Ronald Coase : pourquoi l’État s’occupe de tout

Publié Par Jacques Garello, le dans Histoire de l'économie

Face à l’État et à son oppression, Ronald Coase a réhabilité le marché et la liberté.

Par Jacques Garello.

Un article de l’aleps.

102 ans : Prix Nobel d’économie en 1981, Ronald Coase (lien Wikiberal) est décédé il y a quelques jours à Chicago. J’ai eu le plaisir et l’honneur de le recevoir à l’Université d’été de la Nouvelle Économie en 1989 à Aix, dont il a été fait citoyen d’honneur. Nous sommes restés longtemps en correspondance, d’ailleurs cet Anglais, professeur américain, passait plusieurs mois de l’année à Villefranche. Il aimait la France. À la London School of Economics, dans les années 1930, Coase a bénéficié des enseignements de Friedrich Hayek et d’Arnold Plant : « il a changé ma vie » aimait à rappeler Ronald Coase, qui était un modèle de modestie et d’élégance. Dans la leçon magistrale qu’il a donnée à Aix, il a pris l’image d’un galet sur la plage : on ne sait pas d’où ni comment il est venu, roulé sans doute depuis la montagne jusqu’à la mer par des pluies, des torrents, des glissements de terrain. Ainsi, disait-il, un économiste de grande réputation n’est-il qu’un galet, poussé par des siècles de culture, d’éducation, de tradition intellectuelle. Il se situait résolument dans le courant des grands économistes libéraux ; la « Nouvelle Économie », disait-il, a commencé avec Adam Smith.

En dépit de sa personnalité tout à fait exceptionnelle, je ne voudrais pas m’arrêter plus longtemps sur l’homme, tant son œuvre a été considérable. J’ai du mal d’ailleurs à choisir lequel de ses deux apports majeurs mérite de vous être présenté.

Le premier apport est celui de la « Théorie de la firme » écrite en 1937. Coase y introduit un concept tout à fait nouveau : les « coûts de transaction ». Ces coûts expliquent la naissance de la firme au XVIIème siècle. À cette époque, la réunion d’une main d’œuvre dans une organisation hiérarchisée, la manufacture, a été rendue indispensable pour alimenter les exportations, jusque là dépendantes d’un réseau de petits fournisseurs (artisans, paysans) avec lesquels les transactions se révélaient de plus en plus coûteuses. La firme substitue le contrat de travail et la hiérarchie à des relations contractuelles complexes. Une fois la manufacture apparue, la division du travail a pu s’opérer et la machine a pu montrer ses qualités. Quel est l’intérêt de ce rappel historique ? De démontrer qu’il n’y a pas d’entreprise sans hiérarchie, mais que la hiérarchie pose de nouveaux problèmes, car le travail divisé est moins sous contrôle que le travail loué à un artisan ou un paysan.

C’est peut-être ce qui annonce l’autre grande découverte de Ronald Coase : le problème du coût social, sujet de son article de 1960 dans la revue Law and Economics publiée par la Virginia Political Economic School dirigée par James Buchanan, autre prix Nobel. Le « théorème de Coase » va désormais démanteler la théorie de Arthur Cecil Pigou, qui avait inventé une machine à détruire le marché et à appeler l’État à des missions sans cesse élargies.

Pour Pigou le marché est défaillant parce qu’il ne prend pas en compte les « externalités » : un marché est passé entre deux contractants, mais ignore les intérêts des gens qui ne sont pas parties au contrat. Le meilleur exemple d’externalité, c’est la pollution : l’activité de l’entreprise, de ses fournisseurs et clients, crée des dommages (externalités négatives) subis par quantité de personnes, qui ne seront jamais indemnisées. Donc, il faut que l’État, à travers ses impôts et ses réglementations, fasse payer aux contractants ces dommages : ils ont pollué, donc ils vont payer.

Coase fait remarquer que le montant de ces dommages est inconnu, parce qu’ils sont médiats et incertains, l’administration fixera donc la « pénalité » ou le « quota » de façon tout à fait arbitraire. Ce qui est sûr c’est que toute intervention de l’État, dans n’importe quel domaine, sera désormais justifiée. Les écologistes en font leur bonheur : la taxe carbone est un bon exemple. D’autre part, quel est l’auteur du dommage ? L’entrepreneur qui installe son usine, ou celui qui lui a vendu le terrain et trahi ses voisins ?

Il existe aussi des externalités positives : des « biens publics » qui ne sont pas en apparence fournis par une procédure marchande mais dont l’utilité est incontestable : les phares par exemple. Pour Pigou et les étatistes, aucune hésitation : l’État doit installer les phares et faire payer des impôts.

Coase répond à la théorie des externalités par la prise en considération des droits de propriété. Si des droits de propriété peuvent être établis, les inconvénients nés d’une activité humaine vont pouvoir se négocier. La pollution peut être l’objet d’une transaction entre l’aéroport et les voisins des pistes. Le phare peut être payé en arrivant au port. Il y a donc quantité de problèmes qui peuvent être traités par la transaction volontaire au lieu d’être confiés à l’État, qui tranchera toujours dans le même sens : plus d’intervention, plus de réglementation et plus d’impôts. Les phares, les ponts, les puits ont existé avant l’État. Les rivières sont claires quand leurs eaux sont possédées par des gens identifiables. Les éléphants sont protégés quand ils sont domestiques. Les riverains de l’aéroport peuvent être indemnisés ou aller habiter ailleurs suivant le prix négocié.

Finalement, Coase en vient au cœur de la science économique, qui est science de la coordination entre les activités humaines. Or cette coordination ne peut être organisée de façon centrale, elle n’est réelle et efficace que grâce à la « main invisible » du marché. Ainsi Coase a-t-il donné des arguments supplémentaires pour rejeter l’économie planifiée et administrée et réduire l’État à sa plus simple expression. Nos étatistes, dirigistes, écologistes, urbanistes et aménageurs de toutes sortes devraient essayer de comprendre le message salutaire que nous a livré Ronald Coase. Face à l’État et à son oppression, Coase a réhabilité le marché et la liberté.


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