Le nudge, un paternalisme libertarien au 10 Downing Street ?

Publié Par Nicolas Beyls, le dans Sujets de société

Le nudge est en vogue outre-Manche. Le principe : influencer les choix individuels sans recourir à la contrainte. Cette démarche s’applique aussi bien à l’épargne comme à la santé ou l’écologie. Les élites françaises jacobines s’y convertiront-t-elles ?

Par Nicolas Beyls.
Un article de Trop Libre.

Dans leur ouvrage Nudge : Improving decisions about Health, Wealth and Happiness, l’économiste Dick Thaler et le juriste Cass Sunstein théorisent ce qu’ils appellent le « paternalisme libertarien ». Le nudge, ou « coup de coude », concilie liberté de choix et orientation des décisions individuelles par l’État. Cette approche est compatible avec le libéralisme dans la mesure où les citoyens sont libres de s’écarter des options par défaut proposées par l’État au profit de leurs propres solutions. Ces choix par défaut, déterminés par des experts, évitent les coûts engendrés par l’inertie et empêchent les individus d’être victimes d’abus ou de manipulations.

Nudge Homer Simpson (Crédits : Mrs Blogs Blogs, tous droits réservés)

Le nudge illustré. Homer Simpson aime beaucoup les donuts. Cependant ceux-ci sont remisés à l’arrière du magasin. Apu préfère mettre en avant des fruits frais. Le policier conseille à Homer de choisir l’option la plus saine, mais sans l’empêcher d’opter pour sa gourmandise favorite !

 

Dans ses travaux, Thaler part du constat d’une incohérence temporelle des ménages aux États-Unis. Ceux-ci devraient épargner beaucoup afin de financer leurs retraites, mais ils ont tendance à remettre constamment cette décision cruciale au lendemain. Face à cette schizophrénie, les autorités américaines ont d’abord recouru à des incitations fiscales en faveur de l’épargne, mais ce dispositif restait insuffisant. Thaler a proposé d’inscrire automatiquement les salariés sur un plan d’épargne, tout en leur donnant la possibilité de s’en désinscrire. Cette approche a été adoptée par un grand nombre d’entreprises américaines et en 40 mois, le taux d’épargne est passé de 3,5 à 13,6%.

Le Premier ministre britannique David Cameron a créé dès 2010 sa nudge unit dont la direction a été confiée au même Richard Thaler. Son action a permis d’accroître l’efficacité de l’action publique à un coût modique. Le champ d’application est très large : il existe par exemple des nudges verts, dans le domaine de l’écologie. Le résultat le plus surprenant concerne le don d’organes. La nudge unit a modifié la page d’accueil du site permettant de s’inscrire au programme de don, en rajoutant le logo du NHS (la Sécurité sociale britannique) et en inscrivant la phrase : « Chaque jour, des milliers de gens qui voient cette page décident de s’enregistrer ». Grâce à l’effet de pair, 96.000 adhésions supplémentaires ont été enregistrées en un an !

Les succès spectaculaires du nudge devraient inspirer les dirigeants français, bien plus favorables aux réglementations coercitives qu’aux incitations douces. Encore faudrait-il que l’enseignement de l’économie comportementale soit plus répandu dans nos grandes écoles. Vite, un nudge pour  amener nos élites sur ce chemin !

À lire aussi sur le même sujet :

  1. « Ces choix par défaut, déterminés par des experts, évitent les coûts engendrés par l’inertie et empêchent les individus d’être victimes d’abus ou de manipulations. »

    Les manipulations de l’État n’en sont pas ?

  2. Non. Je n’ai pas envie d’aller chercher mes donuts dans l’arrière-boutique, ou de remplir un papelard pour me désinscrire de quelque chose, sous prétexte que quelqu’un d’autre ne fait pas le choix décrêté bon par un organisme X. Cela revient à pénaliser celui qui est responsable.

    Oui à l’information, non à l’influence étatique. Je fais mes propres choix, merci.

    1. Pour tempérer mon propos, c’est cependant largement préférable à ce qui se fait en France, nous sommes d’accord. Mais ce n’est pas la solution optimale.

      1. « Ce n’est pas la solution optimale »

        L’important est d’essayer ET de savoir revenir en arrière quand il le faut ! Je suis d’accord avec vous : non à l’influence étatique. Mais si on pouvait me garantir que le « nudge » ne soit pas un prétexte à plus d’influence, je signerais tout de suite. Et je dis « pas plus d’influence » car je trouve le « bourrage de crânes » incessant aussi pénible et presque aussi néfaste que la coercition.

  3. rien que le nom me fait dégueuler

  4. C’est du réflexe conditionnée. ça marche très bien pour dresser les animaux…ça devrait bien fonctionner avec les Français…

  5. Le don du sang en France a toujours fonctionné sur ce principe avant même que le « nudge » existe !

  6. Cela me rappelle l’affaire des images subliminales. La dénonciation du scandale (ironie…) est retombée lorsque les publicitaires se sont rendus compte qu’une publicité visible et directe restait bien plus efficace et ciblée qu’une impression.

    Le nudge a un effet, il est pour l’instant moins intrusif qu’une vraie propagande, mais il rejoindra bientôt les images subliminal, pour un retour à la bonne vieille recette de Lord Kitchener !

  7. J’adore!
    Bientôt les politiques pourront faire campagne sur leur ralliement aux méthodes douces. Fini Big Brother, Welcome Big Mother!
    Résumons donc: grâce à l’acquisition des données personnelles de chacun, l’état va pouvoir se passer, en partie, de la violence dont il était coutumier pour imposer ses choix. Il y substituera une coercition douce à base de manipulation mentale, testée grâce aux expériences des réseaux sociaux et autres avatars modernes.
    Il faudra alors le remercier de ne plus nous taper sur la tête, mais de l’avoir vidée de toute perception de notre non consentement. C’est l’avènement du fascisme mou qui est ainsi promu au rang de liberté…
    Décidément, Contrepoints ne cesse de m’étonner ces derniers temps.

    1. Où commence le consentement éclairé ?

  8. Rien de neuf sous le soleil :

    « L’ingénierie du consentement est l’essence même de la démocratie, la liberté de persuader et de suggérer. » – Edward L. Bernays, The Engineering of Consent, 1947

  9. Mathilde de St Amour

    J’ai pas vraiment compris, enfin je suis perplexe…

    1. Je ne suis qu’un libéral illettré, incapable donc de vous citer les penseurs de référence de telle ou telle analyse, mais en gros voici ce que je comprends: On veut nous faire passer pour liberté la manipulation de nos comportements.
      Le fait que nous ne soyons pas conscients d’être manipulés change-t-il la nature de la manipulation. Je pense que non.
      Et donc la réalité de l’expérience de liberté ainsi vécue est-elle identique à celle de la liberté réelle? Je pense également non.
      Imaginer que d’accepter un totalitarisme mou comme une avancée, une sorte de moindre mal me semble innommable.
      « Fallait pas » semble d’un avis différent, à moins qu’il ne pense aux limites de la démocratie, système imparfait s’il en est. Mais il le dira lui-même, je ne cherche aucunement à mettre des mots dans sa bouche.
      Quant à moi, je pense que la liberté est non seulement une perception, mais une réalité. Sans elle, sans une véritable liberté, nous sommes morts. Nous ne pouvons créer sans elle. Imaginer sans elle. Sortir du cadre sans elle. Bref, nous ne pourrons survivre en tant qu’espèce capable de s’adapter aux défis qui se présenteront à nous sans une véritable liberté.

      Quant à l’article lui-même, il me fait bondir. Les gens auraient le choix (tout en étant manipulés afin que le plus grand nombre aillent dans le « bon » sens), mais pourraient s’écarter de ce qui est préconisé, en choisissant parmi des solutions prédéterminées par des experts afin de les protéger… Je ne sais pas, mais tout cela suinte l’étatisme.
      La suite est identique. Quelle rigolade de lire la présentation parfaitement tendancieuse des décisions individuelles (des ménages américains) concernant leur épargne et la rétraite. Où sont abordés la spoliation des dites épargnes par les décisions de la FED? Pourquoi n’est pas mentionnée la qualité de conservation de valeur qu’est devenu l’immobilier et sa financiarisation imposée par l’état? Pourquoi n’est pas mentionnée la substitution qu’elle représente par le défaut de réserve de valeur de la monnaie, lui aussi imposé par les choix étatiques?
      Quant aux plans dont il est question, ils sont quasiment tous abondés par l’entreprise, avec des clauses de réserve sur l’abondement qui sont liés à la continuation du contrat de travail. Que ces mêmes plans sont initiés sur les revenus avant impôts, donc favorisés fiscalement etc. Bref, on compare ce qui n’est pas comparable.
      J’arrête là, il y en a trop à dire, mais j’espère vous avoir apporté mon petit point de vue.

      1. Mathilde de St Amour

        Merci, d’avoir pris le temps pour m’expliquer, j’entends bien les 2 sons de cloches, c’est triste comme technique, je trouve, c’est prendre les gens pour des cons.

      2. Est-ce que le « choix du don d’organe », tel qu’appliqué en France est du « nudge » ?
        En effet, le don est l’option par défaut ; il faut exprimer son refus par une déclaration explicite avant sa mort.
        Avant, un accord était nécessaire pour une utilisation des organes des décédés.

        Le nudge ressemble à une propagande douce, l’Etat arrivant à la situation optimale décidée par l’un de ses comité d’éthique ad hoc …

        Toujours le même problème, même sur un long terme : l’Etat par une majorité relative ou des lobbys influence tous les individus. Ou encore, l’Etat est considéré comme la seule solution capable de coordonner efficacement les sociétés !

  10. On touche ici le point cardinal du libéralisme, le consentement, et les limites du libre-arbitre.

    (En réalité le libre arbitre n’existe pas, mais pour des raisons pratiques, morales on doit faire comme si c’était le cas, sinon le droit et la responsabilité n’existent plus, bonjour la barbarie.)

    Il n’y a pas stricto sensu de « droit à l’information », la liberté de choix nécessite que la concurrence soit suffisamment forte pour éviter des monopoles informationnels de certains acteurs qui peuvent – dans leurs intérêts – restreindre l’information et empêcher le consentement éclairé d’individus.

    Ex : votre ordinateur est en panne, vous n’y connaissez rien en informatique, votre réparateur local répare votre pc, mais il n’est pas obligé de vous conseiller un système qui plante moins, afin de toujours vous avoir comme client, il a le droit de vous restreindre l’information du moment que celle-ci n’est pas liée à un contrat, c’est un profiteur mais pas un escroc.

    Pour éviter ce genre de situation il faut de la liberté d’expression soit garantie et plus de concurrence (donc moins de corporatisme institutionnalisé) entre les vendeurs, les médias, les consommateurs, les associations de consommateurs.

    Mais il ne faut pas méprendre, il ne s’agit pas d’imposer la concurrence pure et parfaite néoclassique, il suffit que que les marchés soient ouvert aux concurrents, si les individus soient satisfaits d’une situation de moindre concurrence nul besoin de leur en imposer une plus grande, constructiviste, coûteuse, et contre les droits naturels de certains individus.

    Dans un monde libertarien un fabricant/vendeur de tabac doit-il vous informer de la nocivité réelle ou potentielle de ses produits ? Un vendeur de couteau aussi ? …
    Un monde libertarien est-il condamné à être hyper protocolaire ?

    1. Erratum : « il suffit que les marchés soient ouverts aux concurrents, si les individus sont satisfaits »

    2. Mathilde de St Amour

      Là je vous comprends. À vos questions je dirais non, mais parce que pour moi le libre arbitre va avec la responsabilité, du coup dans mon consentement j’ai parfois une confiance naïve dans les compétences/connaissances de l’autre. Je ne dis pas que je me renseigne pas ou que je ne cherche pas par moi-même, avant, mais décidée, ça donne cette impression.
      Pourquoi le libre arbitre n’existe pas?

      1. Il n’existe pas si on entre dans les méandres du déterminisme. http://sciencetonnante.wordpress.com/2012/03/05/le-libre-arbitre-existe-t-il/

      2. Le libre arbitre existe mais dans notre monde fait de contraintes il n’est pas absolu. Nous avons la capacité de choisir parmi un nombre limité de choix.

    3. Réponses : non, non et non.

      En tant que consommateur, c’est à moi de m’informer. Le vendeur est juste cela, un vendeur. L’information est une prestation séparée, que je prendre auprès de la même personne si j’en ai besoin, ou par un autre biais. C’est d’ailleurs toujours plus sage de prendre conseil auprès d’une source non-intéressée à la transaction.

      1. erratum : peux prendre

      2. Bien sur que oui !

        chaque individu doit être libre des ses choix et non de ceux qu’on souhaite lui imposer et, effectivement, il appartient à chacun de s’informer et d’agir en connaissance de cause.

        Cette notion de Nudge est une insulte à l’intelligence, c’est le déni du libre arbitre, c’est l’infantilisation de la société et des individus, c’est du soviétisme privé !

  11. « Cette approche est compatible avec le libéralisme dans la mesure où les citoyens sont libres de s’écarter des options par défaut proposées par l’État au profit de leurs propres solutions ».
    Ben voyons, dans ce tumulte qu’est la vie moderne, les solutions par défaut sont des choix que l’on impose de faire à des gens qui ne demandent rien et qui la plupart du temps ne se rendent même plus compte qu’au travers d’une action banale on essaye de leur refiler un produit ou un service.

    « paternalisme libertarien », Dieu ?

    « Ces choix par défaut, déterminés par des experts… », ou le soviétisme à la sauce privée.

    Le grandiose est atteint avec les inscriptions par défaut : « Thaler a proposé d’inscrire automatiquement les salariés sur un plan d’épargne, tout en leur donnant la possibilité de s’en désinscrire » et de citer le spectaculaire bon en avant (3,5 à 13,6%), comme s’il était significatif d’autre chose qu’une vente forcée !

    Tout cela est de l’escroquerie et de la manipulation de grande envergure, mais rien de surprenant, il est maintenant admit qu’on lise mes courriels et que ma vie soit décortiquée, géolocalisée, mais je suis rassuré, tout ça est dans les mains « d’experts » qui savent mieux que moi ce qui est bon pour ma personne.

    Je me pince, aie, non je ne rêve pas ! c’est bel et bien un cauchemar…

    1. Pas mal aussi : « Thaler part du constat d’une incohérence temporelle des ménages aux États-Unis. Ceux-ci devraient épargner beaucoup afin de financer leurs retraites »

      Une analyse tronquée et opportune d’une situation, notamment celle d’un système de retraite 3 fois pire que celui Français et ce n’est peu dire ! que l’on raccourci à une « incohérence temporelle ».
      Peut être et surtout, que les ménages américains n’épargnent plus car ils n’y arrivent plus… augmentation exponentielle des frais de santé (cotisations + déremboursement + exclusions), baisse des revenus, emploi en berne, financement des études toujours plus chère (bulle en cours sur les crédits étudiants), etc.

  12. Merci pour vos commentaires. Je ne m’attendais pas à un tel intérêt de la part des lecteurs de Contrepoints pour mon premier article ici.
    Oui, Thaler et Sunstein, à l’origine du nudge, ne sont pas libéraux, Sunstein ayant même travaillé pour Obama. Mais leurs travaux peuvent avoir un apport réel pour la réflexion des libéraux, notamment pour celle des plus modérés.

    Comme le précise Alain Cohen-Dumouchel dans sa review de leur ouvrage (lien à la fin de l’article), le nudge part d’un constat étayé par de nombreuses études : dans de nombreux cas, les décisions des individus ne sont pas toujours les meilleures.

    Surtout, le nudge est compatible avec la liberté de choix dans la mesure où il n’implique pas de coercition. Il n’a jamais été question de laisser décider des fonctionnaires et des hommes politiques pour la santé ou la retraite des individus, et avec l’argent de ces derniers. Laisser les gens libres de se retirer permettrait ainsi de réduire significativement les mauvaises décisions que prendraient des hommes de l’Etat. Bien entendu, toute personne souhaitant décider seule de ses choix serait libre de se tromper (s’il se trompe).

    Cependant, il est légitime de douter de la bienveillance de régulateurs, qui seraient rarement bien intentionnés. Vos suspicions sont donc amplement fondées ! Mais le nudge reste basé sur l’incitation et non sur la coercition, ce qui représenterait pour moi un progrès notable en France. Si intervention étatique il y a, je préfère largement une méthode douce aux réglementations et aux taxes (cf. échec de la fiscalité comportementale) !

    1. Je vous recommande vivement de faire quelques recherches sur ledit Cass Sunstein. Il a très mauvaise presse auprès des libéraux (à notre sens à nous) américains. Il s’est illustré à de nombreuses reprises pour des prises de position en faveur de solutions pour le moins radicales en termes de liberté d’expression par exemple.
      Sur un site de référence comme ZH pour prendre un exemple là encore, je veux bien parier qu’il y sera décrit, ainsi que ses théories comme pis que pendable.
      N’oubliez pas que le complexe de pouvoir américain s’appuie sur l’universitaire comme bras armé de diffusion et cautionnement des thèses qu’il veut imposer.

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