Malraux & Picasso, une relation manquée

Publié Par Francis Richard, le dans Culture, Lecture

Leurs routes se sont croisées plusieurs fois sans que ne naisse entre eux une relation à toutes épreuves.

Par Francis Richard.

Pablo Picasso était l’aîné de vingt ans d’André Malraux, et ils sont morts à trois ans d’intervalle, Pablo précédant André dans l’au-delà, il y a tout juste quarante ans. Leurs routes se sont croisées plusieurs fois sans que ne naisse entre eux une relation à toutes épreuves. Ils se tournèrent même ostensiblement le dos à la fin, comme sur la couverture du livre que Raphaël Aubert consacre à leur non relation. Aubert, qui a écrit Malraux ou la lutte avec l’Ange et participé à l’élaboration du Dictionnaire Malraux, s’est demandé pourquoi cette relation entre le peintre et l’écrivain avait été manquée. Car tout donne à penser que ces deux géants auraient dû se lier étroitement, comme d’autres écrivains et peintres l’ont fait, ne serait-ce que parce qu’ils ont partagé, du moins pendant une période de leur vie, les mêmes idéaux.

J’ajouterai, parce que je ne suis pas toujours bonne langue, que ces deux-là se ressemblaient et auraient donc dû s’assembler, capables l’un comme l’autre des impostures les plus inouïes, gobées par les gogos – ce qui devait bien les faire rire sous cape – et tous deux sacrément orgueilleux – ce qui devait plus tard, au contraire, les empêcher de faire un pas l’un vers l’autre. Non seulement je peux être mauvaise langue, mais encore être iconoclaste. Car je suis loin d’aimer toutes les œuvres de l’un comme de l’autre. Certes je leur reconnais à tous deux du génie, mais ce génie est, selon moi, inégal. Il leur permet de créer aussi bien le moins bon que le meilleur. C’est pourquoi je ne tombe pas, comme beaucoup, en pâmoison à la seule évocation de leur nom ou de l’une de leurs œuvres ; c’est pourquoi je ne leur dresse pas de statues, même si la dépouille de l’un d’eux repose au Panthéon…

Pablo Picasso et André Malraux fréquentent les milieux d’avant-garde du début du XXe siècle. Ils y ont des amis communs, tels que Max Jabob. Si Pablo Picasso est artiste, André Malraux s’intéresse à l’art. Aussi ont-ils très bien pu se rencontrer une première fois chez le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler. Ce qui va les rapprocher, ce sont « la Guerre civile espagnole, Goya et surtout Guernica« . Dans La tête d’obsidienne, livre écrit après la mort du peintre, l’écrivain associe le souvenir de Picasso au combat des républicains espagnols contre le fascisme auquel il a participé : « Plus encore que les travaux cubistes de l’artiste découverts dans sa jeunesse par Malraux, c’est Guernica qui lui a révélé le génie de Picasso. Et c’est dans l’atelier du Malaguène, devant l’immense toile encore en chantier, que l’écrivain et le peintre se sont véritablement rencontrés, entamant un dialogue qui se prolongera jusqu’à la Libération. » Aubert ajoute : « Mais l’Espagne a été pour Malraux l’occasion encore d’une autre révélation. Celle de la grandeur tragique d’un artiste révéré depuis toujours par Picasso. Il s’agit de Francisco Goya. » Vénération que je comprends et partage : depuis Lausanne, je me suis rendu spécialement à Madrid, il y a cinq ans, à l’occasion du bicentenaire du Dos de Mayo, pour voir, au Prado, la magnifique exposition consacrée alors à Francisco Goya…

À la Libération se séparent les chemins de Picasso, qui adhère bientôt au Parti communiste français, PCF, et d’André Malraux, ancien compagnon de route du PCF, qui va se rallier à de Gaulle. Pendant toute la durée de la guerre froide, ils se battront froid… même lorsque Malraux deviendra ministre des Affaires culturelles. Lors de l’exposition d’ »Hommage à Pablo Picasso » pour les quatre-vingt cinq ans de l’artiste, fin 1966, qui sera vue par près d’un million de personnes, André Malraux ne rédigera aucun texte pour l’occasion dans le catalogue et Pablo Picasso ne sera pas invité officiellement par lui : «  »Croyez-vous que je sois mort ? » lui câbla le peintre. À quoi l’écrivain, par retour de télégramme, répliqua non moins vertement : « Croyez-vous que je sois ministre? » »

Le peintre et l’écrivain ne se réconcilieront pas du vivant du premier, mais de manière posthume. La réconciliation sera scellée par la parution de La tête d’obsidienne, en 1974, ouvrage dans lequel Malraux fait montre de son admiration pour les dernières œuvres de l’artiste exposées, dans le cadre du festival d’Avignon, dans la Grande Chapelle du pape Clément VI : « Ce qui a pu séparer les deux hommes, les tensions infligées ou subies aussi bien que les vexations de part et d’autre, tout cela semble bien oublié. » La tête d’obsidienne a été profondément remaniée, dans son édition actuelle, et Aubert semble lui préférer la version originale de 1974. Il conclut cependant : « Telle qu’elle se présente désormais, La tête d’obsidienne n’en constitue pas moins un ouvrage irremplaçable pour appréhender la démarche artistique de Pablo Picasso qui, aux yeux d’André Malraux, reste à jamais « l’un des plus grands inventeurs de formes de l’Histoire ». »

Raphaël Aubert, Malraux  & Picasso, une relation manquée, Infolio, juin 2013, 124 pages.

 

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