Laissons la société civile s’organiser

Publié Par Lucien Oulahbib, le dans Politique

Il est possible de laisser la société civile s’occuper de ses propres affaires, à partir du moment où la société politique veille à ce que cela se passe bien.

Par Lucien S. Oulahbib.

À ceux qui ont expliqué très sérieusement sur le pavé parisien lors du 5 mai 2013 que l’austérité serait « déjà là » parce que réduire les dépenses publiques cela veut dire moins d’infirmières, moins d’enseignants, moins de services publics, il est semble-t-il de plus en plus possible d’être entendu par la population lorsque l’on répond en disant que c’est tout simplement faux parce que ces infirmières manquantes existeront tout de même mais dans le privé, cela s’appelle même des infirmières « libérales », quand bien même n’en partageraient-elles pas la connotation philosophique ; idem pour les enseignants : nombre d’écoles privées sont en surnombre parce qu’elles ne peuvent ni prendre de nouveaux élèves ni embaucher ; idem en réalité pour nombre de services dits publics alors qu’ils pourraient être ouverts à la concurrence afin de mieux servir « l’usager » et non pas évidemment l’abuser par un esprit « cupide » n’y voyant que le « client ».

L’exemple de la téléphonie mobile est là pour le prouver, même s’il y a toujours possibilité de perfectionner la chose. Et lorsque l’on apprend qu’en fait l’État a obligé France Telecom à acheter Dailymotion sans pour autant faire les investissements nécessaires pour rendre cette plateforme globale car ce n’est pas son corps de métier — ce qui a obligé FT à chercher un repreneur plus performant que lui en la matière — on s’aperçoit que l’État fait la même erreur que fit l’État anglais, pourtant d’un autre bord politique, lorsqu’il a privatisé les rails en 1980 mettant le nouvel opérateur devant le pied du mur puisqu’aucun investissement n’avait été en réalité fait entre 1950 et 1980, ce qui nécessitait d’injecter des milliards que le nouvel opérateur ne pouvait évidemment réaliser sur le moment.

Seulement, au lieu de dénoncer cet état de fait, de prendre le pays à témoin, Margaret Thatcher l’a mis sous le boisseau, et a même privatisé l’instance de régulation, ce qui fait qu’elle a donné des armes à la critique, acerbe, des étatistes, surtout en France, qui n’ont d’ailleurs que cet exemple du rail anglais à la bouche, et aussi celui d’Enron en Californie. Or, ces erreurs industrielles et politiques ne doivent pas jeter le bébé avec l’eau du bain : il est possible de laisser la société civile s’occuper de ses propres affaires, à partir du moment où la société politique veille à ce que cela se passe bien et ce pour le bien du plus grand nombre (le fameux « good » de Carl Menger…)

Voilà un consensus qui pourrait être atteint en matière de protection sociale, d’enseignement, de justice, etc. Il n’est pas incompatible de dynamiser le tissu économique sans que cela se fasse au détriment du tissu social et de la solidité des droits à préserver, contrairement à ce que pouvait en dire Pareto après Hegel et Marx, en ce sens où un positif est toujours le résultat d’un « négatif », d’une destruction, sauf que celle-ci peut être créatrice nous a appris Schumpeter. Le problème étant qu’entre la destruction des diligences et des machines à écrire et l’émergence des automobiles et des logiciels vocaux de traitement de textes, il se passe un laps de temps qui ne peut pas se résoudre par un claquement de doigts : on ne transforme pas un sidérurgiste en animateur de loisirs, mais on aurait pu, si la formation était intégrée au temps de travail (moyennant des compensations fiscales) transformer sur vingt ans ce sidérurgiste en spécialiste d’aciers spéciaux, ou encore en transformateur écologique, en incinérateur d’ordures ménagères (important secteur en expansion), bref, si le rôle de l’État avait été de prévoir, d’anticiper…

Cela fait depuis les années 1980 que certains dénoncent le choix étatiste mitterrandien d’avoir choisi le câble plutôt que la fibre optique indispensable pour l’internet à très haut débit que l’actuel premier ministre veut aujourd’hui développer… Les États-Unis avait déjà l’internet sur grand écran PC, on paradait avec le minitel sur un timbre poste… On a donc vingt ans de retard, at least… Aujourd’hui on peut faire son droit à distance en s’inscrivant à Harvard. Et le problème du coût n’en serait pas avec une fiscalité mieux organisée qu’aux États-Unis afin que les ménages les plus démunies aient eux aussi droit à un enseignement de qualité par un système de bourses opérant.

Ne parlons pas de la Corée du Sud et le Japon, même si sur d’autres plans, nous n’avons rien à envier à ce dernier pays tant sa démographie, son vieillissement, son ralentissement malgré « l’open bar » monétaire actuel freinent son élan ; néanmoins Toyota, Sony, etc. restent dans la course, ne parlons pas de Samsung, LG, Hyundai…

La classe politique française, dans son ensemble, et malgré quelques exceptions, quelques réformes, a failli ; or, au lieu de le reconnaître (il est vrai qu’elle ne peut pas se démettre — à moins d’une rédemption — ou la moule accrochée à son rocher électoral), elle s’enfonce dans le déni et la fuite en avant étatiste alors que cela ne marche pas (et sans doute à cause de cela) ; même un Mélenchon reconnaît par exemple qu’une majorité de patrons ne gagne pas plus de 4000 à 5000 euros par mois et de très petits patrons bien moins encore. Et pourtant il viendra ironiser sur le fait d’enseigner la « cupidité » lorsqu’il s’agit d’instruire l’esprit d’entreprendre à l’école ; il s’en prend « seulement » aux « grands patrons » qui gagnent dans les 2 à 10 millions d’euros par an, comme Carlos Ghosn, alors que celui-ci a déclaré que le patron de Volkswagen gagne 20 à 22 millions d’euros par an, ne parlons pas d’autres CEO dans le monde comme le patron d’Apple (1 million de dollars… par jour). Or, le problème n’est pas tant la rémunération que la possibilité d’une meilleure redistribution salariale via l’intéressement, l’actionnariat salarié, n’oublions pas que Milton Friedman pouvait expliquer que l’on pourrait donner les actions de toutes les entreprises publiques aux citoyens – il le dit dans son opuscule « Contre Galbraith » :

Ces entreprises appartiennent au peuple : nous allons donc les donner au peuple. Cette méthode a un grand avantage. Si l’on essayait de vendre ces industries aux enchères, séparément, c’est l’État qui encaisserait les recettes et il les gaspillerait. Tandis que si vous les donnez aux gens et si vous laissez un marché s’établir, vous verrez qu’en très peu de temps les choses se démêleront. (…).
(pp. 49-50, éditions Économisa, 1977, Association pour l’Économie des Institutions)

Il en coûte à l’État deux fois plus pour faire quoi que soit qu’il n’en coûte à l’entreprise privée, quelle que soit la nature de la tâche.
(p.55)

C’est de là qu’il faut partir, donner la liberté au peuple, déconnecter l’État des cercles financiers qui font en effet que les grandes familles s’assemblent ensemble afin de faire main basse sur les marchés publics ou de faire du mercantilisme colbertiste en se gargarisant d’avoir vendu quelques Airbus. Il vaudrait mieux laisser la société civile s’organiser de telle façon qu’elle soit en effet plus compétitive, tandis que l’État s’occupe de ceux qui perdent pied dans la course par une meilleure formation et un impôt négatif : tel serait un programme politique réellement novateur.

  1. Par contre, Monsieur Oulahbib, il faut absolument investir dans un bescherelle. « A, à, é, er, … » aïe aïe aïe. C’est dommage, votre article est intéressant.

  2. Bonjour
    Comment dire
    « la formation était intégrée au temps de travail (moyennant des compensations fiscales)  » oups
    « l’État s’occupe de ceux qui perdent pied dans la course par une meilleure formation et un impôt négatif  » argg
    Je sais l’impôt négatif, il y en a ici qui adore 🙂

  3. une impôt sur les faillites … en voila une idée.

  4. La société civile est un corollaire de la laïcité.
    C’est parce qu’il existe deux autorités distinctes (le pouvoir et le magistère moral) qu’il existe une troisième sphère.

    Or le socialisme est antilaïc: Il revendique le magistère moral ET le pouvoir. Il se voit comme l’autorité unique, donc universelle.
    C’est pourquoi il rejette la société civile.
    Bien sûr le discours est différent, la dialectique socialiste n’attaque pas frontalement les institutions démocratiques mais procède par retournement de termes pour créer la confusion (J-F Revel était intarissable d’exemples).

    Prenez l’école: L’instruction du peuple n’a jamais justifié l’Éducation Nationale Socialiste. La société civile est bien mieux à même que l’État d’instruire les enfants (écouter Anne Coffinier); quant à l’éducation morale, elle doit même être interdite à l’État dans un pays laïc (ce que la France n’est donc pas).

    Pour supprimer la société civile le socialisme use de l’impôt, pour la priver de ses ressources; et avec ces ressources spoliées, impose SON offre « gratuite », afin que l’offre privée n’ait aucune chance.
    Le socialisme repose sur la contrainte. Sans menace, sans les armes, il n’est pas de socialisme possible.

    C’est pourquoi il rejette la société civile, lieu de l’action non contrainte, et rattache tout à l’État, c’est-à-dire à la coercition.

    Ce que le socialisme appelle « société civile » n’est que le prolongement de lui-même, financé par l’impôt, et armé de lois socialistes leur permettant de menacer la vraie société civile … au nom de la « morale » socialiste.
    L’antiracisme, la lutte contre les discriminations, le mariage gay sont quelques exemples de non-laïcité: Des lois fondées sur la religion socialiste au nom de son prétendu magistère moral, et imposées par l’État. Dans un pays laïc, seule une nécessité objective fondée sur le Bien commun peut justifier une loi, pas des considérations morales.

    Ainsi tout se tient: Nous sommes en régime socialiste, donc non laïc, donc l’État ne se connaît aucune limitation, donc il ne laisse rien de significatif échapper à sa mainmise, donc la société civile est l’ombre de ce qu’elle serait en régime laïc.

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