Shakespeare : un théâtre à visée commerciale

Publié Par Hadrien Gournay, le dans Culture, Histoire

Le théâtre de Shakespeare n’aurait pas été possible sans les visées commerciales de celui-ci.

Par Hadrien Gournay.

Un intéressant article signé Olivier Spina « C’est l’acteur qui décide »  publié dans le dernier numéro  de la revue L’Histoire (numéro 384 de février 2013) fait le point sur l’économie du théâtre Elisabethain (celui qui vit Shakespeare s’illustrer).

Portrait de William Shakespeare.

Il présente tout d’abord la manière dont les ressources étaient distribuées aux acteurs du système en fonction de leur statut. Les acteurs actionnaires se répartissaient entre eux les recettes tirées de la cour et la moitié de la recette des galeries. Shakespeare était lui-même acteur actionnaire aux Lord Chamberlain’s Men. Entre ces acteurs actionnaires, le partage des recettes était fait au prorata de leur mise, c’est-à-dire de l’argent investi pour permettre à la troupe de fonctionner (argent, costumes, textes, accessoires).

Ce statut, comme le niveau de revenu qu’il permettrait d’espérer, serait donc indépendant du talent de l’acteur selon Olivier Spina :

« Ce statut n’est pas lié au talent ou à l’ancienneté mais découle d’un investissement financier ».

Toutefois un acteur talentueux ayant tout d’abord assuré ses revenus par le statut d’acteur salarié ne serait-il pas plus en mesure d’investir dans la troupe ? De plus, les autres acteurs actionnaires n’avaient-ils pas intérêt à concéder à la vedette de leur troupe une récompense financière supérieure à la rétribution de son seul investissement ? Au final, il est certain que le talent se monnayait puisque l’article présente les fortunes amassées par certaines vedettes de la scène à l’époque telles Richard Burbage ou Edward Alleyn même s’il ne précise pas par quel canal cela a été possible.

Outre les acteurs actionnaires, la troupe était composée d’acteurs salariés et d’apprentis. Ces derniers étaient entretenus et formés mais non rémunérés. Enfin, « purs capitalistes », les investisseurs propriétaires des amphithéâtres recevaient les recettes non encaissées par les acteurs actionnaires.

En tant que gestionnaire de la programmation et du calendrier de la troupe, l’acteur actionnaire était au cœur de ce système. Une telle organisation favorisait un théâtre en prise avec les attentes du public pour deux raisons très fortes : actionnaires escomptant un profit, les acteurs actionnaires avaient un intérêt immédiat au succès des pièces qu’ils jouaient ; comédiens présents sur la scène, ils pouvaient constater de manière instantanée quelles innovations recevaient l’onction du public. Aussi les troupes commandaient-elles régulièrement des pièces traitant de sujets suscitant son enthousiasme à des auteurs dont Shakespeare faisait partie.

Citons quelques exemples. Lorsqu’une pièce rencontre le succès, la troupe qui l’a portée réclame souvent une suite à ses auteurs. Le mendiant aveugle de Bethnal Green, pièce écrite par John Day et Henry Chettle connaîtra deux suites où apparaitront certains des personnages de la pièce initiale. Par ailleurs certains thèmes sont à la mode pendant une période déterminée, par exemple Robin des bois entre 1597 et 1600.

Le théâtre shakespearien n’est pas étranger à cet aspect : Le marchand de Venise fait ainsi échos au Juif de Malte écrite par Marlowe pour une troupe rivale. De même les pièces historiques furent particulièrement en vogue dans les années 1590.

Actuel théâtre du globe, reproduction du bâtiment ayant vu la troupe de Shakespeare s’illustrer.

La composition mêlée du public de ce théâtre (y accédaient toutes les classes de la société) influençait le contenu des pièces, des publics très différents devant y trouver leur compte, de l’amateur de farce grossière à l’aristocrate raffiné (mais il pouvait aussi s’agir de la même personne !). Cela explique en partie la réception difficile de ce théâtre dans une France accoutumée à considérer la « dignité » du genre tragique et où le théâtre était conçu pour une frange plus limitée de la population.

Il reste qu’il est faux d’opposer aussi systématiquement qu’on le fait aujourd’hui la recherche du succès commercial et la valeur d’une œuvre d’art, sa capacité à traverser les siècles. Le théâtre de Shakespeare est la démonstration éclatante du contraire. Pour ceux qui jugent le privé incompatible avec l’art et la culture, le cas Shakespeare offre un second démenti : le théâtre du « globe » où officiait la troupe de Shakespeare fut reconstruit à l’identique en 1996 grâce à la fondation américaine de l’acteur Sam Wanamaker.

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