus tard les trois-quarts du PIB ?
  1. Le premier problème des dépenses de santé c’est leur opacité ! Depuis 15 ans que je m’intéresse de près ou de loin à ces histoires d’économie et de budget, je n’ai constaté qu’une hausse spectaculaire des prélèvements sociaux et une baisse spectaculaire de la qualité des soins. Certes il y a de plus en plus de malades et de personnes âgées mais est ce vraiment dans les mêmes proportions ?

    Je ne crois pas au déficit de l’assurance maladie.

    Aujourd’hui j’aimerai connaitre ou du moins j’aimerai qu’une vrai étude indépendante soit faites sur les réelles dépenses de santé (par maladie, par catégorie, par centre hospitalier, par laboratoire pharmaceutique, par type de praticien, etc, etc …) pour enfin savoir à quel niveau on se fait avoir !

    1. Il suffit de voir le niveau de vie moyen des retraités pour savoir qu’ils abusent. On nous fait pleurer avec les petites retraites, mais le niveau moyen est stratosphérique comparé aux jeunes.

      Penser que les générations futures rembourseront la dette est illusoire !

      1. de toute façon ce n’est pas aux futures générations de payer les dettes des autres ; trop facile de compter sur eux ;

    2. Wimo, « Je ne crois pas au déficit de l’assurance maladie »
      Je pense à l’inverse, que les calculs de Patrick Aulnas sont optimistes quant au PNB et pessimistes quant aux coûts de la santé :
      1. la croissance du PNB, c’est fini (le maintien, c’est pas si mal)
      2. dans les dépenses de santé n’est pas incluse l’AME;
      dont la croissance sera exponentielle dès que sera compris tous les profits qu’il y a lieu d’en tirer (déjà des officines se créent !)

      1. Je ne demande qu’à y croire mais cette opacité sur les détails des comptes de la CPAM me dérange. Nous n’avons que des grandes lignes. Pourquoi cacher la globalité de ses comptes si ce n’est pour cacher des choses ?

        Il est temps que l’assurance maladie se comporte comme telle, une assurance doit servir en priorité à ceux qui cotisent et non l’inverse.

    3. oui moi j’aimerai connaître le résultat d’une vraie étude citée dans le message précédent. D’avance merci

      1. en complement à mon message
        le 1er message de wimo

  2. Ça reste qu’une prolongation de tendance.
    Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel.

    1. évidemment. L’auteur le dit lui même.
      Ça reste néanmoins une illustration intéressante du problème.

  3. Les craquements, c’est pour bientôt : la montée de la santés dans le PIB va empêcher le privé d’y accroître sa part, voire la réduire en faisant partir les meilleurs éléments et les capitaux qui restent.
    Moins de 10 % de plus dans le PIB, et on en reparlera.

  4. L’omerta sur les comptes de la Sécu ?

    Chiffres sur les ALD « importées » ? genre sida et autres ?

    Savez bien que Marisol est farouchement contre l’Open data des données de Santé.

    On pourrait comparer le taux d’ALD entre les pays d’Europe et en déduire les coûts de l’immigration….

    Pareil pour les handicapés importés…

    Et pendant ce temps, on restreint l’offre et les remboursement pour ceux qui travaillent et cotisent…

  5. Vous ne semblez pas tenir compte du cout du papyboom dans les dépences de santé et la tendance démographique.
    Une fois cette génération six pieds sous terre, les dépences de santé devrait décroitre ou se stabilisées du fait d’un rajeunissement de la population voir d’une diminution?

    1. A quoi bon essayer d’arranger les choses dans ce cas, le déficit se résorbera tout seul d’ici 50 ans.

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