Pourquoi l’Europe ne peut pas mener une guerre monétaire
Publié le 15/02/2013
La garantie de la libre circulation des capitaux et l’indépendance d’une banque centrale dédiée à la stabilité des prix rendent impossible la manipulation du taux de change de l’euro.
Par Acrithène.
La « guerre des monnaies » est un des sujets qui attirent actuellement l’intérêt de la presse grâce à sa rhétorique martiale. Le principe même de ce conflit est un jeu un peu tordu, pour ne pas dire masochiste, et qui ne sonne que bien peu capitaliste. Il consiste à se battre pour que sa monnaie perde de la valeur, c’est-à-dire pour que ce que l’on vende nous rapporte moins, et pour que ce que l’on achète nous coûte davantage. Curieux quand on y pense.
Au-delà de ses petites considérations d’illogisme, laissez-moi vous présenter ce principe important que tout commentateur sur le sujet devrait connaître avant d’ouvrir la bouche, et que bien peu de gens rappellent : l’impossible trinité de Marcus Fleming et Robert Mundell (Nobel, 1999). Malgré le caractère hérétique de sa dénomination, ce principe est en économie internationale tout ce qu’il y a de plus orthodoxe et important. Il énonce qu’il est impossible qu’un pays ait à la fois une politique de change, une politique monétaire indépendante et laisse les capitaux circuler librement.
Liberté du mouvement des capitaux et politique monétaire en Europe
Avant d’expliquer rapidement pourquoi il est impossible d’avoir ces trois choses simultanément, rappelons à quel point ce principe est essentiel à la compréhension du sujet européen. De par les traités qu’ils l’établissent, l’Europe dispose en effet :
- D’une totale liberté de mouvement des capitaux, au sein du marché unique, mais aussi vis-à-vis des pays tiers. En effet, le droit européen stipule que « toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites. » (art. 63 TFUE, ex. art. 56 TCE)
- D’une banque centrale indépendante ayant pour objectif la lutte contre l’inflation.
D’après les basiques de l’économie internationale, il est donc impossible pour l’Europe de disposer d’une politique de change.
Le principe de l’impossible trinité
Pour comprendre l’impossibilité de Fleming-Mundell, il faut comprendre les liens qui unissent les taux d’intérêts et l’évolution des taux de change.
Prenons le cas Euro/Dollar. Je suis un européen ayant accès aux marchés financiers, et j’ai 1€ aujourd’hui que je veux épargner jusqu’à l’an prochain, sans risque. Deux possibilités s’offrent à moi :
Stratégie 1 : Placer mes 1€ dans une banque européenne, et les récupérer augmentés du taux d’intérêt européen dans un an. J’obtiens alors la transformation suivante :
Stratégie 2 : Faire un aller-retour entre euros et dollars. C’est-à-dire :
- Échanger mes 1€ contre des dollars, où S est le nombre d’euros nécessaires pour acheter un dollar immédiatement. J’obtiens alors la transformation suivante :
- Placer ces dollars dans une banque américaine, et les récupérer dans un an augmenté du taux d’intérêt américain.
- Puis reconvertir cette somme en euro, à un taux convenu un an à l’avance, c’est-à-dire aujourd’hui. Ce taux, noté F, est appelé « taux forward », il permet de négocier aujourd’hui des échanges de devises futures. F représente l’idée que se fait aujourd’hui le marché sur ce que sera devenu le taux de change S dans un an.
Il est nécessaire que je sois indifférent aux stratégies 1 et 2. C’est-à-dire qu’elles doivent me rapporter la même chose. Autrement dit, la loi du marché impose l’égalité suivante :
En effet, si la stratégie 2 est meilleure que la stratégie 1, alors je la mettrais en place. Ce faisant, je vendrais des euros contre des dollars, et donc je ferais baisser le taux de change de l’euro face au dollar. Il faudra de plus en plus d’euros pour acheter un dollar, ce qui fera monter S et donc fera décroître les profits occasionnés par la stratégie 2. Les investisseurs réaliseront cette opération jusqu’à ce que la solution 2 ne rapporte plus davantage que la solution 1.
Dans le cas où c’est la stratégie 1 qui serait supérieure à la stratégie 2, alors il suffit de se mettre dans la peau d’un investisseur américain dont la situation est symétrique à celle de l’investisseur européen. Dans cette circonstance, c’est donc les investisseurs américains qui vendront des dollars contre des euros jusqu’à rétablir l’indifférence entre 1 et 2.
On appelle cette égalité « formule des parités de change couverte ». Elle lie l’évolution anticipée du taux de change (F/S) au différentiel des taux d’intérêt nationaux. Cette égalité est implacable du moment que des individus sont libres de convertir des euros en dollars et inversement : ce qu’implique la liberté de mouvement des capitaux. Autrement dit, un même instrument, le taux d’intérêt, sert à la fois au contrôle de l’inflation et à la détermination du change. Il faut donc choisir entre les deux objectifs.
En bref, si l’Europe détermine son taux d’intérêt en fonction du contrôle de l’inflation et qu’elle laisse les capitaux circuler librement, alors il lui est impossible de contrôler l’évolution des changes qui est déterminée par les différentiels de taux d’intérêt entre pays.
Mais rassurons-nous, quoi qu’en disent les politiques et les lobbys industriels, notre déficit commercial ne vient pas de l’euro. Un début de preuve ? Contrairement à l’Union Européenne dans son ensemble, la zone euro a un excédent commercial (source), et les déficits français viennent pour grande partie des échanges avec d’autres pays de la zone. Par ailleurs, la zone euro n’est pas la seule à être soumise à l’incompatibilité. Empêcher la Chine de réglementer la circulation des capitaux l’empêcherait aussi de manipuler ses changes.
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Sur le web.
Lien raccourci: http://www.contrepoints.org/?p=114888



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bon article.
Il convient juste d'ajouter que la fameuse "guerre des monnaies" n'est pas une guerre d'un pays contre les autres, mais d'un gouvernement contre son propre peuple, pour l'obliger à travailler plus, en le faisant travailler pour l'étranger.