Thoreau : le Journal de la désobéissance civile en question

Publié Par Thierry Guinhut, le dans Culture, Histoire du libéralisme, Lecture

Thoreau : une pause fondamentale hors du bruit de la cité, un rêve de grandes vacances rustiques et éternelles parmi les forêts, un chantre farouche de la liberté.

Par Thierry Guinhut.

thoreau

Le Journal est-il l’œuvre de la vie de Thoreau (1817-1862) ? C’est un archipel d’une quinzaine de volumes, dont huit sont parus aux États-Unis. Grâce à la bonne volonté, à la patience des éditions Finitude et de Thierry Guillybœuf, qui traduit, annote avec tant de ferveur son auteur favori, nous pouvons en lire les deux premières livraisons, entre 1837 et 1843. Nous supposerons qu’elles se dérouleront jusqu’en 1862, année de la mort de Thoreau, qui ne publia de son vivant que deux volumes, dont Walden ou la vie dans les bois1 et le fameux La désobéissance civile, manuel libéral, quoique peut-être trop facilement invoqué comme protestataire.

Thoreau 1« Mon journal contient de moi tout ce qui, sinon, déborderait et serait perdu : des glanures du champ que je moissonne à travers mes actes », écrit-il en 1841. Cette éthique restera toujours sienne, au long des trente-neuf cahiers pour lesquelles il fabriqua une caisse en pin, simple écrin pour un immense trésor littéraire. D’abord bribes et notations, fragments d’essais et poèmes, le Journal évolue peu à peu vers sa plus pure expression : les évocations de la nature et la place modeste d’une sagesse humaine éphémère en son sein. Ce dont on retrouvera l’esprit dans Walden, récit de deux années passées dans une fruste cabane au bord d’un étang forestier du Massachussetts. Car ce marcheur des frontières naturelles et des espaces sauvages, cherchait les bouts du monde. Comme lorsqu’il escalade les 1605 mètres du Mont Ktaadn2, ou Kathadin, dans le Maine, pour découvrir un monde du désert, sans contrat aucun avec l’homme. Ou lorsqu’il atteint une extrémité terrienne devant la fureur des vagues, ce qu’il relate dans les tableaux puissamment colorés de Cap Cod3. Il connaît intimement et de longue expérience « l’art de la Marche4 », son rythme, sa cadence et son regard ouvert ; et c’est ainsi que s’écrit son Journal, à la recherche d’une « littérature qui permette à la Nature de s’exprimer5. » Pages parmi lesquelles « tout est sujet […] de la planète et du système solaire jusqu’au moindre crustacé et au moindre galet sur la plage » (12 mars 1842).

Philosophe transcendantaliste, dans la compagnie d’Emerson6, Thoreau entretient avec la nature et la vie un lien quasi-mystique. Emporté par « la fièvre poétique », il compose « L’invitation de la brise », quand les auteurs de l’antiquité grecque veillent à son chevet. Sans jamais oublier sa devise du 26 juin 1840 : « L’état suprême de l’art est l’absence d’art ». Ainsi, « Une phrase parfaitement saine est extrêmement rare. Parfois j’en lis une qui a été écrite lorsque le monde tournait rond, quand l’herbe poussait et que l’eau coulait. » (10 janvier 1841). Des moments véritablement zen ravissent le lecteur, comme cette mise en abyme : il lit la piste d’un renard, « l’étang était son journal », où « la neige a fait tabula rasa » (30 janvier 1841).

Parfois, le Journal se fait recueil d’aphorismes : « Il existe deux sortes d’auteurs : les uns écrivent l’histoire de leur époque, les autres leur biographie » (18 avril 1841). Son impressionnante culture littéraire se heurte cependant à des jugements pour le moins rapides, voire démagogiques : « L’ensemble de la poésie anglaise depuis Gower réunie dans un même écrin parait bien médiocre comparé à la nature la plus ordinaire aperçue par la fenêtre de la bibliothèque ».

Thoreau 2L’éloge de l’espace naturel fait vibrer les pages. Le romantisme de Thoreau doit se lire dans la continuité des poètes lakistes anglais, mais aussi dans le cadre de l’exaltation du pionnier américain. Si son Journal n’innove guère du point de générique, malgré l’éclatement des notations visuelles, sensibles, et des pensées, il faudra chercher en Walden, publié en 1854, l’horizon d’un nouveau genre au croisement du roman, de l’essai naturaliste et du traité d’éthique écologique. La quête de la sagesse irrigue également le Journal. En effet le 27 juin 1840, au regard des bruits du labeur humain, il précise son éthique personnelle, inspirée par la pensée orientale de Manu et des Brâhmanes, aussi individualiste qu’hédoniste : « je ne veux rien avoir à faire ; je dirai à la fortune que je ne traite pas avec elle, et qu’elle vienne me chercher dans mon Asie de sérénité et d’indolence si elle peut ». Plus loin, le 27 mars 1841, il note : « Je ne dois pas perdre une once de liberté en devenant fermier et propriétaire terrien ». Heureusement pour lui qu’Emerson mit à sa disposition l’étang de Walden ! Auprès duquel il se retira en 1845, chaste et végétarien, vivant dans une relative autarcie, quoique bien proche de Concord et de ses amis, pour écrire dans une cabane faite de ses propres mains. On retrouve alors la dimension pamphlétaire de Walden ou la vie dans les bois, dont le Journal est une matrice, par et pour la nature, contre la culture artisanale, industrielle et urbaine.

Diariste, romancier et philosophe politique se liguent en lui au cœur d’une conscience américaine en gestation. Bientôt, il sera reconnu parmi les grands, entre Melville, Whitman et Dickinson. Quoique caché sur le bord de son étang, il rayonne comme le chantre d’un espace et d’une conscience à préserver. Évidemment, toute la tradition du « nature writing », voire une bonne part de la pensée écologiste, découlent de notre poète-prosateur et philosophe des chemins forestiers. La sensation intérieure et la conscience environnementale se fondent en un seul leitmotiv.

Certes on aime Thoreau ; mais on est bien content que la révolution industrielle qu’il rejetait en préférant les bois de Walden, nous ait apporté un appréciable confort de vie. Son « Je rêve d’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisserait croître les forêts7 » ne s’embarrasse guère de la propriété, dans une rousseauiste nostalgie, et des investissements de la civilisation. Nous aimons Thoreau comme une pause fondamentale hors du bruit de la cité, comme un rêve de grandes vacances rustiques et éternelles parmi les forêts, comme une conscience nécessaire de l’homme dans la nature, comme un chantre farouche de la liberté : « je suis un citoyen libre de l’univers, qui n’est condamné à appartenir à aucune caste », écrit-il en 1842.

désobéissance civileLa désobéissance civile, publiée en 1849, est-il un mythe pour adolescent frondeur ou une réelle philosophie politique ? Les libéraux classiques peuvent à juste titre revendiquer ce fulgurant essai. Notons qu’il fut publié dans la collection « Libertés » chez Jean-Jacques Pauvert, où il voisina avec le regretté Jean-François Revel. De plus, si nous ouvrons la fabuleuse anthologie des Penseurs libéraux, nous en trouvons un bel extrait, titré « Désobéir aux lois ». Libéral, certes, mais anarchisant : « Il y a quelque chose de servile dans l’habitude que nous avons de chercher une loi à laquelle obéir8 ». En ce sens, le concept de désobéissance civile peut être brandi aussi bien par l’anarcho-capitaliste que par le plus fruste libertaire, par le philosophe issu des Lumières et en butte à l’injustice et au despotisme, que par une gauche révolutionnaire. Cette remise en cause de l’État, certes à l’époque de Thoreau encore esclavagiste, mais absorbant moins dans les bras de sa pieuvre la vie économique qu’aujourd’hui, reste en butte contre les principes libéraux classiques de l’État régalien gardien de la liberté.

« Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins9 ». Voici la phrase inaugurale et trop peu célèbre de cet essai vigoureux, souvent suivi du « Plaidoyer pour John Brown », autant au service « des droits des plus pauvres et des plus faibles parmi les gens de couleur opprimés par l’esclavage, que ceux des riches et des puissants10 ». Le réquisitoire contre l’État, dans le cadre d’une protestation contre la guerre menée par les États-Unis au Mexique, est d’une puissance éthique et rhétorique remarquable. Décrivant un fusilier marin, « debout vivant dans son suaire », il proteste : « La masse des hommes sert ainsi l’État, non point en humains, mais en machines avec leur corps ». Plus loin : « Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave ».

Son refus de l’impôt, lorsqu’il sert à mener une guerre qu’il désapprouve, est à la source de ce bref et néanmoins vigoureux discours. L’actualité de ce texte reste considérable à l’heure d’une fiscalité confiscatoire et d’une économie plombée, sachant que Thoreau passa une journée en prison pour ne pas vouloir payer l’impôt (on le paya pour lui) : « quand […] l’oppression et le vol sont organisés, je dis : débarrassons-nous de cette machine ». Plus loin : « Il existe des lois injustes, consentirons-nous à y obéir ? » Ou encore : « Il faut que je veille, en tous cas, à ne pas me prêter au mal que je condamne », ce qui conduisit aux mouvements de résistance passive, et à la détermination de Martin Luther King. La conclusion reste mémorable : « Jamais il n’y aura d’État vraiment libre et éclairé, tant que l’État n’en viendra pas à reconnaître à l’individu un pouvoir supérieur et indépendant d’où découlerait tout le pouvoir et l’autorité d’un gouvernement prêt à traiter l’individu en conséquence11 ».

Thoreau

Le principe de désobéissance civile, si héroïque soit-il, ne délivre pas du jugement sur le bien et le mal, entre le bon choix et le mauvais. Désobéir contre la tyrannie, et au service de la vertu, de l’égalité devant le droit, de la liberté économique, des mœurs et d’expression, soit. Mais pas au prix du divorce d’avec une loi, une doxa, une courtoisie, une justice bonnes. Pas dans le but conscient ou inconscient d’installer une tyrannie pire que la présente…

La désobéissance civile devient alors un sur-romantisme, dans laquelle l’indigné, le révolté contre le pouvoir, quelles que soient sa représentativité et sa légitimité, devient une sorte de messie des temps nouveaux, démocratiques et libertaires, ou prétendument. Trop souvent d’ailleurs les médias ont tendance à sacraliser les révoltés contre un pouvoir inique ou non, qu’il s’agisse des printemps arabes, cairotes ou syrien, des places de Kiev ou de Nantes, de José Bové, s’appuyant indûment sur l’opuscule de Thoreau, pour saccager de forts utiles champs de plantes OGM.

Sans compter que l’obéissant fait moins spectacle que le désobéissant, que les désobéissantes et pacifiques foules familiales de la Manif pour tous sont moins spectaculaires et dignes d’images que les pillages des casseurs écolo-fascistes ou jeunes racailles diverses. Quoique le traitement policier soit moins tendre pour les premiers que pour les seconds, parce qu’ils sont plus faciles à circonscrire, et considérés comme réactionnaires (ils n’ont pas la bonne désobéissance idéologique), parce le diktat de gauche sur le pouvoir qui compte s’allier les seconds le paralyse.

Entendons-nous : par les temps qui courent, la désobéissance civile est bien mieux acceptée si elle obéit à la bonne conscience de gauche. Il faut craindre que ce concept phare soit mangé à toutes les idéologies. Au point de plus les servir que de servir celui à laquelle s’adressait l’auteur de Walden : l’individu et ses libertés. Si tous ceux qui invoquent le fantôme de Thoreau sur des barricades civiles et mentales avaient la modestie, l’intériorité et la capacité créatrice d’écrire un tel essai, un tel Journal, peut-être ne démériteraient-ils pas d’Henri-David Thoreau. Comme lui, le 26 février 1841, pouvons-nous dire aujourd’hui : « Ce bon livre aide le soleil à briller dans ma chambre » ?

Henry-David Thoreau, Journal 1837-1841, Journal 1841-1843, traduit, annoté et présenté par Thierry Guillybœuf, Finitude, 256 p, 320 p.


Sur le web.

Lire aussi :

  1. Aubier-Montaigne, 1982.
  2. Dont on peut lire le récit dans Un Philosophe dans les bois, Fragments du Journal, Boivin, sans date.
  3. Imprimerie Nationale, 2000.
  4. De la marche, Mille et une nuits, 2003, p 7.
  5. Ibidem, p 47.
  6. Voir : Ralph W. Emerson : Les Travaux et les jours.
  7. De la marche, Ibidem, p 17.
  8. De la marche, Ibidem, p 58.
  9. La Désobéissance civile, Pauvert, 1968, p 53.
  10. Ibidem, p 162.
  11. Ibidem p 59, 61, 62, 72, 74, 107.

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  1. L’avant dernier paragraphe est très… dommage… Pourquoi ranger les foules de la manif pour tous du côté de Thoreau ? Pourquoi les qualifier de « pacifiques » ? En insistant d’ailleurs sur leur côté « familial » : c’est affolant, contraire à la liberté, que d’embrigader des enfants qui n’ont pas développé toute leur raison, leur pouvoir de réflexion ! En lisant bien Thoreau, on comprends qu’il fuit ces mouvements de masse où les passions se déchaînent et la raison s’étiole. Les « foules » de la manif pour tous n’échappent pas à cet écueil. Utiliser Thoreau pour glisser insidieusement des réflexions aussi déplacées, c’est abîmer cet espace de liberté qu’est contrepoints. On est en train d’en faire un torchon, comme Libération dans l’autre sens. Dommage.

    1. Remarque très exagéraviq.La comparaison est injuste. Je n’en voudrai jamais à un auteur de donner son opinion personnelle après un aussi bel article, fût-elle en désaccord avec mon avis, ce qui est partiellement le cas.

  2. Ce qu’il y a de bien avec les morts, c’est qu’il ne risquent pas de protester d’être enrôlés bien malgré eux sous de très douteuses bannières.

    1. Thoreau est un anarchiste individualiste américain. Dans la tradition philosophique individualiste américaine, il est donc clairement beaucoup plus proche des libéraux (« libertarian » aux États-Unis) que des libertaires franchouillards (essentiellement des anarchistes collectivistes).

      La pire insulte à la mémoire de Thoreau est l’œuvre de José Bové, qui a voulu faire croire que son imbécile « désobéissance civique » (qui n’était rien d’autre qu’un viol de la propriété d’autrui) s’apparentait à la « désobéissance civile » de Thoreau.