En vacances avec Monsieur Tati

Publié Par Guillaume Vuillemey, le dans Cinéma

Par Guillaume Vuillemey
Un article de Trop Libre

playtime-tatiAu cœur de l’été, l’un des six long-métrages de Jacques Tati, Playtime (1967), ressort en version restaurée. Parfois considéré – à tort de notre point de vue – comme le grand œuvre de son réalisateur, Playtime concentre néanmoins l’essence de l’art de Tati en affinant davantage les procédés comiques et cinématographiques qui se dégageaient déjà de Jour de fête (1949), des Vacances de monsieur Hulot (1953) et de Mon oncle (1958). À ce titre, il est propice à une discussion critique de l’œuvre de Tati considérée dans sa totalité.

Affirmons-le tout de go : s’il suscite beaucoup de bienveillance au premier abord, le projet cinématographique de notre réalisateur (une dissection comique de la modernité, une série d’études sur le changement de civilisation consécutif à la montée en puissance de la technique et de l’indifférenciation), souffre de graves défauts qu’il nous faut détailler dans ces lignes.

Tout d’abord, quel est le sujet de Playtime ? Dans un entretien de 1967 aux Nouvelles littéraires, qu’il faudrait lire dans son intégralité, Tati présente son film :

« Un groupe de touristes arrive à Paris avec l’idée qu’ils vont visiter une ville pleine de charme, de pittoresque, de variété. En atterrissant à Orly, ils retrouvent à peu près le même aéroport que celui qu’ils ont quitté à Munich, Londres ou Chicago. Ils montent dans le même autocar que celui qu’ils avaient utilisé à Rome ou à Hambourg et arrivent sur une route bordée de lampadaires et de buildings identiques à ceux de leur propre capitale. Ils retrouvent ce style d’architecture conçu pour vivre au garde-à-vous. Ils ne voient jamais rien de particulier, jamais rien d’humain. » (entretien reproduit en annexe de Michel Mourlet, L’écran éblouissant, 2011).

À l’image de Playtime, toute l’œuvre de Tati donne à voir les travers d’un monde internationalisé, américanisé, baigné de perfection mécanique. Les bandes-son, qui sont l’une des plus importantes innovations de Tati, laissent peu de place au dialogue : on y entend un sabir permanent, dominé par l’anglais, des bredouillements finalement peu humains. Dans Jour de Fête, l’américanisation des techniques est tournée en dérision. Avec Les vacances de monsieur Hulot, c’est le tourisme de masse ; puis l’entreprise moderne avec Mon oncle. Pour Playtime, Tati a veillé à reconstituer des décors de verre et de béton gigantesques (qui l’ont ruiné), et à ne laisser transparaître aucune zone de verdure, aucune branche d’arbre.

Malgré sa grande lucidité, le ton adopté par Tati n’est pas purement pessimiste. Certes, « notre civilisation devient chaque jour plus terne, plus anonyme. Autrefois le charcutier portait une chemise de couleur et un beau tablier. Aujourd’hui il s’habille en blanc comme les dentistes et les chirurgiens. Le monde devient une immense clinique. […] l’alignement des personnalités est une chose terrible. » Mais, « notez que la fin de Playtime est optimiste. Autour d’une place se dressent des buildings, d’énormes gratte-ciels de métal et de verre ; mais, dans cet immense ensemble, demeure une fleuriste minuscule et saugrenue. C’est elle, l’espoir. »

Quel est, à nos yeux, le principal défaut du cinéma de Tati ? Pour le comprendre, il faut au préalable saisir l’essence de son comique. Monsieur Hulot, ou le facteur de Jour de Fête, ne sont pas comiques délibérément ; ils sont comiques malgré eux. L’effet comique, dans chaque film, nait de l’inadaptation de l’homme à son environnement, à son urbanisme et à sa mécanique : tant que la vie subsiste, nécessairement imparfaite et rebelle à la rigueur technicienne, elle engendre malgré elle des effets comiques (e. g. les nombreuses maladresses liées à l’architecture de verre, transparente, de Playtime). Chez Tati, la spontanéité et la vie résistent à cet univers nouveau.

Le projet est fort louable, mais cesse d’être séduisant dès lors qu’il est plaqué à l’écran comme une pure construction intellectuelle, qui préexiste à la mise en scène et qui l’écrase. Quelle que soit la valeur d’une idée, elle ne peut que nuire à la qualité d’un film dès lors qu’elle est plaquée sur lui et lui imprime son principe directeur. Bien évidemment, le travail proprement cinématographique de Tati (recréation de larges espaces, qui donnent la mesure relative de l’homme et de son environnement) est appréciable. Mais le problème fondamental de Playtime, c’est qu’il n’y a plus de vie du tout, tant la stylisation de l’idée est poussée loin. Ni le groupe de touristes, ni même monsieur Hulot n’ont grand-chose d’humain : pas de buts, pas de sentiments, pas d’intensité dramatique dans des existences larvaires et minables.

Le comique nait alors de cette mécanique plutôt bien huilée, qui parfois déraille. Le gag est ce dérapage. Quand bien même il est plutôt drôle (ce qui n’est pas toujours le cas), il est forcément dérisoire, car il affecte des trajectoires qui n’ont aucune substance, des vies sans relief, des corps et des esprits sans volonté ni desseins, sans souffrances et sans joies.

Au rebours, le grand comique (celui de Wilder dans ses meilleures réalisations, ou celui de Capra dans New York-Miami) cesse d’être insignifiant quand il pimente une mise en scène dense, dramatique, ouverte sur des possibilités incertaines. Les meilleurs plans de Tati, vus sous ce prisme, sont ceux des toutes premières minutes des Vacances de monsieur Hulot. C’est là la meilleure part de son œuvre.

Outre le choix des sujets, Tati est également célébré pour ses innovations en matière sonore (bandes-son laissant entendre la rumeur confuse d’une rue, des voix superposées et se parasitant l’une l’autre). À nos yeux, l’innovation n’a rien de positif par nature ; elle n’est heureuse que si elle sert la mise en scène. En ce domaine également, la nouveauté introduite par Tati (et très peu reproduite après lui par d’autres réalisateurs) semble avant tout répondre à la nécessité de pousser jusqu’au bout une idée directrice. S’il est possible de penser par écrit le brouhaha comme la novlangue de l’époque moderne, le procédé chez Tati est trop artificiel. Il n’émane pas d’individualités charpentées et cohérentes, ni de masses reconnaissables. Il est arbitrairement plaqué sur le réel, de sorte que le même défaut transparait de part en part.

Playtime, comédie de Jacques Tati (1967), sortie en version restaurée le 16 août 2014, avec Jacques Tati, 2h04mn.


Sur le web.

  1. Il y a en effet une direction dans la chronologie des oeuvres de Jacques Tati. Ou aurait-il pu bien aller apres « Play Time » qui puisse encore ajouter a l’exploration du sujet? Ce qui est bien tragique c’est que la production de ce film ait fini par le ruiner. « Play Time » est un film gigantesque mais difficle a vendre.

    Des petites souris de laboratoire errant dans des labyrinthes deshumanises. Une acceleration premonitoire de la deliquescence du paysage urbain, et la suggestion de « Big Brother » ?

  2. En somme, si j’ai bien compris l’article, Tati finit par employer dans ses films la même uniformisation déshumanisante que celle qu’il entend dénoncer?

    1. Jacques Tati a su reconnaitre tres tot, dans l’embryon, « Jour de fete » – 1949, les premiers signes de cette marche vers la deshumanisation de la societe francaise traditionnelle et de son paysage populaire. Suivit dans le meme theme « mon oncle » qui abordait plus precisement le theme de la pretention, du snobisme. Je ne pense pas qu’on puisse placer « les vacances de M. Hulot » dans la meme thematique puisqu’il s’agissait plutot ici de la description charmante d’un petit groupe de francais moyens en vacances, une petite fantaisie idiosyncratique pleine d’un humour burlesque, clin d’oeil a Charlie Chaplin, avec le personnage central de M. Hulot. Une petite collection anthropologique, echantillonage de « cliches » selectionnes avec soins, de francais de bonne famille, mais pas trop, en vacances, dans une pension de famille du bord de mer.

      Difficile de dire, dans les films qui ont precedes « Play Time », si l’idee de l’auteur etait principalement de divertir ou de delivrer un message. Dans tous ses films sauf celui dont nous parlons, je pense vraiment que les deux devaient s’equilibrer. Je crois que c’est clairement visible. Dans « Play Time » j’ai plutot l’impression de visionner une oeuvre qui provient d’un concept et d’un cahier des charges principalement artistique. Je pense que Tati a voulu veritablement nous plonger dans cet univers urbain deshumanise qu’il desirait denoncer. Le theme de la modernite effacant tout. Le contraste entre la taille des acteurs et le gigantisme de l’environnement urbain n’est pas accidentel. La volonte de l’auteur est evidente. Rappellons nous que la realisation des decors l’a ruine. Je crois, je suis sur, que ce film est a la fois un des plus grands echecs commerciaux de l’histoire du cinema francais, jamais porte a l’ecran, mais que c’est en meme temps, pour reprendre ce que j’ai deja dit plus haut, la plus belle, la plus parfaite, et la plus ambitieuse oeuvre conceptuelle jamais realisee en France, et sans doute a l’etranger.

      View at your own risk…

      1. ERRATUM

        Ou avais-je la tete…

        Viewing at your own risk.

        1. View at your peril.

          Je m’amuse un peu sur le theme de l’interpretation linguistique… Bien peu de reactions a cet article, helas, c’est vrai qu’avec le changement de gouvernement, les regards sont tournes dans d’autres directions.

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